Cascadeur : L'Odyssée Sonore de l'Artiste Masqué et l'Éclat de "Ghost Surfer"

L'univers musical français a vu émerger de nombreuses figures marquantes, mais peu ont su cultiver une aura de mystère et d'originalité aussi prononcée que celle de Cascadeur. Apparu du côté de la Lorraine, précisément de Metz, cet artiste singulier, de son vrai nom Alexandre Longo, a su forger une identité sonore et visuelle unique qui continue de fasciner. Dès ses débuts, Cascadeur a construit son parcours en partant d’une écriture quasi classique, privilégiant l'intimité du piano-voix. Cette sensibilité initiale n'est pas le fruit du hasard, mais une véritable touche familiale, son père ayant été musicien, jouant du hautbois, et sa mère pratiquant le piano. Cette fondation classique a néanmoins servi de tremplin pour une exploration audacieuse, le menant progressivement vers les horizons de l’électro et l’ampleur symphonique, conférant à sa musique une richesse et une profondeur remarquables.

L'Énigme Cascadeur : Genèse et Identité d'un Musicien Masqué

Le signe particulier le plus frappant de Cascadeur, et sans doute l'un des piliers de son identité artistique, réside dans l’anonymat qu'il cultive sur scène. Il apparaît masqué, tantôt arborant un casque de pilote, soit un masque de catcheur, dissimulant ainsi son visage et invitant le public à se concentrer pleinement sur sa musique et l'émotion qu'elle véhicule. Cette stratégie, loin d'être un simple artifice, est profondément ancrée dans sa démarche créative. Paradoxalement, le masque le rend visible et audible, lui offrant une liberté d'expression qu'il ne s'accorderait peut-être pas sans cet écran protecteur. Il n'a pas l'impression d'être quelqu'un d'autre ; au contraire, il se sent assez libre et peut gagner en agressivité, exprimant quelque chose de rageur qu'il porte en lui mais qu'il n'exprime pas vraiment dans la vie courante où il paraît assez pondéré. Avec Cascadeur, il retrouve un état de footballeur qui pique un peu des crises, la musique révélant ses tempéraments, avec de nombreuses montées. Le masque, selon lui, révèle cela, le rendant peut-être moins lisse qu'on pourrait le croire.

L'émergence de Cascadeur sur la scène musicale ne passe pas inaperçue. Il est tout juste révélé par les Francos, faisant sa première apparition aux Solidays en juillet 2011 dans l’après-midi, sous cette mystérieuse figure masquée. Son premier EP souffle alors un vent nouveau, captivant l'attention de Mercury, qui le signe dans la foulée, sans même trop savoir ce qu'il pourrait faire de ce grand oiseau timide à la voix féline, féminine et habitée. Lorsqu'il monte sur scène, le souffle puissant qui porte sa musique nappe de beauté mélancolique la plupart des estivants, qui cherchent sans trop comprendre à savoir où ils sont tombés. Puis, comme tout le monde, ils arrêtent de réfléchir et se laissent porter par sa musique, son talent, son univers hautement personnel : la patte Cascadeur. Alexandre Longo, tel qu'il était alors et tel qu'il est toujours, est planqué derrière son casque de moto, visage inconnu sous un masque de catch, mais le chanteur prend vie et livre une interprétation troublante de ses titres, comme un automate, un robot qu'on aurait subitement doté de sentiments, et qui se serait réveillé le corps lourd et pressé de raconter dix années de silence et d'observation. Cette expérience est décrite comme magnifique, marquant les esprits dès ses premières prestations.

