Dans le paysage maritime normand, la pêche hauturière représente un pilier économique et culturel essentiel, façonnant l'identité de ports historiques comme Port-en-Bessin-Huppain. Au cœur de cette tradition vivante se trouve le chalutier Le Vauban, un navire qui incarne à la fois la persévérance d'une profession séculaire et les défis contemporains auxquels est confrontée l'industrie de la pêche. Son histoire récente, marquée par une transition de propriété et un engagement familial fort, est symptomatique des dynamiques à l'œuvre dans la filière, où le soutien régional et l'innovation, même sous des formes diverses, se révèlent cruciaux pour la survie et le renouvellement. Alors que des bateaux emblématiques continuent d'écrire leur légende, l'évolution de la construction navale offre également de nouvelles approches, à l'image des catamarans de pêche modernes qui proposent des solutions alternatives en termes d'espace et de performance.
Le Vauban : Un Héritage Marin à Port-en-Bessin-Huppain
Le Vauban est bien plus qu'un simple navire ; il est une figure tutélaire pour la communauté des pêcheurs de Port-en-Bessin-Huppain. Ce chalutier en acier, d'une longueur de 25 mètres, a été construit en 1992 à Courseulles-sur-Mer, dans le Calvados, une localité dont le patrimoine maritime est profond. Dès sa mise à l'eau, il s'est imposé comme l'un des hauturiers emblématiques de son port d'attache, reconnaissable par sa silhouette robuste et son rôle prépondérant dans l'activité de pêche locale. Avec un poids impressionnant de 300 tonnes, Le Vauban est conçu pour les longues campagnes en mer, permettant à son équipage de s'aventurer loin des côtes pour traquer des espèces variées.
Pendant près de trois décennies, Bruno Thomines-Mora a été à la barre de ce navire, dirigeant ses opérations avec l'expertise et la connaissance intime des fonds marins que seule une longue carrière peut conférer. Son dévouement a ancré la réputation du Vauban comme un chalutier fiable et performant. Cependant, toute carrière a une fin, et avec l'arrivée de sa retraite en 2018, Bruno Thomines-Mora a vendu Le Vauban à l’Armement Normand, marquant le début d'un nouveau chapitre pour le navire et pour l'avenir de la pêche hauturière dans la région. Cette transaction n'était pas seulement une passation de propriété, mais aussi un transfert de responsabilité et d'un héritage inestimable, essentiel à la continuité de la tradition maritime.
La Transmission Intergénérationnelle et l'Engagement du Patron, Wilfried Roberge
La reprise du Vauban par Wilfried Roberge en 2019 est une illustration poignante de la transmission intergénérationnelle qui caractérise si souvent le monde de la pêche. Aujourd'hui, Wilfried Roberge est le patron du chalutier hauturier Le Vauban. Il est régulièrement photographié entouré de ses trois fils, à l’image d’une histoire familiale qui se perpétue en mer. Sa prise de fonction a été rendue possible grâce à une aide financière significative de la Région Normandie, un soutien indispensable pour assurer la pérennité de telles entreprises maritimes. Cette aide lui permet d'accéder à la propriété du bateau, mais aussi et surtout, d'assurer la formation de ses trois fils à la pêche hauturière, garantissant ainsi que les compétences et le savoir-faire se transmettent d'une génération à l'autre.
Les trois fils de Wilfried Roberge, Nathan (20 ans), Thomas (22 ans) et Florian (26 ans), ont « commencé la pêche à 18 ans », suivant les traces de leur père et de leur grand-père. La reprise du Vauban est donc fondamentalement une histoire de famille, de transmission, un engagement fort pour l'avenir. Wilfried Roberge, qui est marin pêcheur depuis l’âge de 16 ans, a lui-même été mousse avec son père en 1990. Il se souvient distinctement avoir vu Le Vauban sortir du chantier de Courseulles. Cette expérience précoce l'a façonné, et il prêche aujourd'hui pour l’apprentissage du large, soulignant l'importance de l'immersion pratique dès le jeune âge. « Je mets tout en œuvre pour les former comme l’a fait mon père. Un jour, ce sera à leur tour et ce ne sera pas simple », déclare-t-il, reconnaissant les défis à venir tout en insistant sur la nécessité de cette formation pratique.
