Bourguiba et le voile islamique : contexte historique

Habib Bourguiba, figure emblématique de l'indépendance tunisienne et artisan de la modernisation du pays, suscite des interprétations contrastées quant à son rapport à l'islam, notamment en ce qui concerne la question du voile islamique. Son parcours personnel, ses convictions modernistes et son action politique ont profondément marqué la société tunisienne et continuent d'alimenter les débats sur la laïcité et la place de la religion dans la sphère publique.

Le parcours personnel de Bourguiba et son rapport à l'islam

L'islam n'a jamais occupé une place centrale dans la formation et la vie de Bourguiba. Il ne connaissait de l’islam que ce que lui en avaient enseigné ses professeurs du collège Sadiki, tous de formation traditionnelle zitounienne et comme la plupart des intellectuels de sa génération, il n’en avait pas gardé un excellent souvenir. Enfant et adolescent, il avait dû avoir une certaine expérience de l’exercice du culte mais plongé ensuite dans l’ambiance parisienne de l’après-Première Guerre mondiale, il avait sûrement, comme beaucoup d’autres jeunes Tunisiens de même milieu et de même formation, très vite décroché. À coup sûr, la piété n’était pas son fort et il n’avait pas l’âme mystique, loin de là. Il faut aussi avoir en mémoire la dépréciation générale et systématique dont faisait alors l’objet la culture musulmane, ce qui, d’une façon ou d’une autre, ne pouvait pas ne pas l’avoir marqué. En tout cas, le Combattant suprême qu’il était devenu ne prit jamais la défense de la culture et de la civilisation musulmanes, et ce n’est pas au nom de ces valeurs qu’il mena son combat. Il puisa plutôt dans les valeurs de la Révolution française, et son admiration allait plus à la Carthage punique qu’à Kairouan. Dans sa conversation, il parlait d’avantage d’Antiquité que d’Islam, et il évoquait toujours les réformistes avec le plus profond mépris. Marié à une Française de quelques années son aînée, il choisit pour son fils unique le nom de Jean. Pour le moins que l’on puisse dire, l’islam n’avait jamais occupé une place centrale dans sa formation et sa vie.

Bourguiba, un moderniste hostile à l'esprit zitounien

Le militant Bourguiba devenu le premier président de la République tunisienne, comme le Turc Mustapha Kemal, pour lequel il avait la plus grande admiration, était un moderniste positiviste fortement influencé par le rationalisme d’Auguste Comte (1798-1857), auquel il se référait souvent. Il était nettement hostile à l’esprit zitounien, au réformisme et aux réformistes, qu’il détestait franchement. Dès son arrivée au pouvoir, il commença par régler son compte à la vieille université de théologie Al-Zitouna. Elle ne s’en releva plus. Il était aux antipodes de son rival, le cheikh Abdelaziz Thaalbi (1874-1944), le fondateur du Destour, le Parti constitutionnel (1920), dont il hérita et auquel il voua sa vie durant une aversion féroce. Tout opposait les deux hommes : l’un était d’origine algérienne, l’autre d’origine libyenne ; l’un était unilingue en arabe de formation zitounienne, l’autre bilingue de formation sadikienne ; l’un réformiste, disciple de Abdou (m. 1905), qu’il avait souvent rencontré en Orient ; l’autre moderniste de sympathie kémaliste. Si la Tunisie prit la voie moderniste, c’est parce que le zitounien réformiste avait été éclipsé par la forte personnalité de son bouillonnant et jeune rival qui, devenu président, fut immédiatement aux prises avec l’islam.