"Ghost Surfer" : Un Voyage Sonore au Cœur de l'Imaginaire

En ce début d'année 2014, Cascadeur marque un tournant significatif avec la sortie de son second album, "Ghost Surfer", sous le label Casablanca, une œuvre garnie de belles collaborations qui s'inscrit dans la continuité de son premier opus, "The Human Octopus", lui aussi imprégné d'une profonde mélancolie, peut-être même encore plus triste. Le nouveau clip du titre éponyme de l'album, "Ghost Surfer", est dévoilé, offrant une expérience visuellement jolie et musicalement fidèle à l'esthétique de Cascadeur. Cet album invite l'auditeur à une exploration sensorielle, comme si l'on découvrait une nouvelle planète, à la rencontre de ses mystérieux personnages. Les compositions de "Ghost Surfer" dessinent mille paysages lunaires et fantaisistes, incitant à la rêverie avant d'être emporté par la voix lactée de Cascadeur, puis de goûter au cosmos pour ne plus trouver la sortie. Chaque titre de l'album a une histoire distincte à raconter, ajoutant des couches de narration à cet ensemble cohérent.

L'album "Ghost Surfer" s'ouvre sur le titre orbital "Casino", une introduction qui plonge immédiatement l'auditeur dans cet univers singulier. On y perçoit des bruitages et des conversations de cosmonautes procédant à la mise à feu, accompagnés de notes de piano résonnantes et d'une voix douce qui accueille et berce. Dès cet instant, l'identité de Cascadeur est omniprésente, mais elle se révèle aussi multiple, évoluant au fil des minutes, de piste en piste. Elle se fait énigmatique sur des titres comme "Babylone Babylon ???", lyrique sur "Dark Passenger", pop idyllique sur "Scarface" ou encore tendre sur "Visage Pale". La musique de Cascadeur est souvent décrite comme planante, une fusion captivante entre des musiques d’ambiance de film et un trip-hop assez expérimental. Si certains sons sont joyeux, à l'image du titre "Ghost Surfer" qui résonne avec une légèreté ("plus rapide que le vent, plus profond qu’un rêve, plus fort que les méchants…"), la majorité des morceaux reste empreinte d'une profonde mélancolie qui transpire tout au long de l'album. L'artiste se laisse porter par ces mélodies et cette voix haut perchée qui chante essentiellement en anglais, laquelle possède quelques saveurs de Prince, bien que ne retrouvant évidemment pas la pêche ni le flow de ce dernier, mais plutôt une histoire de timbre.

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Collaborations Prestigieuses : L'Élargissement d'un Univers

"Ghost Surfer" est également un album de rencontres, témoignant de la capacité de Cascadeur à tisser des liens artistiques profonds et inattendus. L'une des collaborations les plus remarquables est celle avec Stuart Staples, le mythique leader des Tindersticks, sur le titre "The Crossing". Alexandre Longo raconte avoir rencontré Stuart Staples le jour où ce dernier passait au festival des Inrocks. Ils ont passé une heure et demie, voire deux heures, au café après ses balances. Humile, Cascadeur se demande si Stuart Staples connaissait sa musique, et il ne lui a pas demandé. La présence, discrète, du chanteur anglais sur le morceau est voulue : l'idée était de créer un pont, comme un trou au milieu du morceau où il ne se passe plus grand-chose, et là il apparaît. Ils étaient d'accord là-dessus, et Cascadeur était content, car avec cette voix, il aurait pu le mettre partout. Finalement, Staples chante assez peu, c'est assez court, mais l'impact de son arrivée est indéniable, comme en témoigne le sourire d'Alexandre Longo qui ne termine pas sa phrase.

L'histoire avec Médéric Collignon est différente, plus personnelle. Les deux artistes ont fait l'armée ensemble, étant des derniers contingents obligatoires, à quelques mois près, au 4e Hussard dans la musique principale. Tous les soirs, ils se retrouvaient dans la pièce de musique, Médéric au bugle et Alexandre au piano. Cascadeur l'a toujours suivi, et ayant fait pas mal de jazz, il avait envie de montrer qu'il aimait aussi d'autres musiques. Médéric, un virtuose et un grand improvisateur, apportant le souffle qu'Alexandre recherchait. Pour les trois morceaux concernés, Médéric connaissait déjà les bases, et quand Cascadeur lui a confié avoir un peu peur que la trompette fasse un peu "western spaghetti", Collignon a répondu : "attends, je vais faire un truc…". Il a alors retiré le cornet de sa trompette et a commencé à jouer sans embouchure. Ce son, avec sa petite saturation naturelle proche de la flûte, est un véritable casse-tête à jouer, mais Cascadeur l'a laissé faire et il a su trouver le son que l'artiste voulait. Frustré, Alexandre confie n'avoir utilisé qu'un centième des prises, tant le génie de Collignon était palpable.