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À bord du Vauban, Wilfried et ses sept hommes d’équipage s'engagent dans des marées qui peuvent durer de 7 à 9 jours. Leur zone de pêche s'étend dans la Manche est et l’est de la Manche ouest, couvrant un territoire qui va jusqu’à Roscoff. Durant ces campagnes prolongées, ils traquent une trentaine d'espèces différentes, nécessitant une connaissance approfondie des fonds marins, des saisons de pêche et des comportements des poissons. La présence de Nathan, Thomas et Florian au sein de cet équipage n'est pas seulement symbolique ; elle est une préparation concrète et intensive à la dure réalité du métier, où la collaboration et l'expérience sont des atouts inestimables.
L'Armement Normand et le Soutien à la Filière Locale
La transition de propriété du Vauban est étroitement liée à l'action de l'Armement Normand, une société qui joue un rôle capital dans la structuration et le soutien de la filière pêche régionale. L’Armement Normand est une société créée en 2017 avec une mission claire : « pérenniser la filière locale et permettre aux jeunes de se lancer ». Cette initiative répond à un besoin criant dans un secteur où l'accès à la propriété des navires représente souvent un obstacle majeur pour les nouvelles générations. Christophe Van Roye, le directeur général de l’Armement Normand, explique que prendre l’initiative est une tradition profondément ancrée à Port-en-Bessin.
La reprise du Vauban a été le tout premier projet porté par l’Armement Normand. Cette opération a été conçue comme une « opération relais » permettant l’accession progressive du nouveau patron, Wilfried Roberge, à la propriété du bateau. Dans ce cadre, Wilfried Roberge a fonctionné comme patron-salarié pendant quatre ans, une période lui permettant de récupérer ses parts, atteignant 80 % de la propriété du navire. L’Armement Normand a, quant à lui, souhaité rester propriétaire à hauteur de 20 %, un choix stratégique qui lui permet de « bénéficier de notre accompagnement », comme l'a précisé Christophe Van Roye. Cette structure de propriété partagée assure un soutien continu et une expertise précieuse pour le patron en place.
L'Armement Normand s'est positionné comme un outil essentiel pour le développement et la stabilisation de la pêche artisanale. Christophe Van Roye illustre la portée de cet organisme en soulignant qu'il permet d'« accompagner les porteurs de projets, maintenir le modèle de la pêche artisanale, renouveler la flottille et conserver dans la région les droits de pêche attachés aux bateaux ». Cette approche holistique vise à sauvegarder un patrimoine économique et social, tout en favorisant le dynamisme du secteur face aux défis de renouvellement des flottes et d'attraction de nouvelles vocations. Sans de telles structures, de nombreux projets de reprise ou d'acquisition de navires, essentiels à la vitalité des ports, ne verraient probablement jamais le jour.
Le Fonds Normandie Littoral : Un Tremplin pour l'Acquisition Navale
L'acquisition du Vauban par son patron Wilfried Roberge n’aurait pu se concrétiser sans un soutien décisif de la Région Normandie, incarné par le dispositif de financement baptisé Fonds Normandie Littoral. Ce fonds représente une aide financière concrète et stratégique pour les professionnels de la pêche. Hervé Morin, le président de la Région Normandie, a souligné l'originalité de cette initiative lors de sa visite à bord du Vauban, le lundi 14 novembre 2022. Il a résumé son objectif en déclarant : « Nous avons mis en place ce dispositif original qui est notamment un tremplin pour l’acquisition d’un navire ». Cette mesure est conçue pour alléger la charge financière considérable qui pèse sur les pêcheurs souhaitant devenir propriétaires de leur outil de travail.
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Le dispositif est présenté comme « non intrusif », ce qui signifie que son rôle est de faciliter sans interférer dans la gestion quotidienne des entreprises. L'objectif clair est d'« apporter des capitaux et lever de la dette pour éviter aux patrons d’être égorgés par les charges ». Cette intervention est cruciale dans un secteur où les investissements initiaux sont colossaux. Wilfried Roberge lui-même a confirmé l'importance capitale de ce soutien : « On ne peut pas se lancer seul. L’apport est trop important ». Les chiffres qu'il avance sont édifiants : « Le Vauban, c’est 1,1 million d’euros ». Et la situation ne fait qu'empirer avec le temps : « Un hauturier neuf, avant Covid, il fallait compter 3,5 millions. Les hauturiers de 25 m aujourd’hui c’est 4,5 millions d’euros ! » Face à de tels montants, l'aide publique devient une condition sine qua non.
