Le monde de la plaisance est en constante quête d'innovation, cherchant à conjuguer performance, simplicité et confort en mer. Au cœur de cette évolution se trouve le concept du "Matin Bleu", un voilier qui incarne à la fois un rêve familial et une avancée technologique significative dans le domaine du gréement. Ce bateau, fruit d'une démarche audacieuse et d'une ingéniosité remarquable, a non seulement permis à une famille d'accomplir des voyages extraordinaires, mais il a également tracé la voie pour une nouvelle génération de systèmes de propulsion vélique, captivant l'intérêt des professionnels du nautisme et des chantiers navals majeurs.
La Genèse du "Matin Bleu" : Un Rêve Familial et une Construction Audacieuse
L'histoire du "Matin Bleu" est indissociable de celle de ses créateurs et propriétaires, Guy et Maryline Arzul, et de leurs enfants, Mélanie et Nikita. Ensemble, ils partagent un profond goût pour le voyage, une aspiration qui les a conduits à envisager une vie nomade sur les océans. Étonnamment, Guy n'était pas initialement un marin ; il était plutôt adepte de la montagne, ce qui rend la concrétisation de ce projet nautique d'autant plus singulière. Ce couple visionnaire aura mis au total deux ans et demi pour construire ce voilier, une période intense de labeur et de passion. Le "Matin Bleu" est né d'une construction amateur, un témoignage de leur dévouement et de leur détermination.
Le bateau lui-même est une goélette biquille de 14,80 mètres, conçue et dessinée avec l'aide précieuse d'Erik Lerouge. Sa particularité ne réside pas seulement dans ses dimensions ou son architecture générale, mais aussi dans sa matière première symbolique : il a été construit à partir d’un séquoia tombé dans les parcs des châteaux vinicoles du Bordelais lors de la tempête de 1999, une origine qui confère au navire une dimension presque mythique. La mise à l'eau du voilier a eu lieu en 2004, marquant le début d'une nouvelle ère pour la famille Arzul et pour l'avenir de la voile. Dès lors, le voilier sera mené autour du monde par Guy et les siens, transformant ainsi un projet ambitieux en une réalité concrète et inspirante.
L'Innovation au Cœur : Le Gréement Voile Aile "Matin Bleu"
Ce qui distingue fondamentalement le "Matin Bleu" de la plupart des autres voiliers de sa catégorie est son système de propulsion unique : les voiles ailes. Cette innovation représente un pas audacieux vers le futur de la navigation, simplifiant le maniement d’un croiseur en remplaçant le bon vieux gréement Marconi par une aile souple. Ce gréement innovant de Matin Bleu Aliénor a permis à ses navigateurs de goûter au plaisir de naviguer avec un pont minimaliste, libéré de tous ces câbles, rails et autres accastillages traditionnellement encombrants. C'est la fin des gréements classiques, une évolution marquée par l'émergence de concepts tels que le mât non haubané, le mât autoporté, le mât libre et le mât profilé tournant.
Les voiles ailes du "Matin Bleu" ressemblent à des ailes d'avion. Chacune de ces voiles épaisses couvre une surface de 55 mètres carrés, offrant une puissance et une efficacité remarquables. Portée par un mât autoporté rotatif, cette voile, préformée par des lattes articulées, s'oriente facilement, rendant les manœuvres exceptionnellement simples et sans effort. En effet, une seule écoute suffit pour contrôler ces voiles, ce qui représente une avancée majeure en termes d'ergonomie et de sécurité à bord. Cette souplesse d'utilisation et l'absence d'effort sur les ailes sont des atouts considérables, tant pour la navigation en équipage réduit que pour le confort général.
