Enrayer la Surpêche : Comprendre un Défi Mondial et Mettre en Œuvre des Solutions Durables

La surpêche, définie comme le prélèvement excessif de poissons qui dépasse la capacité de reproduction naturelle des stocks, représente aujourd'hui l'une des menaces les plus pressantes pour les océans de la planète. Cette pratique, qui peut parfois être tout à fait légale, a des répercussions écologiques, économiques et sociales profondes, mettant en péril la biodiversité marine, la sécurité alimentaire de millions de personnes et la subsistance de communautés entières. Depuis 1970, les populations d'animaux marins ont été divisées par deux, un chiffre alarmant qui souligne l'urgence d'agir. L'ampleur du problème est telle qu'il ne suffit plus de minimiser l'impact sur les habitats et les écosystèmes, il est impératif de transformer en profondeur nos approches de la pêche pour assurer un avenir durable.

L'État Alarmant des Stocks de Poissons et les Conséquences de la Surpêche

Le constat est sans appel : au niveau mondial, 80 % des stocks de poissons commerciaux sont soit surexploités soit pleinement exploités. Pour des espèces emblématiques comme les différentes espèces de thons, le cabillaud, l’espadon et les requins, la situation est encore plus critique. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) surveille plus de 2 000 stocks de poissons dans le monde, et son rapport de 2025 estime que 35,5 % des prises sont pêchées à un niveau non durable. En 2013, on estimait à près de 33% les espèces marines commercialisées en proie à la surpêche, c’est-à-dire étant plus pêchées que la capacité de l’environnement à renouveler les stocks, ou poissons que l’on peut pêcher dans une zone géographique donnée. Le niveau de surpêche a augmenté au cours des dernières décennies et le nombre de stocks surexploités est aujourd'hui trois fois plus élevé qu'en 1970.

Cette surexploitation n'est pas un phénomène récent. Depuis 1992, la population de morue, par exemple, n’a jamais pu se reconstituer. C’est un exemple frappant de la dépense du capital jusqu’à sa disparition, alors que la pêche durable correspondrait à la dépense des intérêts. Les captures mondiales stagnent autour de 100 millions de tonnes de poissons par an depuis plus de 20 ans. Pourtant, le nombre de bateaux augmente, tout comme leur puissance. Une seule explication se dégage de cette disparité : la surpêche s’accélère et les océans se vident.

Les conséquences de cette surpêche sont multiples et dévastatrices. Pour des centaines de millions de personnes, les produits de la mer sont le seul apport en protéines animales. La surpêche prive ces pays de précieuses ressources, affecte les économies locales et déstabilise les équilibres sociaux. Les populations les plus pauvres et les femmes en particulier sont les premières touchées, notamment en Afrique de l’Ouest, en Mauritanie et au Sénégal, par exemple, où 1 % des navires réalisent 50 % des prises à eux seuls. Au Sénégal, où le poisson constitue 75% des apports protéiques de la population, la surpêche pratiquée au large par les européens et les asiatiques pousse les pêcheurs locaux à aller toujours plus loin des côtes, quitte à se mettre en danger. S’il n’y a pas de compte officiel, des dizaines de morts sont rapportés chaque année.

L'effondrement des stocks de poissons peut être immédiat et la reconstitution peut prendre des décennies. L'effondrement de la pêcherie de morue des Grands Bancs du Canada en 1992 a privé d'emploi plus de 35 000 pêcheurs et travailleurs répartis sur près de 400 communautés côtières. La surpêche peut nuire à la biodiversité, aux habitats et aux écosystèmes qui sont essentiels au climat, à la qualité de l'air et de l'eau et à l'alimentation. L'impact sur la biodiversité peut résulter non seulement de la surpêche des stocks de poissons destinés à l'alimentation, mais aussi de la surpêche d'espèces capturées involontairement, aussi appelées « bycatch » ou prises accessoires. Il peut s'agir d'espèces menacées telles que certains requins, raies et tortues. Ces prises accessoires sont généralement rejetées mortes à l’eau car elles ne possèdent pas une valeur monétaire suffisante ou que leur capture est illégale. Ces prises-là ne sont pas recensées et ne rentrent pas dans la production halieutique mondiale. Toutefois, on estime que 7.3 millions de tonnes de poissons sont capturés accidentellement par an. Le problème majeur de ses pêches peu ciblées est le « bycatch », les prises accessoires.

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Les Causes Profondes de la Surpêche

Plusieurs facteurs interconnectés contribuent à l'accélération de la surpêche, chacun exacerbant la pression exercée sur les ressources marines.

