L'apprentissage de la natation, loin d'être une simple acquisition de mouvements, représente une véritable mutation de l'individu, le faisant passer d'une "organisation terrienne" à une "organisation aquatique". Au cœur de cette transformation se trouvent les travaux novateurs de Raymond Catteau, dont la vision continue d'éclairer les chemins d'une pédagogie aquatique efficace et consciente. Face à une réalité préoccupante, marquée par une augmentation du nombre de noyades accidentelles en France, notamment chez les moins de 6 ans, et le constat alarmant que plus de 25% des élèves entrant en sixième ne savent pas nager, la nécessité d'une approche renouvelée est plus pressante que jamais. Raymond Catteau nous a présenté la natation et le fonctionnement du nageur comme personne ne l’avait jamais fait, son dernier ouvrage, "La natation de demain", dans sa nouvelle édition, revue et augmentée, aux éditions ATLANTICA en 2015, incarne cette quête incessante d'une meilleure compréhension et d'une didactique optimisée. Introduit par trois préfaces émanant de cadres techniques de la natation française, l’ouvrage se veut au service des formateurs et entraîneurs, mais chacun peut y trouver des ressources utiles pour peu qu’il s’intéresse à la natation bien sûr, mais également aux situations d’apprentissage à privilégier dés lors que le milieu dans lequel l’apprenant évolue lui paraît suffisamment étrange, voire étranger. Le titre de ce livre n’est pas usurpé, il trace les contours d'une natation repensée, centrée sur l'expérience et la construction du nageur.
Les Fondements de la Pédagogie de Raymond Catteau : De l'Organisation Terrienne à l'Aquatique
Apprendre à nager n’est pas chose facile lorsqu’inconsciemment, le néophyte tente d’adapter sa posture de terrien à ce nouveau milieu en maintenant les voies respiratoires et la tête hors de l’eau, ce qui induit une verticalité du corps susceptible de gêner la nage. Certains diront que pour apprendre à nager, il suffit d’abord « d’apprendre les mouvements » comme l’ont fait les générations antérieures, au bord des bassins « où l’on a pied »… pour prendre confiance. Cependant, Raymond Catteau remet en question cette approche. Comme on n’apprend pas de mouvements pour apprendre à marcher, Raymond Catteau soutient que les systèmes de mouvements se coordonnent à partir de situations à résoudre par l’action et l’expérience du sujet. C’est le mobile (apprendre à nager) qui pousse l’individu à réunir les mouvements au cours d’expériences répétées et analysées qui permet au nageur de se construire et passer progressivement d’une « organisation terrienne » à une « organisation aquatique ». Ce processus de transformation est au cœur de sa pédagogie.
Lorsque le débutant aborde l'élément liquide pour y déployer une activité, il la réalise à partir d'une organisation posturale, motrice et cognitive qu'il s'est préalablement construite en fonction de la quantité et de la diversité des activités vécues sur terre. Sur terre, notre équilibre est instable, c'est à dire que lorsque la verticale du centre de gravité (CG) sort du polygone de sustentation, la chute devient inévitable, irrécupérable. Dans l'eau, l'action conjuguée des forces de gravité et de la poussée d'Archimède (PA), nous procure un équilibre stable. L'orientation donnée à notre corps résulte de l'alignement vertical du CG et du centre de Poussée (CP). Pour parvenir à cette organisation posturale maîtrisée, il faudra que les informations sensorielles et sensitives qui nous renseignent sur nous et sur notre environnement ne soient pas parasitées ou même faussées. En effet, construites par rapport aux effets de la seule pesanteur lorsque l'on se trouve sur terre, l'entrée en jeu, dans l'eau, de la P.A. fausse toutes les interprétations des informations kinesthésiques. Il faut réapprendre en totalité à les analyser dans la situation nouvelle et se construire « un schéma corporel » aquatique pour que s'établissent les justes rapports entre l'espace du sujet et l'espace d'action.
L'immersion totale n'est pas "acceptable" d'emblée. Elle nécessite la construction de la représentation de l'espace d'action (sous la surface), distinct de l'espace de vision (au-dessus de la surface pour le débutant). Cela suppose une direction de déplacement perpendiculaire à l'axe de vision et la reconstruction des rapports de "l'espace d'action et de l'espace du sujet". Ce qui par rapport au sujet debout était le haut devient l'avant, ce qui était l'avant devient le bas, ce qui était le bas devient l'arrière. Se déplacer sous la surface diminue considérablement les résistances mais pose le problème des solutions ventilatoires à adopter. À partir de son orientation horizontale, il faut reconstruire un « avant », un « bas », un « arrière », un « haut » objectifs (par rapport à l’espace d’action et non plus par rapport à son propre corps vertical).