Lire aussi: Tout savoir sur les voiles de voilier
Au départ de leur aventure, Guy et Maryline Arzul ont dû faire face à un certain scepticisme. Il faut bien l'avouer, ils passaient plutôt pour des "uluberlus" avec ce gréement original. Maryline explique qu'ils étaient "quasiment ignorés au début". Cependant, la performance et l'ingéniosité du système n'ont pas tardé à se faire remarquer. Très vite, les marins se sont aperçus que le bateau allait vite, dissipant les doutes initiaux. Depuis, des bureaux d’études et d'architectes se sont intéressés aux ailes et aux gréements de Guy et Maryline, reconnaissant le potentiel de cette innovation. Cet intérêt croissant témoigne de la crédibilité et de l'efficacité du concept, suggérant que ce qui était autrefois perçu comme excentrique est désormais considéré comme une solution d'avenir pour la plaisance.
"Matin Bleu" à l'Épreuve des Mers : Aventures et Performances Uniques
L'innovation du "Matin Bleu" a été testée et éprouvée au cours d'une aventure maritime de cinq ans. Guy, Maryline et leurs enfants Mélanie et Nikita ont passé cinq ans à sillonner l’Atlantique et le Pacifique, parcourant un total impressionnant de 40 000 milles. Ce voyage fut un véritable rêve pour la famille, une période durant laquelle la mère s'est chargée de l'école des enfants et où ils ont eu l'occasion de se faire des amis aux quatre coins du monde. Ce périple fut bien plus qu'une simple croisière ; il s'agissait d'une vie à part entière, le voilier devenant le cœur de leur intimité et leur maison pendant cinq ans. À force, ils avaient presque oublié que Matin Bleu était un voilier, tant il faisait partie intégrante de leur quotidien.
Le "Matin Bleu" s'est révélé être un voilier aux qualités marines exceptionnelles, particulièrement bien adapté à la croisière au long cours. La navigation est facile grâce aux ailes, le bateau présentant peu de gîte. Le choix du biquille renforce cette stabilité et cette facilité de manœuvre. Ces caractéristiques confèrent à Matin Bleu une agilité et une sûreté remarquables dans des conditions variées. Par exemple, au cours d'une traversée calme dans le Pacifique, le voilier a avancé à 4 nœuds malgré un vent très faible, toutes ailes déployées. Par vent arrière, les ailes sont en ciseaux et offrent ainsi toute leur surface pour profiter des risées, optimisant la propulsion même dans des airs légers. Le Pacifique leur a offert une belle traversée, certes avec un vent qui aurait pu être un peu plus soutenu, mais le confort à bord était tel que c'était "presque plus confortable qu'au mouillage". Les journées étaient rythmées par la pêche, la lecture, des jeux d'échecs, un peu d'école pour les enfants et même des séances de cinéma, une dorade coryphène pêchée au large de Nouméa étant une belle prise pour agrémenter les repas.
Mais le "Matin Bleu" a également démontré sa résilience et sa performance dans des conditions bien plus difficiles. Lors d'une navigation où le vent a atteint les 40-50 nœuds avec des rafales à plus de 60 nœuds, le bateau a prouvé sa robustesse. Pendant cette tempête, le père a hésité à prendre un autre ris, mais le bateau filait sans souffrir. Même face à un vent constant de 50 nœuds, le quatrième ris a été pris sans difficulté, sans avoir besoin de toucher aux réglages pendant la manœuvre, le pilote automatique continuant à barrer tout en tenant le cap. La pluie était dense et le vent forçait encore, mais les ailes ont supporté la violence des rafales. Le pilote a continué à barrer sans difficulté, permettant au "Matin Bleu" de rester manœuvrant tout en poursuivant sa route. Le mauvais temps n'a jamais empêché la famille de dormir, un témoignage éloquent du sentiment de sécurité à bord et de la capacité du voilier à affronter les éléments.