L'Augmentation de la Consommation Mondiale

La croissance démographique mondiale est un moteur fondamental de l'augmentation de la demande en produits de la mer. La population humaine a atteint 8 milliards d'individus en novembre 2022 et devrait s'élever à près de 10 milliards d'ici à 2050. En parallèle, la consommation d'aliments aquatiques, qu'ils soient d'élevage ou sauvages, augmente deux fois plus vite que la population mondiale. Cette demande croissante met une pression considérable sur les stocks sauvages, d'autant plus que l'aquaculture, bien qu'en croissance, ne suffit pas toujours à combler le déficit entre l'offre et la demande.

Le Changement Climatique

L'augmentation de la température des océans, conséquence du changement climatique, modifie les routes migratoires des stocks de poissons. Ces espèces s'éloignent des zones de pêche traditionnelles, créant un déséquilibre. La surpêche se produit alors lorsque les pêcheries continuent de capturer au même niveau, même si certaines des espèces ciblées se sont déplacées vers de nouveaux lieux de pêche, ou que leur répartition géographique est altérée.

La Pêche Illégale, Non Réglementée et Non Déclarée (INN)

La pêche illégale, non réglementée et non déclarée (INN) représente un défi majeur. Elle contribue significativement au problème de la surpêche puisque ceux qui la pratiquent ne respectent pas les réglementations gouvernementales et internationales, par exemple dans les zones protégées, ou ne déclarent pas une partie de leurs prises. Cette pratique illicite représente entre 12% et 28% des prises mondiales, ou environ 28% des captures mondiales. Elle constitue une concurrence déloyale et est pratiquée principalement en haute mer et dans les zones côtières des pays où les réglementations et contrôles sont plus faibles. Sans restriction de capture, les ressources sont exploitées au maximum, pour la plupart avec des engins de pêche destructifs qui détériorent considérablement les écosystèmes marins. Certains pêcheurs illégaux utilisent même des techniques interdites comme la pêche aux explosifs ou au poison. Outre la destruction des écosystèmes et la surexploitation des stocks, ce déséquilibre entraîne une perte d’emplois, de ressources financières et alimentaires pour les pêcheurs respectant les législations, particulièrement pour ceux des pays en voie de développement. Par ailleurs, les conditions de travail des pêcheurs des navires illégaux sont souvent très difficiles pour un coût de main d'œuvre faible, avec des pratiques d’esclavage moderne sur des bateaux exerçant la pêche illégale ont été reportées.

Les Subventions Nocives à la Pêche

Les gouvernements ont dépensé des milliards de dollars en subventions pour soutenir leurs industries de la pêche. Parfois, ces subventions soutiennent la pêche dans des zones surexploitées où les revenus des captures ne suffisent pas à couvrir les dépenses de la pêche. Elles peuvent entraîner une surcapacité de l’effort de pêche, c’est-à-dire des moyens trop importants, tels que des bateaux de plus en plus puissants et/ou nombreux, mis en œuvre pour pêcher. Cette surcapacité se traduit par la surpêche de nombreux stocks de poissons de mer, caractérisée par des populations se régénérant moins que si l’effort de pêche était plus modéré.

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Le Cadre Réglementaire : Historique, Limites et Complexité

Historiquement, le principe de liberté de la mer a dominé une grande partie des océans. Les ressources halieutiques ont été considérées comme inépuisables jusque dans les années cinquante et n’étaient donc pas réglementées. La première convention internationale sur les droits de la mer date de 1982 et détermine des Zones Économiques Exclusives (ZEE) qui appartiennent aux États côtiers et s’étendent jusqu’à 200 miles marins (370km) des côtes. Les ZEE sont soumises aux législations nationales en matière de pêche. Hors de ces zones, les eaux sont dites internationales ou de haute mer.

Cependant, même dans les ZEE, réglementer la pêche ne coule pas de source. Le manque de moyens ou des crises politiques peuvent ouvrir les vannes à une présence de pêche illicite, pouvant avoir des conséquences graves en termes environnementaux, sociaux ou humains. Un autre problème est le manque de données précises sur l’état des stocks d’une part, et les relations écosystémiques d’autre part. Enfin, la question de l’acceptabilité des mesures se pose.

Malgré un bon nombre de réglementations et d’accords existants pour faire face à la surpêche, la réalité montre que la mise en place est partielle. Même si le contrôle des importations et de la pêche locale est relativement efficace en Union Européenne, cela reste une exception. La route vers une pêche 100% durable est longue.

