"Paysage avec vaches, voilier et figures" d'August Macke : Au Carrefour de la Figuration et de l'Abstraction dans l'Avant-Garde Allemande

Le début du XXe siècle, particulièrement en Allemagne, fut une période d'effervescence artistique sans précédent, marquée par une rupture radicale avec les canons esthétiques établis. Au seuil de ce siècle, une urgence de révolutionner l'art se faisait sentir chez les artistes, bousculant les formes et les couleurs. Alors que le fauvisme (1905) et le cubisme (1907) dynamitaient, en France, la couleur et la forme, et que l'art « naïf » du Douanier Rousseau mettait en avant de nouveaux codes de représentations du réel, l'Allemagne s'imposait avec l'expressionnisme. Ce mouvement militant, représenté notamment par Die Brücke (1905), défendait avec virulence le « brut », la force du premier geste, l'inapprêté contre le « beau ». C'est dans ce contexte foisonnant que deux figures majeures de l'avant-garde allemande, August Macke et Franz Marc, se rencontrent, forgeant une amitié profonde et une œuvre qui, malgré une carrière tragiquement brève, allait marquer durablement l'histoire de l'art. Leur cheminement, ponctué de recherches esthétiques audacieuses, trouva un point culminant dans des œuvres comme le Paysage avec vaches, voilier et figures d'August Macke, où la figuration et l'abstraction se rencontrent dans une harmonie chromatique singulière.

August Macke : Un Parcours Artistique Sensible et Coloré

August Macke, né en 1887 en Westphalie, était de sept ans le cadet de Franz Marc. Formé à l'École d'arts appliqués de Düsseldorf, il s'était déjà rendu à Paris à plusieurs reprises, manifestant une admiration pour des maîtres tels que Gauguin, Van Gogh et Cézanne. Dès ses débuts, August Macke était marqué par l'Art Nouveau et le japonisme, ayant même entamé une carrière de décorateur et suivi les cours de Peter Behrens à l'École d'arts appliqués de Düsseldorf. Il était fasciné par Cézanne, comme en témoigne sa toile Cruche blanche avec fleurs et fruits (1910), présente dans des expositions rétrospectives.

Dans ses compositions, August Macke développait une figuration parfois allusive, réalisant des scènes de jeunes femmes, des parcs, et des portraits vivants, tel celui de Franz Marc. De ses toiles, réalisées en un chaleureux chromatisme, émanait souvent un bonheur tranquille. Macke, plus attaché à la matière picturale pour elle-même, se préoccupait davantage des aspects formels de la peinture. Il possédait une capacité remarquable à être à la fois rigoureux et coloriste, en témoigne L'Église Sainte-Marie de Bonn, où une analogie avec la géométrie de Promenade dans un parc du Douanier Rousseau peut être lue. Son œuvre était caractérisée par une organisation de toiles en des vibrations colorées, révélant une sensibilité profonde à l'expression de la couleur.

L'Amitié et les Échanges Créatifs avec Franz Marc

Les deux peintres se rencontrent en janvier 1910, et une forte amitié se noue entre eux. Si leurs formations et leurs premières influences les rapprochent, leurs préoccupations artistiques et leurs manières de peindre diffèrent également. Franz Marc, pour sa part, né à Munich en 1880, s'était inscrit en 1900 à l’Académie des beaux-arts de Munich, un centre européen du symbolisme et de l'ésotérisme, après s'être initialement destiné à être pasteur. Durant son premier voyage à Paris en 1903, Franz Marc s'intéresse à l'impressionnisme. Il revient dans la capitale en 1907 et découvre Gauguin et Van Gogh, s'intéressant également au fauvisme dont il retient les audaces chromatiques.

Héritier de la tradition romantique allemande, Marc trouvait dans l’animal son principal motif pictural, ce qui lui permettait d’exprimer son sentiment profond et lyrique pour la nature. Il développait un fort sentiment de la nature et peignait avec lyrisme un monde où l’homme était souvent absent et où les animaux symbolisaient l’innocence d’une nature sans tache. Marc pratiquait une peinture philosophique, teintée de symbolisme. Son objectif, comme il l'écrit à Macke dès 1911, était de faire table rase pour repartir, de « commencer comme un enfant en donnant [son] impression de la nature au moyen de trois couleurs et de quelques traits et en dernier lieu ajouter, là où c’est nécessaire, des formes et des couleurs ». En bref, il cherchait à recréer la nature à partir de la peinture.

