L'univers musical de Cascadeur, pseudonyme énigmatique d'Alexandre Longo, est une invitation à un voyage sensoriel où le piano se mêle aux sonorités électroniques et aux orchestrations symphoniques, le tout enveloppé d'un voile de mystère. Derrière son casque de moto ou son masque de catch, Cascadeur a su créer une patte artistique unique, un monde hautement personnel qui continue de fasciner et d'émouvoir. Son deuxième album, "Ghost Surfer", sorti en 2014, marque une étape significative dans son parcours, le propulsant au-delà du simple chanteur au piano pour le transformer en un véritable homme orchestre de génie, rassembleur de talents aux multiples facettes.
Alexandre Longo : La Genèse d'un Artiste Envoûtant
Alexandre Longo est un musicien originaire de Metz qui a débuté avec la musique classique, avant de se rapprocher d'une sorte de pop en voulant jouer des morceaux qu'il écoutait. Il étudiait aux Beaux-Arts et se passionnait pour le cinéma, des influences qui allaient imprégner son travail. C'est en 2004 qu'il crée ce double artistique, Cascadeur. Le nom lui a été inspiré par un ami qui a qualifié son chant, cette voix de tête, à de la « haute voltige » musicale, et par l'un de ses jouets d'enfance, une période à laquelle le musicien est très attaché. Comme il le dit lui-même, « Un cascadeur, c'est justement quelqu'un de très prudent, qui connaît les risques, et qui dure ». Cette philosophie de la persévérance et de la maîtrise a guidé sa démarche artistique.
Au départ, Alexandre Longo est exclusivement pianiste. Après, par la force des choses, il a essayé d’apprendre un peu la guitare, notamment sur le dernier album où il a composé les morceaux à la guitare, bien qu'il ne soit pas du tout guitariste. Sa méthode de composition est méticuleuse : comme un enfant, il a ses cahiers de musique, où il note dans un langage un peu particulier des notes sur des portées avec des grilles et des lettres. Ensuite, quand il retient un morceau parmi tous ceux qu'il a essayés, il commence à travailler les arrangements. C'est tout un travail d’habillage autour d’un squelette, qui est construit généralement au piano. Le piano, forcément, est l'un des instruments qu'il affectionne particulièrement, car il y a été initié dès son plus jeune âge, sa mère étant elle-même pianiste. Il aime essayer de trouver des instruments étonnants et pouvoir sortir d’un langage assez codifié en musique avec des instruments « nobles » et d’autres qui sont moins valorisés, créant ainsi une richesse sonore distinctive.
L'anonymat du masque sur scène est l'une des caractéristiques les plus intrigantes de Cascadeur. Il se cache tantôt derrière un casque de pilote, soit un masque de catcheur. Cette volonté de cacher son visage découle d'un problème intime : Alexandre Longo ne voulait pas s'exposer. Il a trouvé la solution en replongeant dans l’enfance, où il jouait masqué pour interagir avec les adultes, qui lui semblaient inatteignables. Quand il a commencé Cascadeur, il ne s'est pas dit « je vais mettre un casque, c’est un plan marketing », mais plutôt pour régler un problème qu'il avait avec lui-même, en se disant « je vais être trop ému en chantant ces morceaux et je vais craquer, mieux vaut cacher mes émotions apparentes ». Le masque, paradoxalement, le rend visible, audible, et lui offre une liberté d'expression. Il a l'impression d'être quelqu'un d'autre sans vraiment l'être, se sentant libre et pouvant gagner en agressivité, quelque chose de rageur qu'il a en lui mais qu'il n'exprime pas vraiment dans la vie, paraissant assez pondéré. Mais il a des pics, et avec Cascadeur, il retrouve cet état de footballeur qui pique un peu des crises, la musique relève un peu ses tempéraments, il y a beaucoup de montées, et le masque révèle cela, le rendant peut-être moins lisse qu'on pourrait croire.