La sécularisation de la société tunisienne sous Bourguiba

À peine au pouvoir, Bourguiba entreprit, avec la classe dirigeante qui l’entourait, de même formation dans son ensemble et acquise aux mêmes idées, la sécularisation de la société. Il ne rencontra absolument aucune résistance, il faut le souligner. Les oulémas se prosternèrent, fermèrent pieusement les yeux et, avec ce courage qui leur est coutumier dans les situations difficiles, observèrent un religieux silence. Dès la proclamation de la République (25 juillet 1957), Bourguiba prit tout le monde de court et promulgua, presque par surprise, dans l’euphorie provoquée par l’indépendance fraîchement acquise, le code du statut personnel moderniste et laïque (1957). Cette audace, encore unique dans tout le monde arabo-musulman, restera sans doute dans l’Histoire sa plus grande réalisation. Il encouragea vivement l’abandon du voile, qu’il avait défendu durant la période coloniale, mais ne le fit pas interdire par une loi. Toujours dans son effort de sécularisation de la société, il se fit mufti et théologien, appliquant le qiyâs, le raisonnement par syllogisme ou analogie. Il est permis, fit-il remarquer, de ne pas observer le jeûne du mois de ramadan en situation de guerre (majeure). Or nous sommes aujourd’hui en état de guerre (mineure) contre le sous-développement. Il est donc permis de ne plus observer le jeûne… jusqu’à la victoire sur le sous-développement (conclusion), c’est-à-dire jusqu’aux calendes grecques. Ordre fut donné aux cafés, aux restaurants, à tous les débits de boisson de rester ouverts toute la journée. Bourguiba et toute la classe dirigeante donnèrent l’exemple et multiplièrent les provocations. Le peuple fit le dos rond et se contenta de ne pas suivre son élite qui était déjà largement désislamisée et sécularisée, ce qui, avec la peur, explique le manque de réaction des foules.

Le discours de 1974 et la controverse avec Ibn Bâz

Un colloque international s’était tenu à Tunis (19-20 mars 1974) sur le thème « Culture identitaire et conscience nationale ». À l’occasion de ce colloque, Bourguiba prononça un retentissant discours qui est resté dans toutes les mémoires et qu’il faudrait reproduire un jour dans son intégralité. Dans ce discours, Bourguiba relevait les contradictions du Coran (9:51 ; et 13:11) et son caractère légendaire (légendes du bâton de Moïse et des gens de la caverne) ; il expliquait que ces légendes avaient été collectées par Mohammed, un être de culture assez primitive, au cours de ses pérégrinations dans le désert ; il invitait les musulmans à cesser de le diviniser en invoquant sur lui sans cesse les bénédictions divines ; et les exhortait à exercer leur effort d’ijtihâd, comme il l’avait fait pour abolir la polygamie, afin d’établir l’égalité entre les hommes et les femmes en matière d’héritage. Le discours de Bourguiba ne provoqua pas d’émois particulier à Tunis. Il fut reproduit, sous une forme amendée, entre autres par le quotidien de Tunis, Al-Sabâh (numéro du 20 et 21 mars). Le hic est qu’il fut repris par Al-Shihâb, à Beyrouth, et de là il parvint à Médine. Le Shaykh Abd al-Aziz b. Abd Allâh b. Bâz, président de l’Université islamique de Médine, envoya à Bourguiba, le 23 Rabî 1394 (1er avril 1974), un télégramme le sommant de démentir ou de se repentir et de se rétracter publiquement. Bourguiba ne pouvait naturellement pas démentir, et il n’était pas homme à se repentir ou à se rétracter. Ibn Bâz émit et maintint une fatwa déclarant Bourguiba apostat, passible de la peine capitale, et appela tous les pays islamiques à rompre leurs relations avec la Tunisie. Bourguiba s’abstint dès lors de pousser plus loin la sécularisation de la société tunisienne, et il renonça en particulier à son projet d’assurer l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage.

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La question du voile sous Bourguiba

Bourguiba encouragea vivement l’abandon du voile, qu’il avait défendu durant la période coloniale, mais ne le fit pas interdire par une loi, misant sur « son abandon progressif ». Dans les années 1970, il tentera d'imposer l'égalité successorale. Le roi Fahd d'Arabie saoudite dira à l'émissaire : « Bourguiba est maître chez lui, mais je ne l'appuierai pas… » Driss Guiga, l'émissaire en question, expliquera : « la Tunisie n'avait pas d'argent, elle avait besoin de l'aide des Saoudiens et ne voulait pas les contrarier ». En 2017, Béji Caïd Essebsi remettra à l'agenda ce projet. Le voile est qualifié « d'épouvantable chiffon ». Il n'ira pas jusqu'à édicter une loi pour l'interdire, misant sur « son abandon progressif ». Les circulaires prises à partir de 1981, sous la présidence de Bourguiba, ont interdit « la tenue confessionnelle », c’est-à-dire le voile, dans les établissements scolaires publics, dans les établissements primaires et secondaires, dans les écoles supérieures d’enseignement, les cités et les foyers universitaires. Hormis le cadre scolaire et académique, la quatrième circulaire datant du 12 août 1987 s’adressant aux agents de l’administration et des établissements publics des deux sexes stipule que « la tenue vestimentaire doit inspirer le sérieux et ne doit aucunement susciter toute forme de provocation ni attirer l’attention. Aussi, convient-il d’attirer l’attention sur un autre phénomène qui consiste à déroger à nos traditions vestimentaires communes et à se vêtir d’une sorte de voile qui s’apparente plutôt à la tenue confessionnelle, laquelle contraste avec l’esprit de l’époque et la loi de l’évolution. Cette tenue traduit en fait une attitude singulière en contradiction avec les lois qui régissent la fonction publique et qui appellent à la réserver ». La prohibition du port du voile a été élargie aux établissements privés par une autre circulaire datée de décembre 1991, portant sur la tenue des agents de l’administration et des institutions publiques et privées.