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Les deux artistes avaient en commun l'amour de la nature, mais leurs thèmes et leurs approches s'écartaient. Macke était plus préoccupé par les aspects formels de la peinture, tandis que Marc était guidé par un désir d’absolu et une hostilité au credo du progrès technique, mettant en place un système de représentation duquel l’homme était exclu, lui préférant les animaux, seuls garants de la pureté originelle.

Le Blaue Reiter : Un Appel à la Révolution Artistique

L'année 1911 fut décisive pour l'avant-garde allemande avec la fondation du groupe du Blaue Reiter (« Le cavalier Bleu ») à Munich. Ce groupe, fondé par Wassily Kandinsky, Franz Marc et August Macke, allait jouer un rôle prééminent sur la scène artistique. Franz Marc rencontre en 1911 Vassily Kandinsky, artiste russe occupant alors une place prééminente sur la scène artistique allemande, en tant que fondateur de la Neue Künstlervereinigung München (NKVM) [Nouvelle Association des artistes munichois]. Kandinsky, déçu par la frilosité de la NKVM, forme avec Marc le projet de présenter les formes d’art novatrices au travers d’un almanach, l’Almanach du Cavalier bleu, destiné à fédérer l’avant-garde artistique. Ce nom, Kandinsky s’en amusait en mettant en évidence le goût de Marc et le sien pour les chevaux comme pour le bleu. Mais ces cavaliers étaient aussi ceux de l’apocalypse, symbole du combat à mener pour le nécessaire et salvateur renouveau de l’art ; quant au bleu, couleur du ciel, il incarnait l’élévation de l’esprit, l’appel vers l’infini. L’exposition de l’Orangerie, rétrospective de leur œuvre, s’attarde d'ailleurs sur le thème de saint Georges terrassant le dragon, du bien triomphant du mal, que Kandinsky reprend dans ses dessins préparatoires pour la couverture. L’Almanach était perçu comme l'arme qui viendrait à bout de la rigidité du monde ancien.

Pour les fondateurs du Blaue Reiter, cela ne pouvait se faire qu’en abolissant les distinctions qualitatives entre les arts. Ils rejoignaient en cela l’esprit de leur temps et l’engouement pour l’art africain et océanien. Art naïf, art « primitif », art populaire et objets décoratifs étaient conviés à un grand festin planétaire où les frontières se faisaient poreuses. Deux expositions matérialisèrent les ambitions du Cavalier bleu, la première avec, entre autres, Delaunay et le Douanier Rousseau, mais aussi Arnold Schönberg, et la seconde avec Klee, Kubin et le groupe expressionniste Die Brücke, mais aussi Picasso, Braque, Vlaminck, Gontcharova, Larionov ou Malevitch. Intitulée « Noir et blanc », elle montrait essentiellement des œuvres graphiques, une technique dans laquelle Marc excellait, comme en témoignent ses Chevaux se reposant (1912) en noir, vert et bleu, saisissants de force et de beauté, qui dégagent une grande quiétude nocturne.

Ces expositions faisaient aussi écho aux réflexions sur l’art de Kandinsky (Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier), publiées en 1911, qui mettaient en évidence la nécessité du chemin intérieur dans la création, ce qui le conduira à la pratique libératrice de l’abstraction. Cette spiritualité, Marc, qui recherchait dans l’animal une pureté originelle perdue par l’homme, ne pouvait qu’y être sensible. Cependant, August Macke s’en méfiait. Il s’éloigne un peu plus du Blaue Reiter et de la scène artistique munichoise, explorant l’abstraction par des compositions géométriques fort éloignées des improvisations expressives de Kandinsky. Déçu par le Cavalier bleu, Macke compara l’Almanach à une « puce sautant gaiement sur le plateau d’une table en acajou, agaçante et insaisissable ». Le groupe du Blaue Reiter fut finalement dissous en 1914, marquant la fin d'une période intense d'expérimentation et d'affirmation de l'avant-garde.