Comprendre la Complexité des Écosystèmes pour une Régulation Efficace

La surpêche n’a pas d’avenir. Pour ne pas aller à vau-l’eau, il est important de prendre en compte les relations biologiques entre les espèces. Une étude menée par Nicolas Quérou et Agnès Tomini explore les effets de la régulation de la pêche de deux espèces de poissons ayant trois types d’interactions biologiques : la prédation, la compétition et le mutualisme. Pour connaître l’effet des régulations de la pêche, les auteurs étudient un pêcheur qui choisit un niveau d’effort de pêche global qu’il répartit entre les deux espèces. Deux réglementations différentes sont étudiées : une taxe sur l’effort de capture d’une espèce spécifique et une taxe sur l’effort global de pêche. Les deux réglementations sont comparées à la pêche en libre accès et à la situation optimale.

Ces recherches montrent que la même gestion de pêche peut avoir des effets très différents selon les relations écosystémiques des espèces touchées. Il est souvent supposé qu'en régulant la pêche d’une seule espèce, le pêcheur reportera son effort sur l’autre espèce. L’article montre que ce n’est pas forcément le cas. Par exemple, si les espèces sont en compétition pour les ressources du milieu, le fait de taxer la pêche d’une des deux espèces ne va pas se traduire par un effort accru à pêcher l’autre. Dans ce cas, c’est la pêche des deux espèces qui va diminuer. L’explication est simple : si la première espèce est moins pêchée en raison de la taxe, alors le nombre de poissons de cette espèce va augmenter. Or, comme elle est en compétition avec la seconde espèce, le nombre de poissons de la deuxième espèce va diminuer et donc l’effort alloué à sa pêche va baisser.

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Un autre exemple concret est celui de deux espèces dont l’une mange l’autre, comme la morue et le capelan. Si on taxe le capelan (la proie), le pêcheur en pêchera moins, il y aura donc plus de capelans. La morue aura alors plus de proies, ce qui augmentera le stock de morue. Il deviendra plus facile pour le pêcheur de pêcher de la morue, et la pêche à la morue augmentera. Lorsque la taxe est sur l’effort global de la pêche, au-delà des considérations biologiques, des considérations économiques entrent en jeu. En effet, si une taxe limite le nombre de poissons pêchés, il est plus rentable de pêcher le poisson avec la plus grande valeur marchande. Ces résultats montrent qu’il est toujours préférable d’avoir une pêche réglementée face à une pêche en libre accès. En outre, taxer la pêche d’une espèce spécifique n’entraîne pas toujours un effort de pêche plus important sur les autres espèces selon les relations biologiques entre les espèces.

Stratégies et Solutions pour une Pêche Durable

La surpêche peut mener à des effondrements brutaux des stocks de poissons, impactant directement les pêcheurs qui perdent leur source de revenus. Afin de maintenir la biodiversité marine, mieux vaut se jeter à l’eau avec des réglementations de la pêche que de ne rien faire du tout. La solution qui permettrait de pêcher ad vitam aeternam et d’optimiser son profit correspond à une situation optimale que nos connaissances actuelles ne nous permettent pas d’atteindre, mais cela ne signifie pas que rien ne peut ou ne doit être fait.

Le Rôle Essentiel des Gouvernements et des Organisations Internationales

Par leurs politiques de subvention et leurs choix aux niveaux national ou international, les gouvernements ont les moyens d’agir. Ils doivent réformer les conventions internationales des pêches. Pour parvenir à cela, tous les acteurs de la pêche ont un rôle à jouer. Les Organisations régionales de gestion des pêches (ORGP) doivent adopter des mesures de conservation et de gestion, les armateurs doivent aller vers des pratiques plus durables, et les États doivent avoir une vision de long terme et non plus défendre les intérêts à court terme d’une poignée de propriétaires de bateaux.

Renforcer les mesures de gestion et de contrôle des pêcheries au niveau des pays et des Organisations régionales de gestion des pêches (ORGP) est primordial. Ces organismes rassemblent pêcheurs, gouvernements, scientifiques et ONGs, et œuvrent à la bonne gestion des stocks. Depuis 2018, des mesures internationales de réglementation de la pêche en haute mer sont en discussion à l’ONU.

Éliminer les Pratiques Destructrices et les Subventions Nocives

Une action cruciale consiste à faire interdire le chalutage profond, qui est la méthode de pêche la plus destructrice de l’histoire selon les chercheurs. C’est également une pêcherie très fortement subventionnée alors qu’elle ne représente qu’une minorité des emplois. Un arbitrage sur la base du bon sens conduirait donc à mettre fin à cette pêche immédiatement. L’élimination des subventions qui entraînent une surcapacité de l’effort de pêche est une autre mesure essentielle. Il serait préférable que les subventions néfastes soient réallouées à des formations et programmes qui permettraient de réduire efficacement l’effort total de pêche, par exemple en orientant la pêche vers des métiers plus sélectifs plutôt que d’indemniser les pêcheurs mis au chômage à cause de la surexploitation des ressources.