La "hijabophobie d'État" sous Ben Ali et le retour du voile

En cette année 2006, la Tunisie commémore le cinquantième anniversaire de son indépendance et l’année 2006 est marquée par le retour en force d’un discours d’État sur le fléau de l’obscurantisme et du sectarisme religieux, avec pour cible principal le hijab (foulard islamique), dont le port est proclamé comme « dangereux » pour la cohésion nationale et contraire aux « valeurs éternelles » de la Tunisie. La Tunisie n’est pas à sa première « crise de voile » : elle en a connu plusieurs depuis l’indépendance - et même avant -, la plus importante d’entre elles ayant eu lieu au cours de la période 1990-1992, « années noires » de la répression anti-islamiste qui s’est traduite par une véritable chasse aux hijabs et aux signes pileux, entraînant consécutivement une quasi-disparition de leur présence dans les espaces publics. Ainsi, jusqu’au début des années 2000, tous les signes visibles d’appartenance islamique et/ou islamiste étaient proscrits des lieux publics ou semi-publics, leurs porteurs étant le plus souvent victimes de harcèlement et de pressions directes ou indirectes de la part des autorités et des forces de sécurité (interpellations, interdiction de pénétrer dans certains endroits, licenciements professionnels, fichage policier, exclusion des établissements scolaires, dévoilements forcés). Mais, à partir de 2001, on a assisté dans les centres urbains à une montée rapide en visibilité du hijab et d’autres signes religieux masculins et féminins (barbe, jilab, niqab, qamis, i.e. chemise blanche à la mode du Golfe), moins en raison d’ailleurs du relâchement de la surveillance et de la répression du régime que par une sorte de mouvement diffus « par le bas », échappant totalement au pouvoir et encore davantage aux forces d’opposition, y compris aux islamistes d’En Nahdha qui, de leur exil forcé à Londres et à Paris, ont éprouvé maintes difficultés à développer une interprétation cohérente du phénomène.

Pourtant, c’est bien une lecture politique et idéologique du « retour » du hijab que va tenter d’imposer le régime benaliste, de telle sorte que, s’il s’est bien produit une politisation de l’affaire, celle-ci relève très largement d’une problématique imposée « par le haut », dans le but de diviser l’opposition indépendante et d’asseoir davantage son contrôle sur la société. Aussi la poussée de la « hijabophobie » d’État, en cette année 2006, ressortit-elle très largement à la crainte du pouvoir d’un rapprochement entre l’opposition indépendante de gauche et les islamistes (En Nahda). Dans ce contexte du cinquantième anniversaire de la promulgation du Code du statut personnel (CSP), la campagne anti-hijab entend jouer sur le spectre de l’obscurantisme importé (présenté comme une idéologie néfaste venue d’Orient), dans l’espoir d’enrayer toute dynamique protestataire unitaire.