L'Écho de l'Avant-Garde Française : Delaunay et le Cubo-Futurisme

L’année 1912 amorce un tournant majeur pour Macke et Marc. En septembre, ils se rendent ensemble à Paris. Ils visitent l’atelier de Delaunay et y découvrent la série des Fenêtres, une expérience visuelle marquante. Macke reçoit ensuite, en janvier 1913, la visite du poète Apollinaire et du peintre qui expose ses Fenêtres au Gereonsclub de Cologne. Ces rencontres avec l'avant-garde française sont décisives. Macke possède les mêmes admirations pour Delaunay et partage l’idée du pouvoir expressif de la couleur ; il organise ses toiles en des vibrations colorées. Les divergences artistiques n’empêchent pas les deux amis de rendre visite ensemble à Robert Delaunay dont les recherches les conduisent à s’intéresser à la vibration de la couleur et à l’animation chromatique qu’elle crée, en s’écartant de l’approche analytique du cubisme. L'avant-garde européenne exerce une influence considérable sur les deux artistes. On peut voir, par exemple, dans Couple dans la forêt, qu’August Macke révèle sa proximité avec le cubisme.

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Marc comme Macke abordent alors une manière plus géométrique de traiter les sujets. Leurs forêts, par exemple - Chevreuils dans la forêt de Franz Marc (1914) et Promenade en forêt d’August Macke (1913) - passent par le filtre du cubo-futurisme entre 1913 et 1914. Dans ce dialogue artistique, Franz Marc s’inspire également de Delaunay, insérant des formes géométriques dans ses œuvres. Cette période marque un intérêt croissant pour l'abstraction chez les deux artistes. À partir de 1913, ils démontrent un intérêt pour l’abstraction, en témoignent Les Carreaux qu’August Macke peint en une joyeuse harmonie et dans un bel équilibre, et Franz Marc dans Paysage avec une maison et deux vaches, peint au milieu de droites et d’obliques de cercles, de droites et d’obliques. Chez Macke, la géométrie se fait plus douce, plus sensuelle, moins rigide, contrastant avec d'autres expressions plus rigides de l'abstraction.

"Paysage avec vaches, voilier et figures" : Manifeste d'une Abstraction Sensuelle

C'est dans cette veine d'exploration de l'abstraction que s'inscrit l'œuvre Paysage avec vaches, voilier et figures (Landschaft mit Kühen, Segelboot und Figuren), une huile sur toile de 1914, exemple éloquent de la démarche artistique d'August Macke. Dans ce tableau haut en couleur, August Macke mêle figuration et abstraction. La vision se brouille, et l’homme qui salue, ainsi que le cheval au pré dans l’angle supérieur droit du tableau, sont un pied-de-nez à la perception du haut et du bas, comme pour souligner que l’espace appartient désormais aux zones colorées qui le découpent et l’architecturent. Cette approche révèle la volonté de l'artiste de recréer un dynamisme des formes par la superposition des blocs de couleur, et par le rythme qu’ils impriment à l’œuvre. Cela ne l’empêche pas de s’éloigner de la figuration tout en la conservant comme point de départ.

Lorsque Macke aborde l’abstraction, c’est bien loin de l’agitation vibrionnaire des improvisations de Kandinsky. Calme et ordonnancement caractérisent les compositions très colorées qu’il réalise. Son voyage en Tunisie avec Louis Moilliet et Paul Klee en 1914 lui révèle une lumière nouvelle, et il réalise alors des compositions libres, sereines, à la discrète géométrie. C’est durant ce voyage qu'il poursuit son exploration de la décomposition prismatique des couleurs. La douceur qui émane de ces œuvres, où le dessin émerge de la juxtaposition des zones peintes, est une signature du style de Macke. Dans ce tableau emblématique de 1914, la palette chromatique est riche, les couleurs vives et lumineuses saisissent le visiteur, créant une joyeuse harmonie et un bel équilibre. Le sujet, bien que reconnaissable, est traité avec une liberté qui transcende la simple représentation mimétique, invitant le spectateur à une expérience visuelle où la sensation prime sur la stricte description.