La Protection des Zones Marines Sensibles : Les Aires Marines Protégées

La protection de certaines zones sensibles, comme les zones où se développent les coraux profonds, est fondamentale. Une réserve marine de 98 000 km² vient par exemple d’être mise en place au large de la côte Est des États-Unis, avec interdiction du chalutage sous 440m de profondeur. Au niveau international, l’objectif à atteindre est une couverture de 10% de la surface des océans en aires marines d’ici à 2020. Cependant, malgré la récente création de plusieurs réserves géantes dont l’application sur le terrain reste à prouver, nous sommes toujours très éloignés de cet objectif puisqu’à l’heure actuelle moins de 2% des océans sont protégés. Ces réserves marines pourraient pourtant servir de « coffres-forts » à la biodiversité, permettant de maintenir nos océans en relative bonne santé compte tenu des changements globaux qui s’annoncent, tels que les changements climatiques, l’acidification des océans, la destruction des habitats, la pollution et les espèces invasives. Pour être efficaces, il faut cependant que les réserves soient établies sur des zones sensibles et non pas uniquement au sein d’espaces d’ores et déjà préservés de toute activité économique. La mise en place de réserves de taille plus modeste peut aussi être un très bon outil de gestion, mais qui doit se faire en concertation avec les communautés côtières concernées.

La Lutte Contre la Pêche Illégale, Non Déclarée et Non Réglementée (INN)

La lutte contre la pêche illicite non-déclarée et non-réglementée est une priorité. Le braconnage des mers au travers des activités de pêche illicites a déjà été signalé et condamné par de nombreuses instances internationales comme devant faire l’objet d’une attention particulière. Cependant, les amendes sont la plupart du temps dérisoires et les moyens de contrôle faibles par rapport à l’étendue des zones pêchées illégalement. Le rôle des « observateurs en mer » tel qu’établi par l’UE n’est pas de sanctionner, mais de recueillir des données scientifiques sur les activités de pêche. Bien qu'ils aient le droit de noter les infractions, les observateurs embarqués ne peuvent en aucun cas établir de contravention. De plus, dans l’état actuel des choses, les données recueillies par les observateurs ne sont pas librement accessibles. En 2013, sur l’ensemble des façades maritimes de France métropolitaine, 463 navires, soit 11% de la flotte en activité, ont accueilli des observateurs à leur bord. Ces chiffres sont donc encore très faibles, et il semble impossible d’embarquer des observateurs sur 100% des bateaux. De plus, quel est le réel « pouvoir de dissuasion » d’un observateur sur un navire de 50 ou 100m de long ? Certaines pêcheries comme celle à la légine dans les TAAF imposent deux observateurs à bord, mais est-ce suffisant ? D’autres solutions technologiques, beaucoup moins onéreuses et potentiellement plus efficaces, pourraient s’imposer pour renforcer la surveillance.

Promouvoir des Méthodes de Pêche Sélectives

Il est essentiel de diminuer les rejets d’espèces non-ciblées, officiellement estimés à 8% des captures mondiales. Ce chiffre correspond à une moyenne et les rejets varient beaucoup en fonction des engins de pêche utilisés. Les pêcheries au chalut ciblant les crevettes et poissons démersaux (de fond) représentent à elles seules plus de 50% des rejets estimés, alors que ces activités ne représentent que 22% des débarquements. Malheureusement, trop peu d’efforts sont réalisés pour aider certains métiers artisanaux qui sont par nature les plus sélectifs, comme les ligneurs, les caseyeurs, ou encore les pêcheurs à pied. En France, le nombre de navires ne cesse de chuter, ayant presque diminué de moitié entre 1990 et 2012, même si la puissance de la flotte a augmenté de 12%. Pendant cette période, deux tiers des emplois ont été perdus. Concernant la flotte de chalutiers, bien qu’elle ne représente qu’un tiers de la flotte française en nombre, elle a un poids économique important. En 2012, les chalutiers et senneurs de fond de 12-24m représentaient 75% du chiffre d’affaires total des pêches françaises et 65% du montant des ventes déclarées en halles à marée. Pour l’instant, il n’y a pas de volonté politique au niveau français d’orienter la pêche vers un modèle avec moins de chalutage. De plus, la présence de contrôleurs de pêche sur les ports est insuffisante pour dissuader les pêcheurs de débarquer du poisson dont la commercialisation est interdite.

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