"Ghost Surfer" : Une Explosion de Beauté et de Collaborations
Le second album de Cascadeur, "Ghost Surfer", sorti en 2014, est décrit comme une explosion de beauté, à la production plus travaillée, plus léchée. Cascadeur n’y perd rien, il en sort grandi, renforcé par une série de collaborations vocales et instrumentales. Le titre de l'album lui-même, "Ghost Surfer", est né d'une idée fantomatique, de retour du disparu. Le surf n'était pas tant l’activité, mais un surfeur est aussi un cascadeur, seul face à un élément bien plus grand que lui, un sentiment qu'Alexandre Longo a parfois ressenti en concert. L'album nous emporte dans un voyage spatial, nous faisant explorer seize titres planants et astraux, comme une nouvelle planète, à la rencontre de ses mystérieux personnages, où se dessinent mille paysages lunaires et fantaisistes.
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L'album s'ouvre sur l'orbital "Casino", où l'on retrouve ces bruitages et conversations de cosmonautes procédant à la mise à feu, ces notes de piano résonnantes et cette voix douce qui nous accueille et nous berce. Pour ce premier titre, le thérémine s’écrase contre le piano et s’envole avec la voix fragile et pointue de l’artiste. De nombreux invités ont enrichi ce disque, ici avec Tim Smith et Eric Pulido aux chœurs. On ne sait d’ailleurs pas trop où donner de la tête, l’identité de Cascadeur est omniprésente, mais multiple, elle évolue au fil des minutes, de piste en piste.
"The Crossing" est marqué par la présence vocale de Stuart Staples, le mythique leader des Tindersticks. Alexandre Longo l'a rencontré lors du festival des Inrocks, et leur discussion a mené à cette collaboration. La présence du chanteur anglais sur le morceau est discrète, presque humble, illustrant la modestie de Cascadeur. L'idée était de créer un pont, comme un trou, au milieu du morceau où il ne se passe plus grand chose, et là il apparaît. Stuart Staples chante assez peu, c’est assez court, mais quand il arrive, son timbre apporte une profondeur unique.
Médéric Collignon, virtuose et grand improvisateur, apporte sa trompette sur plusieurs titres. Leur collaboration est plus personnelle, remontant à l'époque où ils ont fait l'armée ensemble, au 4e hussard dans la musique principale. Tous les soirs, ils jouaient ensemble, Médéric au bugle et Alexandre au piano. Cascadeur, ayant fait pas mal de jazz, voulait montrer son amour pour d'autres musiques. Il a demandé à Médéric d'apporter du souffle, le défi étant d'éviter un son trop "western spaghetti". Médéric a su trouver le son voulu en enlevant le cornet de sa trompette, créant une petite saturation naturelle proche de la flûte, un son qui était un casse-tête à jouer, mais qui a parfaitement correspondu à l'intention artistique.
Un autre invité prestigieux est Christophe, qui referme avec douceur l'album sur le fantastique morceau de clôture, "Collector". Tout en douceur, avec un swing de basse d'une rare noblesse, le chanteur égrène les mots de Cascadeur de son inimitable voix, feutrée et d’une terrible douceur : « Comme l’insecte numéro qui s’épingle, mannequin modèle, prisonnière modèle dans ton genre, ma nature te fait collecter ». Christophe est apparu très facile d’approche, s'interrogeant beaucoup sur les intentions, le ton du morceau, comme un acteur. Sa venue sur les derniers jours de studio a créé des moments un peu rares, où l'on a l'impression d’être hors du temps, une rencontre iconique pour Alexandre Longo, qui s'étonne toujours lorsque des artistes d'un bien plus grand nom acceptent de chanter ses chansons.
