L'univers des grands voiliers, qui s'étend de 2000 av. J.-C. à 2006, constitue une épopée technique et humaine marquée par des innovations structurelles constantes. Parmi ces géants des mers, la distinction entre les types de gréements est essentielle pour comprendre leur évolution. Si, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le terme générique de « trois-mâts » désignait les grands voiliers portant trois mâts - le mât de misaine à l’avant, le grand mât au milieu et le mât d’artimon à l’arrière - leurs capacités opérationnelles différaient selon la configuration de leur voilure.
Distinction technique : trois-mâts carré et trois-mâts barque
La différence fondamentale entre un trois-mâts carré et un trois-mâts barque réside dans le type de voiles déployées sur le mât d’artimon. Sur un trois-mâts carré, les voiles d’artimon sont, comme sur les autres mâts, des voiles « carrées » (en réalité trapézoïdales) tenues sur des vergues. À l’inverse, sur un trois-mâts barque, le mât d’artimon ne porte aucune voile carrée ; il est équipé d’une brigantine, une voile aurique établie sur une corne et non sur une vergue. Cette modification simplifie la manœuvre de la partie arrière du navire. Les célèbres clippers de la laine et du thé étaient, pour la plupart, des trois-mâts carrés, tandis que le célèbre Belem, qui navigue toujours, demeure l’illustration la plus emblématique du trois-mâts barque.
Évolution vers le quatre-mâts et la structure en fer
À mesure que les besoins commerciaux augmentaient, les chantiers navals ont développé des unités plus imposantes, comme le Président Félix Faure. Lancé au Havre en 1896, il est le premier d’une série de quatre-mâts barques de 95 mètres de long et 7,9 mètres de large, affichant une jauge nette de 2650 tonneaux et portant 3500 m² de voiles. La construction en acier, comme pour la barque Marie Alice (1114 tonnes, construite en 1889 aux Chantiers de la Loire), a permis d'augmenter la robustesse et la longévité des navires.
Le quatre-mâts barque Antoinette, construit en 1896 par les Chantiers de la Méditerranée pour la compagnie Bordes, illustre cette puissance avec ses 3017 GRT et 4421 m² de voile. Le Persévérance, construit en 1886 à Glasgow, était également un quatre-mâts barque. Sa structure en fer intégrait des « water-ballasts » séparés par des cloisons étanches et des systèmes de pompes sophistiqués pour le remplissage des ballasts et l'assèchement des cales. Cette capacité technique était cruciale pour la navigation au long cours, permettant aux grands voiliers de réaliser des rotations complètes, notamment entre l'Europe, les côtes chiliennes et le cap de Bonne-Espérance, sans être tributaires de la charge de charbon nécessaire aux navires à vapeur de l'époque.
L’apogée des géants : cinq mâts et navires hybrides
L’évolution structurelle a mené à des records de taille et de complexité. Le France II, un cinq-mâts de 8000 tonnes et 146 mètres de longueur hors tout, marquait une étape ultime, avec 6350 m² de voilure répartis sur 20 voiles carrées et 12 latines. Véritable ancêtre des paquebots de croisière, il offrait un confort rare pour l'époque : sept vastes chambres, un grand salon, une bibliothèque et même une chambre noire pour la photographie. À l'opposé, certains navires cherchaient la spécialisation, comme le Thomas W. Lawson, doté de 7 mâts d’égale hauteur. Lancé en 1903, sa structure innovante permettait d'utiliser la partie inférieure des mâts en acier pour évacuer les gaz de pétrole des cales, facilitant le transport de 60 000 barils.
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La transition vers la motorisation et les navires-écoles
Au cours du XXe siècle, de nombreux grands voiliers ont subi des transformations majeures pour survivre à la transition technologique. Le Belem, après avoir été vendu en 1914 au Duc de Westminster, a été converti en yacht, recevant deux moteurs de 300 chevaux chacun. Renommé Fantome II en 1921, il a réalisé des croisières autour du monde. Plus tard, sous le nom de Giorgio Cini (1952-1965), il a été transformé en navire-école. Le Gross Herzogin Elizabeth, lancé en 1901 comme bateau-école allemand, a été renommé Duchesse Anne après une longue période d'abandon, avant de connaître une seconde vie comme navire patrimonial.
Le Kaskelot, lancé en 1948 pour le ravitaillement au Groenland, illustre la robustesse nécessaire aux navigations extrêmes grâce à sa double coque en chêne. Aujourd'hui, les répliques modernes et les navires de tradition comme Le Français bénéficient de restaurations complètes, intégrant des technologies de navigation dernier cri tout en préservant l'authenticité des lignes classiques. Ces navires-écoles, véritables laboratoires vivants, permettent de maintenir les savoir-faire ancestraux tout en offrant une plateforme d'instruction moderne.
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