La natation, au-delà de la simple exécution de mouvements dans l'eau, représente un domaine complexe où la pédagogie et les principes sous-jacents de l'action du nageur sont essentiels pour une pratique efficace et sécuritaire. Historiquement, l'enseignement de la natation a souvent privilégié une approche traditionnelle, caractérisée par une reproduction mécanique de ce que l'on perçoit des nageurs les plus performants. Cette vision, que l'on pourrait qualifier de "copier/coller", se base sur la partie visible des actions et tend à négliger l'essentiel : le but à atteindre et la compréhension profonde des phénomènes en jeu. Or, l'être humain étant "un peu plus complexe qu'une page dans Word", une telle limitation de la technique à de simples mouvements visibles omet le sens véritable de l'action de nager.
Face à cette approche, des figures marquantes de la pédagogie de la natation française, à l'instar de Raymond Catteau, co-auteur avec G. Garoff de l'ouvrage fondamental "l'enseignement de la natation aux éditions Vigot" et auteur de "la natation de demain", ont proposé une voie différente : celle de la pédagogie active. Cette démarche invite l'entraîneur à une interrogation fondamentale : « qu’est-ce qui fait que ce nageur agit de cette façon ? ». Il s'agit de s'interroger sur le sens plutôt que sur la forme visuelle des gestes, et de chercher à quelles difficultés rencontrées ces actes répondent-ils. L'important n'est pas la réponse immédiate, mais bien l'interrogation elle-même et le chemin de découverte qui en découle. Cette approche a permis à la natation française d'obtenir de beaux résultats, en remettant en question les méthodes établies pour mieux comprendre l'interaction du nageur avec le milieu aquatique.
Les Fondements de la Pédagogie Active et la Notion de "Principe de l'Action de Nager"
Dans la pédagogie active, l'entraîneur cherche à découvrir ce qu'induit le fait de se déplacer dans l'eau, et avant tout, de s'immerger. Cela implique une compréhension des lois physiques vérifiées et inévitables qui régissent ce milieu, telles que la gravité, la poussée d'Archimède, ou les lois des mouvements de Newton. Ensuite, il s'agit d'explorer comment le nageur pourrait solutionner les différents problèmes qui se posent à lui. Enfin, l'entraîneur doit proposer des situations qui permettent au nageur de découvrir par lui-même la solution qui lui est la plus appropriée. Cette démarche conduit l'entraîneur à développer une représentation "multi-sensorielle" et fonctionnelle de la technique et de l'entraînement, devenant ainsi un guide qui accompagne le nageur dans sa propre construction.
Raymond Catteau, un éducateur français qui a révolutionné la pédagogie de la natation, a explicitement préféré les termes de "principe de l’action de nager" à ceux de "technique de nage" pour caractériser son approche. Pour lui, le "principe" est la cause, l'origine, le fondement, la base d'un raisonnement, une loi vérifiée par l'expérimentation, une règle ou une norme élément constitutif ou essentiel. L'"action", quant à elle, désigne le fait d'agir, l'acte réalisé, l'effet produit par l'acte, ou l'initiative. Il est impératif de différencier le mouvement de l'action, car, comme le souligne H. Wallon, "les mouvements ne sont que les aspects visibles des actions". J. Piaget, pour sa part, ajoute que "les actions sont des systèmes de mouvements coordonnés en fonction d’un but ou d’un résultat". Enfin, "nager" est défini simplement comme le déplacement dans l'eau.
Du Concret au Réel : L'Élaboration du "Modèle Virtuel"
Un aspect central de la méthode de Catteau réside dans la distinction entre le "concret" et le "réel". Ce qui est concret est ce que l'on perçoit directement, mais qui peut être une illusion, comme l'impression quotidienne que le soleil tourne autour de la Terre. Le réel, en revanche, a une existence indépendante de notre représentation, à l'image de la Terre qui tourne sur son axe et autour du soleil. Pour passer du concret, ce que l'on voit, au réel, il est nécessaire de s'élever des apparences à la cause qui les produit. Cette démarche impose un travail de "formalisation", de théorisation, et la construction d'un modèle explicatif : le "modèle virtuel".