Raymond Catteau soutient également une vision de la sécurité qui s'éloigne des conceptions traditionnelles. À une conception passive de la sécurité, il est plus judicieux de proposer de construire une sécurité active faite de la conscience des effets du comportement et du choix des situations à vivre. L'apprenant doit pouvoir prendre des risques en toute sécurité et ne pas faire n'importe quoi, n'importe quand et n'importe où.
Lire aussi: Marchand brise les records
Les Étapes Clés de la Construction du Nageur
Dans la quatrième partie de son ouvrage, la mise en œuvre pédagogique s’appuie sur les six niveaux de l’action décrits en partie 1, en reprenant trois thèmes fondamentaux : le corps flottant, le corps projectile et le corps propulseur. La hiérarchisation et la chronologie des problèmes que l'homme rencontre pour devenir nageur sont envisagées pour une efficacité de l'action pédagogique, en commençant par ce qui est essentiel et déterminant. Un exemple en est donné dans le film Digne Dingue d'Eau. L'initiation commence en grande profondeur pour construire d'emblée les solutions au passage de l'équilibre instable du terrien à celui, "physiquement" stable du nouvel équilibre dans l'eau.
Le Corps Flottant : Prérequis Essentiel
La construction du « corps flottant » est un « passage obligé » dans la conception de l’enseignement de la natation selon Raymond Catteau. C'est un prérequis incontournable, aussi essentiel que l’a été la construction de la station debout érigée dans la construction de la marche. Ce premier niveau de construction du nageur permet à l’élève de construire sa sécurité active. Pour construire le « corps flottant », l’élève doit développer la capacité à laisser l’eau agir sur son corps et à se laisser équilibrer. Concrètement, on peut dire que, une fois la construction du corps flottant acquise, la construction du "corps projectile" doit précéder et rendre plus aisée la construction du "corps propulseur".
Il est important de noter qu'un exercice très en vogue dans les piscines, « l’étoile de mer », est une fausse bonne solution pour construire le « corps flottant ». Le problème se doit d’être correctement posé du point de vue de la physique dans le domaine de la « statique » lorsque des forces agissant sur le corps « C » dans le liquide « E » s’annulent. La force s’exerçant sur le corps C est la pesanteur et son point d’application. Pour construire le « corps flottant », 5 à 10 séances de 50 minutes sont nécessaires par groupe de 10 élèves. Il faut disposer d’enseignants formés qui suivent un cheminement didactique qui permettra aux élèves de franchir les obstacles qui les empêchent de laisser l’eau agir sur leur corps. Un autre point crucial est de disposer d’une piscine dont la profondeur ne permette pas aux élèves de mettre leurs pieds par terre.
Du Corps Projectile au Corps Propulseur
Une fois le « corps flottant » acquit, l’élève a construit sa sécurité active et peut à partir de ce prérequis devenir nageur. L’apprentissage de la natation est composé de deux grandes étapes : l’action de l’eau sur le corps (« la construction du corps flottant ») et l’action du corps sur l’eau (« La construction du corps projectile-propulseur »).
Pour assurer son déplacement, le nageur assigne à l'ensemble ou aux parties de son corps, la fonction de masse à déplacer, de source d'énergie, de moteur, de propulseur, de gouvernail. Leur forme et leur mobilisation doivent respecter certaines caractéristiques pour que les poussées soient efficaces. Pour conserver l'alignement et l'horizontalité du corps, deux solutions apparaissent dont le choix comporte des conséquences lourdes : soit on "positionne" la tête qui pilote le corps dans un équilibre "a priori", soit on utilise l'action des jambes pour trouver en arrière un appui destiné à annuler l'enfoncement de cette partie du corps. Le temps est révolu où l'on affirmait qu'il faut commencer par "une nage de base", la brasse, pour envisager éventuellement ensuite les nages dites "sportives". Mais il faut assez tôt organiser une "systématique des relations" de l'homme et de l'eau et ne pas penser que le hasard des rencontres avec le milieu s'en chargera.
