Certains bateaux gagnent des courses. D’autres traversent les décennies et deviennent des légendes, portant en eux l'esprit d'une époque et d'un homme. Le ketch rouge Joshua appartient sans conteste à cette seconde catégorie. Plus qu'un simple voilier, il est devenu un manifeste flottant, né d’un livre, forgé par les océans et entré dans l’histoire le jour où Bernard Moitessier choisit Tahiti plutôt que la ligne d’arrivée. Avec sa silhouette sobre et immédiatement reconnaissable, Joshua est indissociable de Bernard Moitessier, mais son importance dépasse largement la trajectoire d’un seul homme. Il incarne un symbole de liberté, de cohérence personnelle et d'un amour inconditionnel pour la mer, une véritable légende vivante qui, à La Rochelle, continue d’inspirer et de fasciner tous ceux qui croisent son chemin.
Conception et Construction : Naissance d'un Géant d'Acier pour la Grande Route
L'histoire du Joshua débute en 1961, lorsque Bernard Moitessier, déjà connu pour ses récits de navigation captivants, commande ce voilier si particulier. Moitessier, surnommé « le vagabond des mers du Sud », avait déjà relaté ses navigations entre l’Indochine et la France à bord de ses précédents bateaux, Marie-Thérèse et Marie-Thérèse II, dans son livre "Vagabond des mers du Sud" publié en 1960. C'est d'ailleurs avec les droits d’auteur de cet ouvrage qu'il assure une partie significative du financement du futur Joshua, montrant dès l'origine une symbiose entre son œuvre littéraire et ses projets maritimes.
La construction du Joshua est confiée à l’architecte naval Jean Knocker, un choix qui reflète la vision de Moitessier pour un bateau robuste et fiable. La réalisation concrète du voilier a lieu au chantier de Jean Fricaud, situé à Chauffailles, en Saône-et-Loire. Dès sa conception, Joshua n’est pas pensé comme un voilier de compétition. Son objectif est tout autre : être un bateau de grande route, spécifiquement conçu pour durer, encaisser les conditions difficiles et traverser les mers sans dépendre d’une logistique extérieure.
Cette philosophie se traduit dans des choix techniques audacieux pour l'époque. La coque est en acier, un matériau qui représente un choix assumé pour sa robustesse. Bien que lourd, ce choix est jugé sécurisant et parfaitement adapté aux navigations lointaines et aux conditions extrêmes du grand Sud. Le gréement de ketch répond à la même logique de fiabilité et d'autonomie. Il offre un équilibre et une polyvalence qui facilitent l'adaptation aux conditions météorologiques variées, primant sur la recherche de vitesse maximale. Joshua, avec ses 12 mètres d’acier rouge et ses deux mâts, se distingue ainsi par sa silhouette à la fois trapue et élégante, témoignant de sa vocation à l'endurance plutôt qu'à la performance pure. Le voilier est mis à l'eau le 6 février 1962, prêt à écrire les premières pages de sa propre légende.
Hommage à un Pionnier : Le Nom "Joshua"
Le nom "Joshua" n'est pas le fruit du hasard, mais un hommage explicite et poignant à une figure emblématique de la voile : Joshua Slocum. Ce marin intrépide fut le premier homme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire, une prouesse réalisée à la fin du XIXe siècle. En choisissant ce nom, Bernard Moitessier ancre d'emblée son voilier dans une lignée de navigateurs solitaires et d'explorateurs des mers, soulignant son propre esprit d'aventure et son respect pour les pionniers. C'est un clin d'œil à l'histoire maritime, une reconnaissance de l'héritage de ceux qui ont osé affronter les océans seuls.
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Les Premières Odyssées : Forger la Réputation du Bateau et de son Capitaine
Après sa mise à l'eau, Joshua connaît une période d’école de croisière en Méditerranée, permettant à Moitessier de prendre en main ce nouveau compagnon de route. Mais c'est en 1963 que l'histoire du Joshua prend un tournant décisif. Bernard Moitessier et son épouse, la navigatrice Françoise Moitessier, quittent alors l’Europe à bord de Joshua pour un voyage qui va sceller la réputation du bateau. Direction Tahiti via les Antilles et les îles Galápagos, avant un retour en Europe par le cap Horn.