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Le "modèle virtuel" est fondamental pour l'entraîneur de natation car il s'appuie sur une analyse théorique "des principes" qui permettent de limiter les résistances et de se projeter efficacement vers l'avant dans l'eau. Marc Begotti, CTR natation Dauphiné-Savoie, précise que "Le modèle théorique du nageur" a l'avantage d'être fonctionnel et non pas descriptif, échappant ainsi aux apparences que sont les mouvements. Une description chronologique des mouvements réalisés par les meilleurs nageurs, en effet, ne constitue pas un modèle théorique. Ce modèle est une trame, une grille à travers laquelle l'entraîneur observe son nageur, permettant de déceler les différences et les corrections à effectuer. Il utilise les systèmes visuels, kinesthésiques et sensoriels de la "technique", se différenciant du "style" (qui regroupe les personnalisations propres au nageur respectant toute la technique). Sa construction se fait grâce à l'analyse théorique "des principes", avec l'apport de l'imagination, l'expérimentation personnelle de l'éducateur et ses connaissances intellectuelles de l'activité.
La Mutation Aquatique : Construire l'Être Aquatique en Trois Étapes
Le déplacement dans l'eau induit une déconstruction profonde de nos références terrestres. Sur terre, le support est solide et les appuis sont fermes ; dans l'eau, le support nous enveloppe et les appuis sont fuyants. Sur terre, l'avant est devant nous, l'arrière dans notre dos ; dans l'eau, l'avant est dans l'axe de la tête et l'arrière dans celui des pieds, le dessus dans le dos et le bas côté ventre. De plus, l'équilibre statique dans l'eau empêche la respiration. Cette situation particulière implique une déconstruction de l'être terrien pour reconstruire un être aquatique, un processus qui, selon Catteau, devrait se faire en trois étapes essentielles : celle du corps flottant, puis du corps projectile et enfin du corps propulseur.
Le Corps Flottant : L'Acceptation du Milieu et la Sécurité Active
La première étape, celle du corps flottant, consiste à accepter l’immersion totale et la perte des repères terrestres. L'objectif est de pouvoir réaliser l'« étoile de mer » ventrale et dorsale. Cette phase correspond au « Sauv-nage » de l’ENF (École de Natation Française) et devrait être acquise, au minimum, lors de l'arrivée en club. Construire le corps flottant est le premier niveau de construction du nageur, permettant à l'élève de bâtir sa sécurité active. C'est la capacité à laisser l'eau agir sur son corps et à se laisser équilibrer. Pour Raymond Catteau, enseigner, c'est permettre à l'élève de dépasser ce qui lui fait immédiatement obstacle, et chaque dépassement est un progrès qui intègre la construction précédente, devenant un nouveau point de départ dans une démarche de construction. La construction du « corps flottant » est « un passage obligé », un prérequis incontournable, aussi essentiel que l’a été la construction de la station debout érigée dans la construction de la marche. L'apprentissage du corps flottant est d'autant plus crucial qu'il répond à une urgence nationale. En effet, la noyade est la première cause de mortalité par accident des moins de 15 ans en France, et en 2017, plus de 25% des élèves entrant en sixième ne savaient pas nager. Le postulat essentiel à intégrer pour repenser notre démarche de formation est que la pratique est première, mais doit être accompagnée et alimentée ponctuellement d’apports théoriques contextualisés. Ce n’est qu’après avoir réussi une transformation significative avec ses élèves qu’un enseignant de natation « novice » pourra comprendre les fondements didactiques de cette réussite. La construction du corps flottant peut être réalisée en 5 à 10 séances de 50 minutes par groupe de 10 élèves, à condition de disposer d'enseignants formés et d'une piscine dont la profondeur ne permette pas aux élèves de mettre leurs pieds par terre. Cependant, l'exercice très en vogue de l'« étoile de mer » n'est qu'une fausse bonne solution pour construire le « corps flottant » s’il est abordé sans la compréhension des principes sous-jacents.
Le Corps Projectile : La Pénétration Efficace dans l'Eau
La deuxième étape est celle du corps projectile. Pour en donner une image, on peut penser à la « flèche de Robin des Bois », qui est longue, rigide et possède une pointe pour assurer une pénétration efficace dans l'air. Transposé à la natation, ce stade intègre des caractéristiques telles que l'indéformabilité, l'alignement de l’axe du corps sur l’axe de déplacement, l'immersion, et la fonction de gouvernail de profondeur. Nous retrouvons à ce stade des concepts clés comme le gainage, l'hyper-extension, ainsi que le triangle tête, bras, épaules, bien connu en monopalme. La construction du corps projectile-propulseur constitue la seconde grande étape de l'apprentissage de la natation, succédant à l'action de l'eau sur le corps par la construction du corps flottant.