D'autres collaborations ponctuent l'album, enrichissant sa palette sonore. Tigran Hamasyan apparaît sur "Ladyday (Ladydouble)", un titre qui se suffit à un piano/voix entre le cabaret et le fantôme de l'opéra. Anne-Catherine Gillet joue de sa voix de soprano sur des jets de violons entrecoupés de messages lunaires sur "Dark Passenger", un morceau où la soprano sur sa voix faisait comme une hydre, un monstre à plusieurs têtes, brouillant et salissant un peu l'aspect classique et précieux du morceau. "Dark Passenger" est une sorte de suite à "Walker", inspiré du monde fantasmatique des serial killers, un truc un peu chantonné à l'intérieur d'une tête.
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L'album propose une diversité de titres, chacun avec son histoire à raconter. Si "Casino" amorce la couleur stellaire, d'autres titres comme le nébuleux "Visage Pâle", le pop un peu folk "White Space", le dérangeant "Babylone, Babylon ???", ou le pop idyllique "Scarface" montrent la richesse de l'univers de Cascadeur. Le plus classique de cet opus est probablement le single "Ghost Surfer", avec ses aspirations britpop 70's et son assemblage par DJ Pfel (C2C). La traversée musicale de l'album nous mène également vers des morceaux comme "Mohawk", flottant et pulsé par le clavier, et "The Odyssey", où le lyrisme électro aérien de Cascadeur est à la fois fragile et fort. L'ensemble se termine sur le double titre "Road Movie", dans la veine du reste, une expérience douce et apaisante constituée de montées en puissance soutenues par la finesse vocale de Cascadeur et ses impulsions de sonorités intersidérales au milieu de son clavier. Le soin maniaque porté aux arrangements, notamment avec l'aide de Samuel Navel pour l'enregistrement et le co-mixage, amène une amplitude panoramique à tous les morceaux, qui s'enchaînent les uns après les autres comme une goutte d'eau tombant sur chaque rocher d'une cascade.
Influences et Cheminement Artistique
La musique de Cascadeur, à la fois électronique, acoustique et lyrique, est le fruit d’un parcours riche et de multiples influences. Il explore ce second album comme une nouvelle planète, où l’organique et l’électronique se mélangent dans une douceur flottante. Son style unique assemble la pop et le trip hop, ne ressemblant qu'à lui. Il transpire le lyrisme de Radiohead apporté par un clavier interstellaire, mélangé à la voix étrange et précieuse d'un Klaus Nomi discret et moins excentrique. C’est clair et chaque sonorité se répond tel un écho entre une baleine et un sous-marin.
Ses influences musicales sont variées, allant du rock anglo-saxon avec des groupes comme Depeche Mode, Queen, The Clash, Supertramp, Joe Jackson, et Pink Floyd, à des figures de la chanson française comme Ferré, dont le côté impressionniste des orchestrations et la puissance l'ont marqué. Il apprécie également Dominique A, dont la voix est troublante et l'écriture très bonne, ainsi que Raphaëlle Lanadère (L), avec qui il a fait le chantier des Francos, et des artistes comme Syd Matters, Bertrand Belin. Ces affinités dessinent une nouvelle scène Folk Française qui se débarrasserait de la peur du français et recollerait aux Québécois, tellement en avance.
Au-delà de la musique, le cinéma et la littérature sont des sources importantes pour réveiller des choses en lui. "Into The Wild" de Sean Penn est une référence pour sa chanson éponyme, et "L'Attrape-cœurs" de J.D. Salinger est cité en lien avec "Collector". La musique de film est pour lui un espace ouvert où l'on peut s'attendre à tout, ce qui l'intéresse, c’est de traverser différents types de langage, de ne pas rester enfermé dans une sorte d’étiquette. Il a d'ailleurs composé deux musiques de film, dont une pour Laurent Tuel, témoignant de cette connexion. Il confie aller plus souvent chez les libraires que chez les disquaires, révélant ainsi l'importance de ces domaines pour son inspiration. Il a également fait pas mal de peinture, ajoutant une autre dimension artistique à son univers.