Ce périple, éprouvant, long et techniquement exigeant, devient une véritable mise à l'épreuve pour le ketch et son équipage. Il démontre les qualités marines exceptionnelles de Joshua. Le bateau encaisse les mers difficiles, tient la durée, et protège efficacement ceux qui sont à son bord. Les aventures et les voyages se succèdent, forgeant l'expérience de Moitessier et la solidité de son navire. Ce voyage deviendra la matière d’un livre emblématique, "Cap Horn à la voile", publié en 1967. Cet ouvrage contribue à asseoir définitivement la notoriété de Moitessier et de son ketch, les inscrivant dans le panthéon des grands noms de la voile.
Bernard Moitessier sera pendant vingt ans le compagnon de route de Joshua, et de son épouse Françoise parfois, partageant avec ce fidèle navire d'innombrables milles nautiques et des expériences transformatrices.
Le Golden Globe Challenge 1968 : Le Refus Légendaire qui Changea la Voile
L'année 1968 marque un tournant majeur non seulement pour Bernard Moitessier et Joshua, mais aussi pour l'histoire de la voile. Bernard Moitessier s’engage à bord de Joshua dans le Golden Globe Challenge, une course organisée par le journal britannique The Sunday Times. Il s’agit de la première course autour du monde en solitaire et sans escale, un défi sans précédent qui va captiver l'imagination du public. L’épreuve est encore floue, peu encadrée, mais elle pose les jalons d'une nouvelle ère dans la navigation.
Le départ de cette course originale du Sunday Times était d'une flexibilité étonnante pour une compétition de cette envergure. Les concurrents pouvaient partir de n’importe quel port du nord de l’Europe entre le 1er juin et le 31 octobre. Le gagnant serait le premier à revenir à son point de départ et serait couronné comme le premier homme à avoir navigué en solitaire sans escale autour du Globe.
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Robin Knox-Johnston, à bord de son ketch traditionnel de 32 pieds, le Suhaili, partit de Falmouth le 14 juin. Moitessier, à bord de son ketch d’acier de 40 pieds, le Joshua, suivit 79 jours plus tard. Malgré ce départ tardif, Joshua se révèle parfaitement adapté à l'exigence de la course. Moitessier progresse régulièrement, sans forcer, sans casser, démontrant la robustesse et la fiabilité de son bateau. Au cap Horn, l'écart avec Knox-Johnston était descendu à seulement 17 jours. Beaucoup s’attendaient à ce que Moitessier dépasse son rival britannique sur la remontée finale des 8 000 milles de l’Atlantique. En effet, Moitessier était largement en tête de tous les concurrents après avoir doublé des caps mythiques comme Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn.
Pourtant, au lieu de continuer à courir après sa part de gloire et la victoire, l’histoire bascule de manière inattendue. Aux deux tiers du parcours, alors qu’il est virtuellement en position de vainqueur dans l’Atlantique Sud, Moitessier prend une décision qui va le faire entrer définitivement dans la légende. Il abat, met le cap vers le cap de Bonne-Espérance et poursuit sa route vers le Pacifique, abandonnant la course et défiant toute logique compétitive.
Son message, lancé en mer à destination des organisateurs via une catapulte sur un navire ancré à Cape Town, entre immédiatement dans la légende : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi pour ne pas perdre mon âme. » Ou, comme il l'a dit à une autre occasion : « Pour sauver mon âme. » Il effectuera un tour du monde et demi sans escale, un exploit sans précédent.
Avec ce geste, Joshua cesse alors définitivement d’être un simple bateau de course. Il devient le support matériel d’un refus assumé de la logique compétitive, un symbole de liberté, de quête personnelle et de cohérence. Moitessier, en choisissant l'épanouissement personnel au cœur des vagues plutôt que les podiums, rend le voilier Joshua et son capitaine immortels dans la légende de la voile.
Pendant ce temps, le ketch traditionnel de Knox-Johnston, le Suhaili, se rapprochait des côtes de la Manche, et il devint le seul finaliste sur les neuf participants. La question de savoir si le Français aurait doublé Knox-Johnston sur la dernière manche de l’Atlantique continue de susciter des débats acharnés à travers la Manche. Knox-Johnston lui-même reconnaît qu’ils auraient été proches.