La laïcité à la tunisienne : entre modernisation et contrôle de la religion

Dès l’indépendance (mars 1956), l’édification par Habib Bourguiba de l’État tunisien a été marquée par l’adoption de réformes bouleversant l’ordre institutionnel et juridique de l’État beylical. Très empreintes des convictions positivistes de Bourguiba, elles ont pu donner l’impression d’une rupture entre l’État et la religion, d’autant que Bourguiba avait été marqué par l’anticléricalisme français. Mû par un tel esprit, Bourguiba liquida les tribunaux religieux - charaïques en 1956, rabbiniques en 1957 -, promulgua le 13 août 1956 le Code du Statut Personnel (CSP) qui rompait formellement avec la jurisprudence musulmane traditionnelle et supprima les habous - biens de main-morte, affectés pour certains à des œuvres charitables ou pieuses - en mai et juillet 1957. Enfin, les décrets des 29 mars 1956 et 1er octobre 1958 démantelèrent la mosquée-université de la Zitouna, un des principaux centres d’enseignement islamique au Maghreb. Fortes de ces ruptures et discours, les réformes de Bourguiba paraissaient assimilables, comme celles de Mustapha Kemal, auquel Bourguiba se référait explicitement, à une tentative d’application d’un modèle laïque, débouchant « sur l’entière autonomie de l’État, de ses institutions et de son droit par rapport à la religion et à son support normatif représenté par la charia ».

Pourtant, si la laïcité est, à bien des égards, un concept flottant et s’il n’existe pas de modèle incontesté d’État laïque, il semble toutefois, notamment à la lumière des législations françaises, que la construction d’un tel État implique la réalisation de quelques principes sur le plan institutionnel. Avant tout, l’ordre étatique séculier doit primer sur toute expression normative religieuse. L’État doit être aconfessionnel, indifférent envers les croyances des individus, tout en se portant garant de la liberté de conscience. Par delà les provocations, Bourguiba n’a pas développé un athéisme d’État ni cherché à séparer religion et politique. Deux interprétations de ses réformes sont possibles. D’une part, ces réformes étaient liées à la conjoncture politique : dans la compétition pour le pouvoir née de l’indépendance, Bourguiba, en réduisant le pouvoir des oulémas, détruisait un foyer d’opposition. À plus long terme, on constate l’absence de rupture avec la religion et plutôt sa prise en main par l’État. C’est sur cette base que Bourguiba édifia le jeune État.

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La Constitution de 1959 fut promulguée, en son préambule, « au nom de Dieu » et son article premier stipulait que la religion de la Tunisie était l’islam, l’article 5 garantissant la liberté de conscience. Bourguiba rejeta ouvertement le précédent d’Atatürk, affirmant par là même son attachement à la religion comme au caractère arabe de la Tunisie : « nous n’avons pas agi de la même façon que certains peuples qui ont tourné le dos à l’Islam et rejettent l’usage des caractères arabes se réclamant d’une race noble indo-européenne. Concrètement, ce rapport étroit entre État et islam se manifesta par la fonctionnarisation du culte et l’élaboration d’une véritable administration des cultes, comme dans la Turquie de Mustapha Kemal : après avoir fait entrer dans sa totale dépendance financière les hommes de religion, il créa en octobre 1967 une direction des Affaires du culte. D’abord rattachée au secrétariat à la présidence, elle fut ensuite intégrée au Premier ministère, avant de dépendre du ministère de l’Intérieur en juillet 1986. Les imams étaient et sont, comme en Turquie, fonctionnaires, nommés et salariés par l’État. Les prônes du vendredi furent soumis à un contrôle, parfois même rédigés par les instances officielles. Si la soumission des hommes de religion et leur fonctionnarisation peuvent évoquer le modèle de Mustapha Kemal, Bourguiba s’en distingua en utilisant le registre religieux pour légitimer son pouvoir.