Ses "rêveries habitées" sont souvent noires, pas forcément joyeuses, mais subsistent au milieu de ce chaos harmonique quelques teintes pourpres d’espoir. Jamais seul, c’est ce que semble nous dire Alexandre Longo, au fil des pistes, un écho à son propre vécu. Le cor, instrument qu'il a utilisé sur son deuxième album, le touche beaucoup car il trouve qu'il y a quelque chose de velouté dans le jeu, et qu'on est assez proche de la voix humaine dans la tessiture.
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Le Parcours et les Défis de la Reconnaissance
Le parcours de Cascadeur est celui d'un artiste qui a longtemps travaillé dans l'ombre avant de trouver la lumière. Comme plein de musiciens en France, il était un peu enfermé dans sa cave et a eu ce bol qu'on lui ouvre la porte, ce qui se ressent par une forme d'urgence et un vécu dans le personnage. Il a été découvert en 2008 par le concours CQFD du magazine Les Inrockuptibles, et son talent a éclaté lors de ses prestations scéniques troublantes. En 2010, il fait sa première apparition aux Solidays, après avoir été révélé par les Francos. Son premier EP, "Walker", l'avait soufflé, et avait aussi soufflé Mercury, qui l'avait signé dans la foulée, sans trop savoir ce qu'il pourrait faire de ce grand oiseau timide à la voix féline, féminine, et habitée. Il assure des premières parties de groupes importants comme Midlake et Damien Saez.
Le succès de l'EP "Walker" est suivi par l'album "The Human Octopus" en mars 2011. "Octopus" signifie « pieuvre » en anglais, un concept né du fait qu'il était seul sur scène, entouré de plein d'instruments, prenant des positions improbables pour jouer, se comparant à un poulpe. Au-delà de ça, c’est également le rapport aux profondeurs, et l’idée de l'animal qui, au moment de sa fuite, projette de l’encre lui plaisait.
La signature chez Universal, par le biais du label Casablanca Records, a été un "pari fou" de leur part. Lorsque Alexandre Longo pose la question du pourquoi un tel label prendrait un risque avec un artiste comme lui, il rit et finit la phrase à sa place : « De l’argent c’est ça ? ». Il avoue que cela lui a donné plus confiance en lui, car il était vraiment un outsider, parti de très loin, assez seul. Le fait que de grosses structures et même le tourneur viennent à lui l’a impressionné. Cela lui a apporté du confort, lui permettant de partir dix jours dans un beau studio, d'asseoir un son, de travailler avec plus de monde, notamment avec Samuel Navel pour l'enregistrement et le co-mixage, ce qui lui a fait du bien de sortir de sa petite cuisine. Il n’a pas perdu le contrôle, considérant que c’est de la mégalomanie de dire à un ingénieur du son comment sortir un son de caisse claire. Plutôt qu’avoir de l’argent à la signature, comme tout le monde, il a demandé du matériel, et a suggéré d'améliorer son studio personnel plutôt que de le louer, passant d'une pièce pour travailler à deux. Ce soutien a permis de se concentrer sur les lignes directrices sans guerre d’ego, ce qui n’est pas évident.
La reconnaissance s'est concrétisée par des récompenses, notamment une Victoire de la musique en février, suite au succès de "Ghost Surfer". Cependant, Alexandre Longo exprime un sentiment complexe face à ces honneurs. C'est un moment fugace et très désagréable parce qu'on n'a pas le temps d’exprimer ce que l’on ressent et ce pour quoi on vous a récompensé. Il s'est senti très amoindri, comme si on lui avait coupé ses tentacules, éprouvant même une forme de malhonnêteté et d'injustice vis-à-vis de son entourage.
L'attachement à Metz est un aspect important de son identité. Il est devenu ambassadeur de Metz Métropole. Le fait d’être resté à Metz est d’abord dû à un attachement humain et familial. Il a collaboré avec la ville pour sa deuxième tournée, trouvant cela chouette, tout en soulignant l'importance de son indépendance.