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De la Tempête à la Renaissance : Les Épreuves et le Retour du Joshua
Après l’exploit retentissant de Moitessier lors du Golden Globe Challenge, les aventures et les voyages du Joshua se succèdent jusqu’en 1982. Au début des années 1980, Moitessier emmène Joshua en Californie, poursuivant ses navigations. Cependant, le bateau connaîtra ensuite un épisode dramatique qui aurait pu signer la fin de son existence. Le 8 décembre 1982, alors qu'il est au mouillage au Mexique, Joshua est arraché par un cyclone et jeté à la côte à Cabo San Lucas. Gravement endommagé, la coque et certains éléments structurels comme les cloisons, membrures et compartimentages sont déformés ou enfoncés.
Moitessier, que d’autres horizons appellent, aurait alors vendu sa vieille coque pour 20 dollars, ou bien fait don de son compagnon à deux jeunes Américains qui entreprennent de le remettre en état. Puis, il est revendu à une navigatrice. Pendant plusieurs années, on pense que Joshua a disparu à jamais, une perte qui aurait été immense pour le patrimoine maritime.
Mais l’histoire du Joshua, décidément pleine de rebondissements, prend un nouveau tournant. En 1989, un événement inattendu survient, annonçant une résurrection. Le rédacteur en chef du magazine "Voiles et Voiliers", Emmanuel de Toma, contacte Patrick Schnepp, alors directeur du Musée maritime de La Rochelle. Il lui apprend une nouvelle incroyable : Joshua a été retrouvé aux États-Unis, à Seattle ! Il suggère même de ramener ce ketch mythique à La Rochelle, ville portuaire par excellence et futur gardien de ce monument flottant.
L’idée prend corps. Le 12 juin 1990, Joshua est racheté par le Musée maritime de La Rochelle, avec l’aide de la Socafim Sud-Ouest. C'est le début de son voyage de retour vers la France. Le 14 septembre 1990, Joshua est embarqué sur un cargo, le CGM Champagne, à Seattle. Son arrivée est un événement mémorable : il fait une entrée triomphale au Grand Pavois de La Rochelle, avec Bernard Moitessier lui-même à la barre, un symbole fort de cette retrouvaille entre le marin et son bateau légendaire. Le ketch est ensuite convoyé jusqu’à La Rochelle par Gérard Janichon et Pierre Follenfant.
La Restauration et la Vie Actuelle à La Rochelle : Un Monument Flottant Actif
Une fois revenu à La Rochelle, Joshua, très accidenté lors de son échouage au Mexique, nécessitait une restauration d'envergure. Le bateau est alors entièrement restauré, dans le respect strict de sa configuration d’origine, une démarche essentielle pour préserver son authenticité historique. Le chantier nautique du vieux port de La Rochelle et l'entreprise Camus de La Pallice ont œuvré pour offrir une nouvelle vie à Joshua. Après huit mois de travaux, Joshua est comme neuf, rutilant, avec quand même encore quelques bosses, quelques traces de ses aventures, témoins de son passé tumultueux.
Les travaux concernent la restauration générale du bateau, objet classé Monument historique le 6 septembre 1993, une reconnaissance de son importance patrimoniale. Le coût total du projet de restauration est évalué à 147 447 €. Ce projet a pu être réalisé grâce au soutien de plusieurs partenaires financiers. La Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) de Nouvelle-Aquitaine a contribué à hauteur de 73 723 € (50 % du montant total des travaux). Le Conseil départemental de la Charente-Maritime a apporté 29 489 € (20 %). Enfin, la Ville de La Rochelle, en tant que propriétaire du bateau, a financé 44 234 € (30 %). Le chantier a fait l’objet d’un suivi rigoureux au titre du contrôle scientifique et technique (CST) par la Conservation régionale des monuments historiques (site de Poitiers), ainsi que par l’expert pour le patrimoine maritime métal du ministère de la Culture.
Depuis cette restauration et sa classification, Joshua n’est pourtant pas figé dans le passé. Il est armé par les Amis du Musée maritime de La Rochelle et mène une vie active, naviguant environ 150 jours par an. Il participe régulièrement à des rassemblements nautiques et à de petites croisières, portant ainsi son message de liberté et d'aventure sur les flots. Il hiverne dans le Bassin des Chalutiers du Vieux-Port de La Rochelle, sur les pontons extérieurs du musée, et fait partie de la flotte du Yacht Club Classique de La Rochelle. Lorsqu'on flâne dans ce bassin, ce voilier de 12 mètres en acier rouge attire immédiatement l'œil, continuant d'incarner une légende vivante.