Enfin, l'album se clôture avec la participation de Christophe sur le fantastique morceau "Collector". Tout en douceur, avec un swing de basse d'une rare noblesse, le chanteur égrène les mots de Cascadeur de son inimitable voix, feutrée et d'une terrible douceur : "Comme l’insecte numéro qui s’épingle, mannequin modèle, prisonnière modèle dans ton genre, ma nature te fait collecter." Pour Cascadeur, Christophe est un personnage intrigant, très facile d'approche, qui s'interrogeait beaucoup sur les intentions et le ton du morceau, comme un acteur. Sa venue sur les derniers jours de studio a créé des moments un peu rares, donnant l'impression d'être hors du temps. Ce sont des figures, et il y a quelque chose d'un peu iconique lorsque de tels artistes sont là, chantant ses morceaux. Par moments, cela échappe un peu à Cascadeur, qui ne s'est pas encore mis dans la tête que c'était son activité principale, et cela l'étonne toujours quand des artistes d'un bien plus grand nom que le sien acceptent de chanter ses chansons.

La Patte Artistique de Cascadeur : Influences et Processus Créatif

Pour comprendre la richesse de l'univers de Cascadeur, il est essentiel de se pencher sur ses influences musicales, qui sont aussi variées que son propre son. Il confie avoir "sauté une génération", écoutant principalement la musique de ses parents, étant fils unique. Parmi celles-ci, on retrouve des noms emblématiques tels que Depeche Mode, Queen, The Clash, Supertramp, Joe Jackson et Pink Floyd. Cependant, l'artiste ne se limite pas à ces icônes anglo-saxonnes. Léo Ferré l'a également profondément marqué, notamment par le côté impressionniste de ses orchestrations, une puissance qui lui plaisait et qui est présente dans son album.

Au-delà de ces piliers, Cascadeur partage des affinités avec une nouvelle scène folk française. Il mentionne Dominique A, dont la voix est troublante et l'écriture excellente. Raphaelle Lanadère, connue sous le nom de L, avec qui il a fait le chantier des Francos, un beau projet. Syd Matters, qu'il trouve excellent sur scène, et Bertrand Belin, même s'il n'a pas encore écouté son dernier album. Ces amis et influences sont à l'image de sa musique, partagés entre une patte française reconnaissable dans l'écriture et les influences folk qu'il partage avec tous. Cette mouvance représente peut-être une nouvelle scène folk française, se débarrassant de la peur du français et se rapprochant des Québécois, tellement en avance dans ce domaine.

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Le processus créatif d'Alexandre Longo est intrinsèquement lié à son parcours personnel. Comme beaucoup de musiciens en France, il était un peu "enfermé dans sa cave" et a eu le "bol qu'on ouvre la porte". Cela se ressent dans sa musique, où il y a une forme d'urgence et une sorte de vécu dans le personnage, avec des choses qui sont de l'ordre du ressenti. Quand il chante "Walker", il ressent un certain nombre de choses, ce n'est pas "à côté", c'est ancré. Le titre "Dark Passenger" est une référence directe à la série "Dexter", dont il était assez fan au début. "Walker" était déjà inspiré du monde fantasmatique des serial killers et des déviants, et "Dark Passenger" est une sorte de suite à "Walker", ce truc un peu chantonné à l'intérieur d'une tête. L'utilisation d'une soprano sur sa voix faisait comme un hydre, un monstre à plusieurs têtes, brouillant et salissant un peu l'aspect classique et précieux du morceau. Cette plongée dans des thèmes sombres et complexes révèle une facette profonde de son art.