Lire aussi: Tout savoir sur l'Équipement de Natation
Le "corps projectile" caractérise une phase où le nageur maximise sa glisse. On pourra constater que le travail systématique du corps projectile caractérisé par un nombre très réduit de "coups de bras" par longueur de bassin se révèle très payant. Le plongeon de départ suppose réalisées toutes les conditions de la posture du nageur lorsque les orteils quittent le plot ou le bord du bassin. Il est "anticipation posturale", ce qui correspond au "patron moteur" de base et nous incite à privilégier l'alternance pour les premières actions propulsives. L'orientation ventrale du corps les situe dans un espace "familier" habituellement contrôlé par la vision, même si les retours au-dessus de la surface doivent lui échapper. De temps à autre l'entrée en jeu des mêmes actions en simultané peut être associée à ce qui vient d'être construit. C'est l'occasion de vérifier que les mêmes règles d'action sont à respecter.
Analyse des Nages et Efficacité : La Contribution de la Haute Performance
Une analyse fidèle et précise de l'évolution de la technique des nageurs suppose l'utilisation d'un cadre de référence pertinent, la qualité des événements (haute performance) et la fréquence des observations aussi bien en direct qu'en différé (à partir d'enregistrements). La situation actuelle limite au second aspect les possibilités d'évaluation mais elle comporte de plus en plus l'avantage de pouvoir mieux repérer ce qui se produit sous la surface. Les analyses des nages se réalisent désormais aisément sous la surface. Elles nous permettent de mieux observer les gestes des nageurs. Deux procédures sont utilisées selon que la caméra "suit" le nageur dans son déplacement ou qu'elle est fixe. Pour analyser les gestes, on évoque dans le premier cas un référentiel d'espace "égocentré" (le point fixe est choisi arbitrairement sur le nageur), ce qui nous renseigne sur les mouvements du nageur, et dans le second cas d'un référentiel "exocentré" (le point fixe est extérieur au nageur). Dans le cas où le référentiel est exocentré, les trajectoires des points observés du propulseur sont une combinaison de leur propre déplacement et de celui du nageur. Les vitesses horizontales s'additionnent lorsque le sens du déplacement du propulseur est le même que celui du nageur et doivent se soustraire lorsque leur sens est contraire (phase propulsive).
On peut également constater toute l'importance de la distribution spatiale et rythmique des actions propulsives. Si le terme "nagée" (espace qu'on parcourt en nageant à chaque impulsion donnée au corps) a disparu de nos dictionnaires actuels, son équivalent technique "distance par cycle" est devenu un repère objectif de l'efficacité de nage. Il obnubile les entraîneurs qui se cantonnent dans le monde des aspects visibles. Raymond Catteau met en garde : ne commettons pas l'erreur de penser qu'il est une cause, il est l'effet observable de la puissance de propulsion intégrée à la capacité de glisser "sur son erre" (inertie qui nous renvoie au 1er principe de Newton). C'est qu'en effet, se laisser glisser longtemps fait perdre de la vitesse qu'il faut regagner par des impulsions plus intenses.
Dans les pratiques d'entraînement, la recherche de l'amplitude ou de la distance parcourue par cycle est une préoccupation constante et générale. On peut retenir, quelles que soient les distances nagées, qu'en deçà d'une certaine intensité, l'entraînement ne produit aucun effet. La vitesse de référence, pour des distances longues nagées sans le moindre arrêt, ne doit en aucun cas être inférieure à 80 % de la vitesse maximale sur 100 m.
Lorsque Raymond Catteau fait explicitement référence à la haute performance, c'est parce qu'il découvre en elle les solutions les plus élaborées pour nager économiquement et efficacement. En effet, dans la compétition, il faut nager "juste" et ne pas gaspiller son énergie en pure perte. Cela intéresse tout le monde. En outre, développer et gérer sa puissance est plus spécialement réservé à la pratique sportive et ne concerne guère la natation scolaire. La référence à une analyse de la haute performance permet de dégager les caractéristiques des formes les plus élaborées (le haut niveau d'organisation), qui sont également les plus simples, du fonctionnement des nageurs. Elle rend possible la création d'un modèle théorique fort utile pour déterminer les thèmes et les étapes de la construction des nageurs.
Lire aussi: Natation enfantine : une activité bénéfique ?
Enseigner la Natation : Une Didactique de l'Action et de la Construction
La pédagogie de Raymond Catteau est propre à Raymond Catteau, ceux qui l’ont vu enseigner comprendront… mais on peut s’approprier sa démarche. L’option de Raymond Catteau, c’est « la pédagogie de l’action » qui repose sur une succession chronologique de réussites des élèves. Pour Raymond Catteau, enseigner, c’est permettre à l’élève de dépasser ce qui lui fait immédiatement obstacle, et chaque dépassement est un progrès qui intègre la construction précédente. Chaque dépassement est un nouveau point de départ. C’est la raison pour laquelle on parle de démarche de construction. La notion d’action est centrale, en suivant particulièrement sa définition piagétienne. C’est la poursuite du but qui suscite, déclenche, aménage, ajuste, organise les coordinations au cours de l’activité. Les coordinations ne s’enseignent pas en tant que telles. Elles sont générées par l'activité elle-même pour que le but des actions soit atteint immédiatement ou à travers plusieurs tentatives. L'apprentissage d'un geste moteur nouveau passe, selon J., par leur stabilisation dans des automatismes qui la rendront moins "coûteuse" en énergie. "Les praxies ou actions… sont des systèmes de mouvements coordonnés en fonction d’un résultat ou d’une intention". La « réussite en action » précède et rend possible une prise de conscience.