Bourguiba et le féminisme d'État

Dans le cadre de son combat pour le développement, Bourguiba célébra avec vigueur les mesures prises pour améliorer la condition des femmes. Dès l’indépendance, il chercha à accélérer l’émancipation des femmes. Selon ses termes, « rien ne devait être négligé pour renverser enfin le mouvement de la roue qui ravalait la femme, depuis des siècles, à la condition d’un être méprisable ou d’un objet sans prix ». Ceci se concrétisa trois mois après l’indépendance par une innovation majeure, la promulgation du CSP, code de droit positif en rupture formelle avec le droit musulman. Il donna aux Tunisiennes des droits supérieurs à ceux des autres citoyennes de pays arabes : une procédure judiciaire de divorce fut instituée, face à laquelle les époux étaient égaux et qui remplaçait la traditionnelle répudiation. La polygamie était abolie, tout comme le tuteur matrimonial. Sur le plan des droits politiques, les femmes obtinrent le droit de vote et de se porter candidates aux élections en 1957. Des mesures furent prises en complément à la fin des années 1950 qui donnèrent aux femmes « le droit de travailler, de se déplacer, d’ouvrir des comptes bancaires ou de créer des entreprises sans l’autorisation de leurs époux. Leur installation dans la sphère publique se [consolida] et [contribua] à changer en profondeur la société tunisienne ». Bourguiba prit la tête d’une campagne de promotion de ces réformes : durant les années 1950 et 1960, toutes les occasions lui furent bonnes pour dénoncer la misogynie durant ses discours radiodiffusés et ses déplacements dans le pays. Il qualifiait ainsi régulièrement le voile islamique d’« épouvantable chiffon (…) abandonné en pays musulman et [qui] n’a rien à voir avec la religion ». Durant une décennie une législation et un discours officiel de rupture avec la tradition prévalurent. Ils prirent l’allure d’un féminisme d’État.

Cette politique paraît bien être un « féminisme d’État », dans la mesure où ce dernier assuma un programme de promotion féminine, visant à rattraper, de façon autoritaire et volontariste, la condition des femmes dans les pays occidentaux. Cependant, un féminisme d’État impliquerait que la promotion de la condition féminine ait été au cœur du projet politique. Or, le CSP n’était en réalité qu’une partie du projet « modernisateur » du régime. Son interprétation comme une législation féministe intervint plus tardivement. Par delà les femmes, il s’agissait d’œuvrer à développer le pays en « libérant » les forces féminines. En effet, tout en prétendant mettre à égalité hommes et femmes, Bourguiba ne remit jamais en cause la tradition et l’interprétation patriarcale de la religion. Le CSP perpétuait cette logique : l’époux demeura seul chef de famille, le domicile conjugal étant nécessairement le sien, hommes et femmes restaient inégaux face à l’héritage, élément majeur de la jurisprudence musulmane. La morale qui soutenait le système patriarcal ne fut absolument pas questionnée : selon Bourguiba, « loin d’être un facteur de débauche, l’émancipation féminine [renforçait], au contraire, la vertu ».

Les inflexions de la politique religieuse dans les années 1970 et 1980

Jusqu’à 1969, le cap « moderniste » tracé par Bourguiba domina, mais les fractions conservatrices du parti néo-destourien sortirent renforcées de l’éviction de Ben Salah. Les années 1970 marquèrent l’érosion de la volonté d’émanciper les femmes. Les mariages entre musulmanes et non-musulmans furent interdits par une circulaire en 1973 : un mariage mixte dans lequel le conjoint ne se serait pas converti à l’islam serait dorénavant nul. Autre symbole fort, le renoncement en 1974 de Bourguiba, affaibli, à un projet de modification de la loi successorale qui plaçait à égalité les deux sexes devant l’héritage. La décennie 1980 fut elle aussi marquée par un très grand immobilisme, l’État renonçant à combattre les pratiques qui allaient à l’encontre du CSP.

Parallèlement aux fluctuations du discours sur la femme, les rapports entre État et religion connurent aussi des inflexions, commandées par la conjoncture et des stratégies politiques. Sous la poussée conservatrice, la ligne « modernisatrice » s’infléchit dans une direction que Franck Frégosi caractérise comme une « politique de réislamisation progressive par le haut ». L’État réajusta son discours qui se fit moins agressif envers les traditions et prescriptions religieuses. Le jeûne du ramadan avait été jusqu’alors présenté comme rétrograde et néfaste à l’économie du pays. Après 1969, les autorités ne le critiquèrent plus publiquement et encouragèrent son observance, aménageant les horaires de travail dans l’administration et l’enseignement public. Le respect des prescriptions religieuses fut valorisé, ainsi que le patrimoine islamique du pays. Nombres d’associations religieuses furent crées, notamment de promotion de l’apprentissage du Coran, et leur développement encouragé par les pouvoirs publics. L’enseignement de l’islam fut revalorisé dans les établissements publics, formant désormais un cours distinct de l’éducation civique. Cette éclipse des politiques sécularisatrices dans les années 1970 s’explique par le fait que Bourguiba, désireux de contrer l’opposition de gauche chercha l’alliance des partis et milieux religieux.

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