Reconnaissance et Parcours Professionnel : L'Impact d'un Outsider

Le parcours professionnel de Cascadeur est marqué par des étapes significatives, notamment la signature avec Universal, un pari audacieux pour un label qui n'avait certainement pas besoin de recruter cette nouvelle tête, mais qui l'a fait sans savoir une seconde comment il pourrait réussir à vendre une copie de ses albums au grand public. Ce genre de saut dans le vide est encore réalisable à l'instar des directeurs artistiques frileux de notre temps, et on ne peut que leur tirer notre chapeau, étonnés et heureux. Alexandre Longo rit quand on lui pose la question de l'argent et finit la phrase à la place de son interlocuteur : "De l’argent c’est ça ?". Pour lui, cela lui a donné plus confiance en lui, car il était vraiment un outsider, parti de très loin, assez seul. Tout d'un coup, des grosses structures et même le tourneur venaient à lui, ce qui l'a impressionné. Il partait sans a priori, considérant qu'avec toutes leurs signatures, au sein même du label, il y a des choses qui allaient plus lui parler que d'autres. Cela n'a pas été un problème pour lui, car l'équipe qui l'entoure est mélomane et aime beaucoup le projet, ce qui le rassure. L'étiquette est aberrante, il faut juste rencontrer les bonnes personnes. C'est plutôt rassurant pour le monde du disque.

Cette collaboration lui a apporté du confort, notamment lorsque le label lui propose de partir dix jours dans un beau studio, ce qui lui permet d'asseoir un son, de travailler avec plus de monde. Il est sorti de son mécanisme habituel, travaillant avec Samuel Navel pour l'enregistrement et le co-mixage, ce qui lui a fait du bien de sortir de sa "petite cuisine". Il n'a pas perdu le contrôle, considérant que c'est de la mégalomanie de dire à un ingénieur du son comment sortir un son de caisse claire. Tout cela lui a permis de se concentrer sur les lignes directrices, sans guerre d'ego, ce qui n'est pas évident. Plutôt que d'avoir de l'argent à la signature, comme tout le monde, il a demandé du matériel. Et plutôt qu'on loue un studio, il leur a dit : "Pourquoi louer, autant améliorer mon studio." Avant, il était dans une pièce pour travailler, et maintenant il en a deux, voilà ce que lui a apporté Universal.

La reconnaissance s'est aussi manifestée à travers des nominations, notamment aux Victoires de la Musique 2015, dans la catégorie "Musique électronique / danse". Sa performance en direct lors de cette cérémonie a été une agréable surprise pour beaucoup, certains le comparant à une sorte de Daft Punk français, avec son casque, et appréciant le fait qu'il brise un peu les codes de la bienséance des Victoires de la Musique en faisant des remerciements qui durent, et durent, et durent. Cette expérience a même poussé un auditeur à acheter l'album "Ghost Surfer" après seulement quelques jours d'écoute sur Deezer, après avoir été agréablement surpris par le live, puis avoir mis l'album en fond sonore au travail, avant de l'acheter pour l'écouter plus en détail.

Les concerts de Cascadeur sont des moments clés de son expression artistique. Des dates spécifiques ont marqué son parcours, comme le 24 juillet au festival Cabaret Frappé à Grenoble, le 26 juillet au festival de Sedieres et le 29 juillet aux Nuits de Fourvières à Lyon. Ses premières tournées étaient un "drôle de truc", une forme mystique où il était seul et devait croire tous les soirs à ce qu'il faisait. Il se changeait et se change toujours au dernier moment, restant assez isolé, devant basculer rapidement juste avant de monter sur scène. Son trac ne s'exprimait pas vraiment sur scène, mais dans l'attente, qui peut être longue quand on joue à 23h et qu'on arrive à 11h. Maintenant, c'est sympa, il est entouré d'amis, mais il faut faire attention à ne pas devenir obsessionnel avec la climatisation, à ne pas tomber malade. Il exprime le désir, pour sa deuxième tournée, de rencontrer des gens, ce qui lui a manqué et qui lui fera du bien.

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