Le Corps Propulseur : La Génération de Mouvement
Enfin, la troisième étape est celle du corps propulseur, qui concerne la génération du mouvement. Ses caractéristiques sont multiples. Le point d'application de la force propulsive est le centre géométrique de la masse d’eau mobilisée par la pale (la main et l'avant-bras, ou la voilure de la palme). L'intensité de cette force dépend de la puissance dont dispose le nageur. La direction est inverse du sens de déplacement du nageur, la pale étant orientée pour pulser la masse d’eau dans cette direction. Le sens est donc inverse de celui du déplacement du nageur, et la durée est celle du déplacement de la pale. Les outils du corps propulseur incluent la pale (main, avant-bras, voilure de la palme), le manche (bras, épaule ; cuisse, jambe, tronc), et le moteur (les systèmes musculaire, nerveux, sanguin, et les filières énergétiques). On distingue aussi la traction, qui désigne les actions propulsives générées sur l’avant du corps jusqu’à la limite des épaules pour le tirer, de la propulsion, qui correspond aux actions exercées sur l’arrière du corps afin de le pousser.
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L' "Aisance Aquatique" : Une Réponse aux Défis Actuels
En parallèle des travaux de Raymond Catteau et dans un contexte d'urgence sanitaire liée aux noyades, notamment chez les moins de 6 ans, la méthode "Aisance Aquatique" a été mise en avant. Lancé par le ministère des Sports en automne 2019, ce plan vise à endiguer la problématique des noyades. L'Aisance Aquatique est un terme générique qui permet de comprendre de quoi il s'agit sans être un spécialiste de natation. Elle vise à introduire les enfants à l'environnement aquatique d'une manière qui met l'accent sur le jeu et le plaisir. Cette approche pédagogique repose sur l'idée que le confort et la confiance dans l'eau sont les premiers pas vers un apprentissage réussi de la natation. Au Cercle des Nageurs de Cannes (CNC), par exemple, cette méthode est appliquée dès les premières interactions des jeunes enfants avec l'eau. Les activités typiques incluent des jeux qui encouragent les enfants à mettre la tête sous l'eau, à sauter depuis le bord de la piscine, à flotter sur le dos et sur le ventre, et à se déplacer de manière ludique. Les instructeurs utilisent des objets flottants, des balles et divers jeux interactifs pour rendre ces exercices amusants et engageants. Le but est de transformer l'apprentissage en une activité excitante plutôt qu'une tâche intimidante, ce qui réduit la peur et construit une base solide pour les compétences futures en natation. Pour être à l’aise dans l’eau, il faut avoir vaincu la peur de l’engloutissement et accepter de s’immerger pour flotter en laissant passivement l'eau agir sur son corps, ce qui fait écho à la construction du « corps flottant » de Catteau.
Le CNC illustre parfaitement l'équilibre entre l'approche traditionnelle et les techniques modernes en combinant la méthode "Aisance Aquatique" et les principes développés par Raymond Catteau. Un curriculum a été créé qui balance ces deux approches en fonction de l'âge et du niveau de compétence des nageurs : pour les plus jeunes, l'accent est mis sur l'Aisance Aquatique pour établir une base de confort et de sécurité ; à mesure que les nageurs grandissent et maîtrisent les bases, l'approche de Catteau prend le relais, affinant la technique et la compréhension des mouvements aquatiques. Les résultats de cette combinaison sont éloquents, permettant aux nageurs d'atteindre des compétences techniques élevées et de développer une relation à long terme avec la natation.
Un Aperçu Historique de l'Enseignement de la Natation en France
L'enseignement de la natation en France a traversé plusieurs phases distinctes, marquées par des objectifs et des méthodes variés. Une analyse historique, structurée autour des questions "pourquoi, quoi, comment, où, qui", met en évidence les transformations des enjeux de l'enseignement, de ses contenus, des procédures pédagogiques et didactiques, ainsi que des conditions matérielles et humaines de sa mise en œuvre.