Divergences dans la Quête Abstraite : Macke et Marc

Bien qu'amis et membres du même mouvement, Macke et Marc avaient des approches distinctes dans leur cheminement vers l'abstraction. Tous deux opèrent, entre 1912 et 1914, une mise à distance progressive d’avec le monde visible, mais avec des motivations et des résultats différents. Alors que Marc disloque le corps des animaux pour leur donner une forme pure où prédomine l’idée, tels les chevaux des Écuries (1913) dont les croupes deviennent des sphères que perforent les éléments de l’étable, comme pour dire la rupture apportée par l’homme à l’harmonie de la nature, Macke, lui, recrée un dynamisme des formes par la superposition des blocs de couleur, le rythme qu’ils impriment à l’œuvre. Chez Marc, on exploite les teintes complémentaires, la simplification de la forme, en des toiles rythmées où les plans se côtoient, parfois avec une légère influence cubiste. Il peut passer de douces harmonies ocrées, comme dans Chien courant dans la neige, à des tonalités violentes dans Le Moulin ensorcelé, où apparaît une certaine géométrie, avec des maisons, une roue et une gerbe d’eau puissante à l’image d’une cascade, reflétant l'influence de Delaunay, rencontré à Paris avec August Macke en 1912.

Les animaux de Marc quittent la rondeur et la souplesse dessinée de la courbe pour des formes plus aiguës, plus épurées, très marquées par la ligne, comme dans Les Premiers animaux (1913). Ils prennent une dimension plus dramatiquement lyrique, reflet de l’inquiétude suscitée par la situation historique dans Les Loups (guerre balkanique, 1913), où des animaux noirs et rouges aux formes acérées filent comme le vent de la catastrophe qui approche dans une dynamique qui évoque les futuristes. En contraste, les teintes froides et très marquées du premier s’opposent aux rouges chauds et à la richesse de nuances du second. Marc, plus idéel, formule, sur les traces de Kandinsky, une théorie des couleurs : « Le bleu est le principe masculin, austère et spirituel. / Le jaune est le principe féminin, doux et sensuel ». Il s'intéresse à des jouets d’enfant ou à une joueuse de luth dont la représentation, en zones de couleurs très cloisonnées, rappelle la Bretagne de Gauguin.

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Quelques œuvres seulement basculent dans l’abstraction pure, et elles révèlent encore une fois les divergences d’approche des deux artistes. Les Formes colorées II de Macke (1913), toutes en zones de couleurs rectangulaires qui se superposent et se mêlent parfois, traduisent cette recherche d’un rythme engendré par la couleur, une abstraction toute en sensualité. La Petite composition I de Marc, en revanche, traduit la volonté réflexive de l’artiste, appuyée sur un réel dont il se démarque pour en extraire une pensée abstraite où l’espace et le volume restent présents, une abstraction plus intellectuelle et conceptuelle. Ces œuvres laissaient augurer de ce qu’auraient pu devenir leurs peintures respectives si la guerre n’en avait décidé autrement.

L'Interruption Tragique d'une Œuvre Prometteuse

La guerre de 1914 a mis brutalement fin à la vie de ces deux peintres dont les débuts, très marquants, laissaient augurer de grandes réussites. Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. August Macke est incorporé dans un régiment d’infanterie rhénan et meurt sur le front le 26 septembre 1914, en Champagne. Il n'avait alors que vingt-sept ans. Franz Marc est également enrôlé dans un régiment d’infanterie et meurt à Verdun en 1916, à l'âge de trente-six ans. Tous deux ont un destin tragique puisqu’ils sont tués à la guerre de 1914.

En moins de dix ans, l’un et l’autre ont laissé une œuvre importante à la croisée des recherches artistiques qui ont mouvementé tout le début du XXe siècle. La brièveté de la carrière d’August Macke et de Franz Marc explique une certaine méconnaissance, au moins partielle, de leur œuvre. Ce destin commun et prématuré a privé le monde de l'art de l'évolution de deux talents exceptionnels qui n'ont eu qu'une décennie pour explorer les profondeurs de la couleur, de la forme et de l'expression.

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