L’art pariétal, expression magistrale des capacités symboliques de l’humanité, constitue l’un des piliers fondamentaux de notre compréhension des sociétés du Paléolithique. Bien plus qu’une simple accumulation de dessins sur des parois rocheuses, il représente une interface entre l’homme et son environnement, entre le quotidien et le sacré. De la découverte fortuite d’Altamira aux recherches contemporaines sur l’art rupestre en Terre d’Arnhem, cette discipline a radicalement transformé notre vision de nos ancêtres, passant d’une incompréhension totale à une reconnaissance scientifique rigoureuse.
La révélation d’Altamira : Une modernité dérangeante
En 1879, Marcelino Sanz de Sautuola explore une grotte avec sa fille au nord de l’Espagne. Il est préhistorien amateur et ramasse des artefacts au sol, quand la petite Maria remarque sur la paroi ce qu’elle croit être un taureau. Cette grotte, c’est celle d’Altamira, le premier site identifié d’art pariétal. Mais personne n’y croit… en tout cas, pas les plus éminents préhistoriens de l’époque. En cette fin du 19e siècle, l’art est réservé à l’élite. Les peintures en couleurs ne trouvent place que dans les salons des grands bourgeois ; impossible donc qu’un humain archaïque ait la sensibilité et la technique requise pour décorer les murs.
La grotte semble anachronique, presque moderne. C’est comme entrer dans un intérieur bourgeois, avec des bibelots partout et des œuvres accrochées au mur. Cette proximité crée un obstacle en soi. Le sol est jonché de petits objets, de morceaux d’ivoire ou de bois d’animaux qui ont été taillés, qui ont été gravés. Il s’agit d’une véritable chapelle Sixtine de l’art préhistorique. Ce n’est pas simplement que les bisons sont particulièrement nombreux et polychromes jouant sur des effets d’ombre et de lumière du plafond, mais c’est tout simplement que l’ampleur des panneaux, le fait que c’est une composition comme une fresque, comme une voûte peinte, pose un problème : c’est tout de suite trop fort.
La reconnaissance viendra deux décennies plus tard, alors que Sautuola est déjà mort. De nombreuses autres grottes ornées ont été identifiées depuis Altamira comme celle de Font-de-Gaume ou de La Mouthe. Mais c’est finalement la découverte de sépultures qui conduit Émile Cartailhac, l’un des principaux détracteurs, à reconnaître l’art pariétal. Ce revirement est aussi soutenu par l’abbé Henri Breuil, qui joue un rôle essentiel dans sa validation scientifique. Altamira devient alors la première preuve incontestable de l’art préhistorique et un tournant dans notre compréhension des sociétés du Paléolithique.
La construction scientifique : De l’abbé Breuil aux méthodes modernes
L’abbé Henri Breuil, qui se surnommait non sans humour le "Pape de la Préhistoire", a consacré 60 ans, entre 1898 et 1958, à parcourir inlassablement les sites, amassant une masse documentaire impressionnante. Sa boulimie de travail a eu une conséquence notable : il a imposé une vision de l’art des cavernes comme étant essentiellement "naturaliste". Ses relevés, bien que d’une importance historique capitale, ont parfois été "breuilisés" : les contours ont été adoucis, les figures rendues plus gracieuses et les maladresses écartées. Cette vision a longtemps dominé notre regard.
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Aujourd'hui, la recherche s'appuie sur des techniques beaucoup plus précises. La convergence des résultats obtenus dans plusieurs domaines de recherche, comme la paléontologie, la géologie, l'archéologie et les datations diverses, permet de mieux cerner ces périodes. L’utilisation de la méthode au Carbone 14 est directe puisqu’elle étudie les matières organiques qui composent les peintures. Toutefois, cette méthode rencontre deux écueils : il n’est pas possible d’effectuer des datations au-delà de 54 000 ans et les artistes n’ont pas forcément utilisé de matières organiques.
Pour certaines grottes, comme La Mouthe ou Pair-non-pair, les sédiments et roches qui avaient obstrué la cavité ont permis une certaine protection. La méthode Uranium-Thorium permet de dater les dépôts de calcite qui recouvrent les peintures. Dans certaines grottes, les figures ont été recouvertes de calcite et c’est cette dernière qui peut être datée. Les peintures sont forcément plus anciennes que la calcite qui les recouvre ! Trois grottes espagnoles, qui ont été datées avec la méthode Uranium-Thorium, ont ainsi atteint un âge de presque 65 000 ans, ce qui désignerait Néandertal comme l’auteur des peintures.
Les spécificités techniques et thématiques
Parmi les 435 figurations animales recensées à Chauvet, mammouths, félins, rhinocéros et ours représentent près de 65 % des espèces déterminables. Ces animaux redoutables, en général non chassés, deviendront ensuite très minoritaires dans l’art. Les autres espèces dessinées sont les chevaux, les bisons, les aurochs, les bouquetins, les cerfs, les rennes, et d’exceptionnelles images de bœufs musqués, de hibou, de panthère et peut-être de hyène. Les thèmes humains comprennent le bas du corps d’une femme, associé à un bison et à un félin, plusieurs sexes féminins et des mains rouges, positives et négatives.
Les techniques utilisées comprennent l’estompe pour modeler le relief interne des animaux, le détourage pour les faire ressortir, et la recherche de la perspective. La gravure, le fusain et la peinture rouge ont été utilisés. Dans les méandres des salles et des galeries, l’art, qui peut être spectaculaire, n’est pas destiné à tous. Les hommes n’ont pas seulement fréquenté les grottes pour y projeter des images, ils ont aussi imprégné ces espaces souterrains d’une multitude de traces, celles de leur propre passage, de leur court séjour, mais également de leur rituel et de leur pensée.
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