Le Fonds Normandie Littoral propose un cadre de remboursement adapté aux spécificités de l'activité de pêche. Le crédit octroyé, dont le montant peut varier entre 150 000 et 400 000 €, doit être remboursé dans un délai qui ne peut excéder sept ans. Ces conditions visent à offrir une flexibilité et un allègement de la pression financière sur les jeunes patrons, leur permettant de consolider leur activité. L'initiative de la Région Normandie a déjà prouvé son efficacité : Le Vauban est ainsi le premier navire acquis par un marin pêcheur grâce à l’aide du Fonds Normandie Littoral. Cette réussite inaugurale démontre la pertinence et l'impact positif de ce type de mécanisme pour soutenir les vocations et garantir le renouvellement de la flotte. La visite du sénateur du Calvados, Pascal Hallizard, aux côtés de Wilfried Roberge et Hervé Morin, a d’ailleurs souligné l’attention politique portée à ces enjeux.
Les Enjeux et Défis de la Pêche Hauturière Normande
La pêche hauturière en Normandie, bien que confrontée à des mutations profondes, demeure un secteur d'une importance capitale. La flottille hauturière normande représente une part significative des débarques dans les criées normandes, contribuant ainsi de manière substantielle à l'économie régionale et à l'approvisionnement en produits de la mer frais. Le maintien de cette flottille constitue un enjeu majeur pour l’équilibre de la filière de la pêche normande, face à des défis structurels et conjoncturels importants.
Le port de Port-en-Bessin-Huppain, avec ses 131 bateaux qui vendent en criée sur une année, est un acteur clé de ce dynamisme. La flottille portaise compte 38 navires résidents, parmi lesquels on dénombre 6 chalutiers hauturiers. Toutefois, cette proportion a considérablement évolué. Christophe Van Roye, directeur général de l’Armement Normand, rappelle un passé différent : « C’était l’inverse à la fin des années 1970 ». À cette époque, la part des hauturiers était prédominante. Cependant, pour préserver la ressource, un plan de sortie de flotte a été mis en place sur tout le littoral en 2006, entraînant la disparition de 35 % de la flottille hauturière. Cette mesure, bien que nécessaire pour la gestion durable des stocks, a eu un impact profond sur la structure de la flotte et le nombre de navires en activité.
Un autre défi réside dans l'orientation professionnelle des jeunes marins. Beaucoup de jeunes patrons ont pris le parti de la pêche côtière et se sont spécialisés dans la coquille Saint-Jacques, une activité souvent moins risquée et aux cycles plus courts que la pêche hauturière. Cette tendance, si elle assure la vitalité de certains segments de la pêche, met en péril le renouvellement des équipages et des compétences nécessaires pour la pêche au grand large. C'est pourquoi le maintien du Vauban à Port-en-Bessin-Huppain, avec son modèle de transmission et son soutien financier, est une excellente nouvelle, offrant un contre-exemple positif à cette tendance de repli vers le côtier. Port-en-Bessin-Huppain est aujourd’hui le 9e port de pêche français en termes de tonnage débarqué, un classement qui témoigne de sa résilience et de l'importance de préserver son tissu d'activités, y compris la pêche hauturière.
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Adaptations Technologiques et Pratiques Durables
La pérennité de navires comme Le Vauban ne repose pas uniquement sur le soutien financier ou la volonté des hommes, mais aussi sur une capacité constante d'adaptation et d'innovation technologique. Bien qu'il ait une trentaine d'années, Wilfried Roberge insiste sur le fait que Le Vauban « a toujours été entretenu et a toujours été remis au goût du jour technologiquement ». Cet effort continu d'entretien et de modernisation est crucial pour maintenir la compétitivité et l'efficacité du navire. Une illustration concrète de cette démarche est sa remotorisation, effectuée juste avant la crise sanitaire. Cette mise à niveau a eu un impact direct et significatif sur sa consommation de carburant, rendant le Vauban notablement économe. Wilfried Roberge en témoigne : « On peut difficilement faire mieux en termes de consommation. Je ne consomme pas plus que le bateau de 18 m pour 150 t en bois de mon père ». Cela démontre que même des navires plus anciens peuvent rivaliser avec des unités plus modernes, et Le Vauban est « toujours capable de se tirer la bourre avec des bateaux plus modernes, comme l’Alliance ».