L'Héritage du Joshua : Inspirateur des Nouvelles Générations de Marins et de Courses
Plus de cinquante ans après le geste mémorable de Moitessier, Joshua continue d’irriguer l’imaginaire maritime et d'inspirer de nouvelles générations de marins et d'organisateurs de courses. Son influence est si forte qu'elle a donné naissance à une nouvelle catégorie de compétition.
En 2017, les organisateurs du Golden Globe Race, fondé par Don McIntyre (qui est également à l'origine de l'oceangloberace.com et de la minigloberace.com), ont annoncé la création d’une classe Joshua. Cette initiative est directement inspirée des caractéristiques du ketch de Moitessier, rendant hommage à son design et à sa philosophie. Ces voiliers, construits notamment en Turquie par Asboat Yacht Builder à Izmir, reprennent les principes fondamentaux du bateau original : robustesse, simplicité et autonomie. En 2018, Joshua lui-même est exposé aux Sables-d’Olonne, aux côtés des concurrents du Golden Globe Race, amarré près de Suhaili, le bateau de Robin Knox-Johnston, vainqueur historique de l’édition 1968/69, recréant symboliquement cette confrontation mythique. La coque n°1 de cette nouvelle classe Joshua a d'ailleurs été présentée aux côtés de l'original Joshua lors du départ de la Golden Globe Race 2018 à Plymouth.
La Golden Globe Race de 2018, organisée pour célébrer le 50e anniversaire de la victoire de Knox-Johnston sur son voilier traditionnel, a attiré 27 navigateurs de 14 pays différents, concourant sur des voiliers similaires, de 32 à 36 pieds de long. Le succès et l'intérêt suscités par cette course ont poussé les organisateurs à innover pour les éditions futures.
C'est ainsi que la Golden Globe Race 2022 a permis le test décisif de cette nouvelle catégorie. Une flotte maximale de 10 voiliers Joshua Golden Globe One Design a constitué la Class 2. Cette nouvelle catégorie s’est élancée le dimanche 21 août 2022, environ trois semaines après les plus petits voiliers de la Class Suhaili, la date exacte ayant été déterminée à partir du temps moyen des six premiers voiliers à accomplir la Golden Globe Race 2018. Les organisateurs estimaient que les premiers bateaux de la GGR 2018 pourraient améliorer de 40 à 50 jours le record du Suhaili, qui était de 313 jours.
Dans l’esprit du JOSHUA de Moitessier, tout ce qui concerne ce nouveau design est inspiré de l’original. Avec une coque légèrement plus longue, un peu plus de largeur, de tirant d’eau et de mât principal, l’essence reste la même. Il ressemble, et voguera, comme l’original. Don McIntyre souligne : « C’est un développement passionnant pour la Golden Globe Race, créant une nouvelle catégorie de voiliers, simples, sûrs, abordables et compétitifs au design adapté pour naviguer partout à travers le monde. »
Le cahier des charges One-design stipule également le nombre de voiles qui peuvent être transportées pendant la course. Pour mettre chacun sur un pied d’égalité, les voiles de tous les voiliers de la Class Joshua sont fabriquées par un fournisseur officiel. Et pour accentuer l’esprit de Bernard Moitessier, les concurrents ne peuvent utiliser que des répliques du système original de direction, le régulateur d’allures du vaisseau original, celui du Joshua. Un voilier Joshua entièrement équipé GGR, et l’inscription à la course de 2022, représentent un investissement d'environ 300 000 euros. Les inscriptions pour la Golden Globe Race 2022 ont ouvert le 22 août 2018. Les 22 projets de voiliers de course en cours, y compris les répliques du Suhaili Eric Design déjà approuvés pour la GGR 2018, sont maintenus et constituent la Class Suhaili. Cette nouvelle organisation recrée ainsi la bataille originale de la Golden Globe Race de 1968, avec les voiliers de la Class Suhaili qui sont poursuivis par la flotte de la Class Joshua One-Design, offrant une dimension historique aux défis contemporains.
Les spécifications techniques du nouveau Joshua Golden Globe One Design incluent une longueur hors tout (LOA) de 14,00m (incluant le bout-dehors), une longueur de coque (LOH) de 12,40m, une longueur à la flottaison (LWL) de 10,25m, un maître-bau (Beam) de 3,75m et un tirant d'eau (Draft) de 1,62m. Ces caractéristiques rappellent et perpétuent la robustesse et l'aptitude au grand large du légendaire ketch rouge.