De la Natation Gymnique à la Natation Utilitaire
Entre 1880 et 1914, la natation scolaire fut principalement perçue comme "disciplinaire" ou "gymnique". Le législateur, en l'absence de modèles pédagogiques collectifs, s'appuyait sur la méthode développée à l'Armée par d'Argy, un élève d'Amoros. L'enseignement se réduisait alors à un assemblage de mouvements, souvent appris à terre, reprenant la mécanique du déplacement de la grenouille. L'objectif était de forger les caractères, de discipliner les organismes en vue d'un éventuel conflit (la Revanche), mais aussi de promouvoir l'hygiène. Le savoir nager consistait alors à reproduire des séquences de gestes en position verticale puis allongée, avec un accent sur le contrôle de soi. Dans les écoles du littoral, les leçons de natation pouvaient se dérouler dans la cour de l'école, complétées par des notions d'hygiène marine. Cette approche instrumentalisait le rapport au savoir et facilitait le contrôle de maîtres peu habitués au milieu aquatique. Cependant, cette vision était souvent insuffisante, se transformant parfois en de simples ablutions, et omettant les questions d'équilibre et de respiration.
Entre la Première Guerre mondiale et 1959, la France connut un glissement de l'enjeu revanchard vers l'urgence sanitaire, faisant de l'école un lieu de régénération physique et morale. La natation devint une "discipline de base", mais la définition du savoir nager restait assujettie aux réflexions des experts militaires de Joinville. Le règlement de Joinville de 1925-1932 distinguait des nages essentielles (brasse, dos) et des nages de propulsion (crawl, trudgeon). La natation elle-même y était définie comme la capacité à "flotter, c'est-à-dire à se maintenir à la surface de l'eau pour pouvoir respirer, et à progresser, en prenant appui dans l'eau". Cette option pédagogique témoignait d'une conception où le savoir nager officiel était non seulement un agencement de mouvements, mais aussi une gamme technique fonctionnelle. L'accent était mis sur la brasse comme technique fondamentale, considérée comme le "certificat d'études du nageur", à la fois pour des raisons hygiéniques, utilitaires et pédagogiques. Des figures comme Georges Hébert promouvaient une natation d'adaptation, visant à rendre l'individu "apte à exécuter tous les genres d'exercices utilitaires dans l'eau : évoluer de diverses façons, plonger, flotter, porter secours…". Il insistait sur la polyvalence technique et l'expérimentation libre dans l'eau, même si une hiérarchie des nages plaçait la brasse et le plongeon en tête des priorités. L'apprentissage passait toujours par la mémorisation des mouvements à sec avant le travail en eau. L'importance de développer un rapport à l'eau préalable à la maîtrise technique était de plus en plus reconnue, avec certains auteurs suggérant de travailler la connaissance de ses réactions dans le milieu aquatique avant de multiplier les répétitions mécaniques de gestes.
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L'Émergence d'une Natation Ludique et d'Adaptation
La période 1977-1989 fut caractérisée par une natation "ludique". C'est dans ce contexte qu'en 1977, un film intitulé "Digne Dingue D'eau" fut réalisé sous la direction de Raymond Catteau et Marc Begotti, présentant une expérience pédagogique innovante. Ce film, tourné "sur le vif" avec une classe d'école élémentaire, mettait en scène un enseignement de la natation en grande profondeur, excluant dès le départ l'utilisation d'accessoires de flottaison. L'objectif était de permettre à chacun de vivre une relation authentique avec l'eau, transformant la situation en épreuve et le risque en exploit, le rôle du groupe et du maître en tant que guide étant décisif. Cette approche rejoignait des idées préexistantes sur un "savoir nager utilitaire" qui faisait la part belle à l'expérimentation libre en pleine eau, s'opposant au savoir nager officiel centré sur la reproduction de gestes. Des auteurs comme Antoine Poulaillon affirmaient déjà avant la Première Guerre mondiale "qu’on naît nageur" et qu'il y a une "différence entre savoir nager et être un nageur", prônant l'éclectisme des positions et des attitudes à maîtriser. La dimension utilitaire et fonctionnelle était alors prédominante, la lente construction du nageur ne pouvant se réduire à une technique bien apprise. "Le véritable nageur est celui qui nage dans toutes les situations, ne se reposant d’une manière que par une autre et qui, ayant beaucoup de chemin à faire et craignant d’être saisi d’une crampe, variera son attitude pour donner de l’action aux muscles qu’il sent près de se raidir."