Les aventures de la famille Arzul ont été jalonnées de rencontres et de découvertes mémorables. Après un an que la famille avait été laissée, Matin Bleu a fait du chemin, parcourant notamment les canaux de Patagonie. Onze ans après un premier passage, la famille a eu l'émotion de revenir dans l'île des San Blas, où ils avaient séjourné plusieurs semaines. C'est là qu'ils ont revu David, un jeune homme qui, enfant, venait jouer aux Lego sur leur précédent voilier, Aliénor. Aujourd'hui, David est papa d'une petite fille et bientôt d'un deuxième enfant, illustrant la beauté des liens créés par le voyage. Leurs voiliers ont toujours favorisé les rencontres, et c'est avec joie qu'ils ont revu leurs amis, au bonheur des escales, comme aux Gambier où Guy préparait un repas avec des amis rencontrés lors de leur première croisière. Cependant, toutes les expériences n'ont pas été sans épreuves ; au milieu de la baie de Prony en Nouvelle-Calédonie, une bonne part des images de leur bateau a malheureusement été volée, une perte regrettable pour leur souvenir.
Lire aussi: Innovations dans les voiles
Un autre épisode marquant fut la traversée d'une tempête de sable exceptionnelle près de la barrière de corail. Cet après-midi-là, ils croisaient une dépression, le vent forçait jusqu'à 25 nœuds et Matin Bleu prenait de la vitesse. Alors que le baromètre remontait et que la dépression s'éloignait avec la nuit, le vent continua à forcir et passa à l'Ouest. Ils se sont retrouvés au près serré dans une mer courte, sentant une forte odeur de terre brûlée, le vent s'établissant à 40 nœuds. Toute la nuit, le vent chargé de cette odeur de terre a soufflé et ne s'est calmé qu'à 5 milles de la côte. Au lever du jour, ils ont découvert leur bateau couvert de sable. Le capitaine du port les a informés qu'ils venaient de traverser une tempête de sable exceptionnelle, la première depuis 70 ans, qui avait charrié de la terre rouge jusqu'aux sommets enneigés de Nouvelle-Zélande. Même dans de telles circonstances inouïes, la navigation facile grâce aux ailes, le peu de gîte et le choix du biquille ont prouvé que Matin Bleu était idéal pour la croisière au long cours.
L'Ancrage en France et les Défis Post-Voyage
Après six ans de voyage en famille sur leur voilier, les enfants ont exprimé le désir d'arrêter le voyage pour rentrer en France, marquant la fin d'une ère. Le retour à la sédentarité et les retrouvailles après des mois de séparation ont représenté un nouveau défi pour la famille, ayant à réapprendre l'autre sans le même vécu quotidien de l'aventure maritime. La réalité les a rapidement rattrapés, car ils ont dû solutionner le problème d'un emplacement pour le voilier. C'est là qu'ils ont été confrontés à un problème dont ils ne soupçonnaient même pas l'existence : trouver une place au port. Quinze ans d'attente au Crouesty, une situation à peine croyable pour un plaisancier !
Face à cette difficulté, "Matin Bleu" a trouvé refuge. Il passera ses premiers mois en France dans le fleuve La Vilaine, d'abord à La Roche-Bernard, puis à Foleux, un petit port au milieu des champs et de la forêt. Parallèlement, la famille a dû trouver un lieu de vie pour les prochains mois, louant une maison à dix kilomètres de Foleux et à vingt mètres d'un collège pour Nikita. Ils s'installent près de Redon cette année-là, se projetant vers l'avenir. Une fois le bateau ramené par Guy pour pouvoir montrer le système de voilure, la famille a décidé de se consacrer à faire connaître les voiles ailes à ceux que cela pourrait intéresser. Maryline et Guy Beaup (le nom de famille complet de Guy) ont également prévu de reprendre un rythme d'un article par semaine sur leur blog. Ils feront le bilan de ce voyage et du comportement de Matin Bleu, poursuivant le blog en proposant des articles qui porteront sur des aspects techniques d'un voilier hauturier et des aspects pratiques sur la vie en famille au cours d'un long voyage. Après deux voyages au long cours, ils désirent partager leur expérience, offrant des informations précieuses aux futurs navigateurs.
Lire aussi: Tout savoir sur les types de voiles