La démarche de Catteau se distingue de modèles plus anciens. Beaucoup d’enseignants en sont restés au modèle « Équilibre Respiration Propulsion Information » (ERP) de Raymond Catteau, mais les travaux qui suivent cette période (de 1991 à 2019) sont encore mal connus, ou s’ils le sont, c’est souvent pour couvrir par des mots nouveaux des pratiques inchangées. La première partie de son ouvrage est consacrée à la natation. Après avoir présenté un historique montrant que, dès l’Antiquité, la natation est présente dans les activités humaines, l’auteur pointe la progressive accession pour tous à la pratique de la natation. La deuxième partie aborde la culture natatoire. Il s’agit là de la connaissance des nages (structure et fonctionnement) : nages alternées (crawl et nage sur le dos) et nages simultanées (nage papillon et brasse). La troisième partie propose une mise en œuvre didactique « pour devenir nageur et toujours meilleur nageur ». Cette mise en œuvre se base sur la pédagogie de l’action et le processus de construction.
Pour atteindre un objectif de transformation, une des difficultés pour le maître consiste à imaginer la tâche déterminante ou une suite de tâches à proposer aux élèves. La méthode active demande « une connaissance forte de la discipline » et impose une longue formation en action. Plus généralement, l’apprentissage de la natation peut-il se passer d’un enseignement théorique pour s’en tenir à une expérience plus personnelle ? La théorie doit-elle précéder la pratique ? Non, la pratique est première, mais doit être accompagnée et alimentée ponctuellement d’apports théoriques contextualisés. Par expérience, on constate que c’est seulement après avoir réussi à obtenir une transformation significative avec ses élèves qu’un enseignant de natation « novice » pourra comprendre les fondements didactiques sur lesquels repose cette réussite. Ce qui est vrai pour l’élève qui apprend, est également vrai pour l’enseignant qui apprend : réussir avant de comprendre et pour comprendre. Ce postulat est essentiel à intégrer afin de repenser notre démarche de formation. L’intégrer, c’est mettre l’expérimentation guidée et accompagnée au cœur de toutes nos formations.
Raymond Catteau a repéré six niveaux d’organisation dans la locomotion dans l’eau. À partir de ces niveaux d’organisation, il a formalisé « six niveaux de construction du nageur ». Ces "niveaux de l'action de nager" constituent des repères arbitraires mais utiles pour fixer des objectifs de transformation ou caractériser des étapes dans la formation des nageurs.
Quant à la question de savoir comment lire une nage, sur quoi centrer son observation, Raymond Catteau propose des points essentiels :
- Pas de fesses sorties en nage sur le ventre ou cassées sur le dos ; pas de bassin "baladeur" à droite et à gauche, et donc utilisation des pieds (face supérieure) pour réaligner par rapport à la surface ou latéralement.
- Pour la phase active, pas de rupture entre "compression" et "explosion".
- Toujours bien repérer leur fonction par rapport à l'orientation du tronc.
On notera à propos de Digne Dingue d'Eau, que les 15 heures passées en piscine sont vues en 30 minutes. Dans Apprendre et nager autrement, on verra également ce que les procédures transforment de manière spectaculaire mais il faudra les resituer dans les phases 1 et 2 définies par J. La version définitive qui n'était pas encore disponible lors de l'écriture de cet article comporte quelques anomalies et une séquence aberrante à occulter pour conserver la cohérence de l'ensemble. Parmi les anomalies, signalons une inversion dans le déroulement des séquences relatives à la construction du plongeon de départ, la logique pédagogique veut que l'activité des nageuses soit réalisée et leur point de vue formulé avant que le maître propose sa version. C'est exactement le contraire qui apparaît au montage. En ce qui concerne la tâche aberrante, c'est celle qui montre un "exercice" dans lequel la nageuse se propulse d'un bras, l'autre restant collé au corps. Cette organisation déséquilibrante, fausse la posture et ne peut faire progresser dans la cohérence et l'efficacité de nage.