Au-delà des aspects techniques, Wilfried Roberge adopte une vision éthique et durable de la pêche, qui se traduit par des choix opérationnels concrets. Il aborde la question des techniques de pêche avec une grande prudence. « On ne doit pas industrialiser la pêche », affirme-t-il, soulignant la nécessité de préserver l'équilibre fragile des écosystèmes marins. Il se montre particulièrement critique envers certaines pratiques qui, bien que légales, peuvent avoir des conséquences dévastatrices si elles sont mal employées. Il mentionne notamment la senne danoise, une technique que Le Vauban est équipé pour utiliser, mais à laquelle il se refuse. « Le Vauban est équipé, mais je me refuse à l’utiliser pour ne pas détruire ce que la mer nous donne », déclare-t-il avec fermeté. Il pointe du doigt l'usage excessif et inadapté de cette technique par des « bateaux hollandais de taille démesurée en Manche », ce qui, selon lui, est « dévastatrice pour la ressource ». Cette prise de position témoigne d'une conscience aiguë des enjeux environnementaux et d'une volonté d'agir de manière responsable pour l'avenir de la ressource marine. Son engagement se résume dans cette phrase : « À nous de trouver les solutions pour demain ».
Perspectives Politiques et Réglementaires face aux Mutations Environnementales et Géopolitiques
Le secteur de la pêche en Normandie est confronté à une complexité croissante de défis politiques et réglementaires, exacerbés par des mutations environnementales et géopolitiques majeures. Le Brexit, en particulier, a engendré un « problème des licences de pêche dans les eaux anglaises », créant une incertitude considérable pour les pêcheurs normands dont l'activité dépend historiquement de l'accès à ces zones. Lors d'un échange à bord du chalutier, le sénateur du Calvados, Pascal Hallizard, Wilfried Roberge, patron du Vauban, et Hervé Morin, président de la Région Normandie, ont discuté de ces problématiques. Ils ont insisté sur la nécessité de poursuivre un dialogue constructif. « La clé, c’est de poursuivre le dialogue avec les pêcheurs des Îles Anglo-Normandes et bâtir avec eux un accord, à l’image de celui de la baie de Granville, que l’on puisse proposer ensuite à nos gouvernements respectifs », a été avancé comme une voie à suivre. L'objectif est de trouver des solutions pragmatiques et mutuellement bénéfiques qui garantissent la continuité de l'activité de pêche des deux côtés de la Manche.
Au-delà du Brexit, d'autres facteurs viennent complexifier la donne. L'expansion des éoliennes en mer, par exemple, représente une nouvelle contrainte pour les zones de pêche, nécessitant une réorganisation des pratiques et une cohabitation parfois difficile entre les différentes activités maritimes. Wilfried Roberge lui-même mentionne la nécessité de s'« adapter aux éoliennes en mer ». La question de la limitation des chalutiers pélagiques et de la réglementation de certaines techniques de pêche, comme la senne danoise déjà évoquée, est également au cœur des préoccupations. Ces mesures sont indispensables pour une gestion durable des ressources et pour éviter la surpêche, un enjeu écologique majeur.
Une réflexion plus profonde concerne les droits de pêche. Il faudra « rompre avec les droits de pêche associés aux bateaux », une réforme potentiellement disruptive mais jugée nécessaire par certains acteurs. Cette dissociation des droits du navire lui-même est envisagée « sous peine que le jour où ils sont tous à la casse, il n’y aura plus un pêcheur normand dans ces eaux ». Cette perspective souligne l'urgence de repenser les cadres réglementaires actuels pour assurer un avenir à la filière pêche normande et à ses marins, indépendamment du destin individuel des navires. L'enjeu est de taille : il s'agit de garantir la présence et l'activité des pêcheurs normands dans des eaux historiquement importantes pour eux, en anticipant les évolutions futures de la flotte.