L'histoire et l'art des Bushinengués sont des domaines encore peu connus du grand public. Ces descendants d'esclaves fugitifs, appelés "marrons", ont reconstitué des sociétés complexes et vibrantes au cœur de la forêt, que ce soit au Suriname, ancienne Guyane néerlandaise, ou en Guyane française. L'exposition à la Maison de l'Amérique latine à Paris met en lumière leurs objets traditionnels et leur art contemporain, offrant une plongée dans une culture façonnée par la résilience et une profonde connexion avec leur environnement. Un grand triangle de bois finement sculpté et peint, réalisé par Carlos Adaoudé, accueille le visiteur, s'inspirant des frontons de maisons traditionnelles en bois. Ces décorations, à travers une quantité de symboles, fréquents dans l'art des peuples bushinengés, "définissaient les qualités de l'homme qui y habite et qui l'a construite".
Une Odyssée de Liberté : L'Histoire des Marrons Bushinengués
Au 17ème siècle, une période sombre de l'histoire a vu des esclaves fuir leur servitude dans les plantations de la Guyane hollandaise, qui deviendra plus tard le Suriname, ainsi qu'en Guyane française. Ces individus courageux, déportés d'Afrique, ont échappé aux mauvais traitements et ont trouvé refuge dans l'immense forêt amazonienne. Les plantations suivaient généralement les cours d'eau, avec l'entrée sur le fleuve et la forêt au fond. Cette configuration, sans grillage, rendait l'évasion "très facile", comme le souligne Geneviève Wiels, co-commissaire d'exposition. Protégés par l'épaisseur de la forêt, ils ont reconstitué des sociétés autonomes, loin du joug colonial.
La vie de ces esclaves était régie par une "police des ateliers" qui autorisait les maîtres à exercer leur droit de correction. Le marronnage, c'est-à-dire la fuite, était un acte de désobéissance puni par la mutilation, puis par la mort à la troisième récidive selon le Code noir. Cependant, dans la pratique, il était parfois toléré pour de très courtes absences. Mais dès qu'il s'agissait de la création de communautés isolées, une répression farouche était menée, bien que souvent tempérée par le manque de moyens des colons. Au cœur de la forêt guyanaise, des scènes de marronnage, tel que dessiné par le planteur Théodore Bray vers 1840, montrent des hommes se reposant et bavardant autour d'un feu, un sabre d'abattis fiché en terre comme outil indispensable à leur fuite. La forêt offrait non seulement un espace de cachette, mais aussi les ressources vitales comme l'eau, la nourriture et le bois, ainsi que la protection nécessaire pour résister.
Face à la masse des travailleurs serviles, qui représentaient jusqu'à 86% de la population en Guyane, le microcosme des planteurs redoutait toute forme de laxisme ou d'excès susceptible de provoquer une révolte. Les courtes fugues, considérées comme inévitables, faisaient l'objet de déclarations auprès de l'administration et les "avis de marronnage" étaient publiés dans la presse hebdomadaire locale, permettant un suivi permanent. Au-delà de la zone côtière, s'étendait une "Guyane de l'intérieur", perçue comme un pays inconnu, "tout couvert de bois", peuplé de diverses tribus amérindiennes et échappant à toute forme d'intervention coloniale. Cette zone impénétrable, avec ses rapides ou "sauts" qui barraient les fleuves, est devenue un refuge attractif pour les marrons du Suriname, où des rébellions de grande ampleur avaient conduit le gouvernement hollandais à conclure des traités reconnaissant comme peuples libres certains groupes fortement constitués, dès 1760 pour les Njuka et 1762 pour les Saramaka. Au total, six tribus de marrons, notamment les Saramakas, les Bonis (Alukus), les Paramakas, les Hatawaïs, les Kwinti-Matawaïs et les Aucaners (ou Youkas, ou N’Djuka), se sont établies dans les forêts surinamiennes et françaises de Guyane, forçant le pouvoir hollandais à signer des accords de paix en 1760 avec les Saramakas et les Djukas, puis en 1783 avec les Alukus (ou Bonis).
L'Art Tembé : Une Expression Profonde de l'Identité Bushinenguée
Lorsque les Bushinengués se sont installés dans la forêt, ils ont utilisé ce qu'ils trouvaient, sculptant des objets utilitaires dans le bois. C'est ainsi que sont nées les premières manifestations d'une sculpture spécifiquement marronne, datant du début du 19ème siècle, avec des objets du quotidien tels que des peignes, des pagaies, et des bancs, comme un petit banc pliant taillé dans un même tronc, pratique pour le transport. Un fauteuil, également pliable, aurait même eu pour fonction d'aider les mères lors de l'accouchement. Initialement, la peinture est venue plus tard, quand la guerre a été terminée et que le contact a été renoué avec la société occidentale, au milieu du XIXe siècle.
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Appelé "Art Tembé", en référence au terme anglais "timber" désignant le bois de construction, cet art du fleuve est devenu une signature visuelle de la culture marronne. Les compositions géométriques à main libre sont rares, la précision étant de mise : le compas, la hache, la pointe sèche, la scie et le couteau sont les outils privilégiés. Gravées ou peintes sur bois, elles revêtent le plus souvent la forme d'entrelacs aux significations symboliques ou porteurs de messages lors des moments importants de la vie. Ces motifs Tembés, composés de formes géométriques qui s'entrelacent, sont souvent tracés à l'aide d'un compas et d'une pointe sèche avant d'être gravés au couteau ou à la hache. Ce système de dessins gravés, à base d'entrelacs, est devenu un véritable "code secret" et un langage écrit pour ces populations, leur permettant de communiquer sans être compris par les chasseurs d'hommes qui les traquaient.
Le Tembé n'est jamais le fruit du hasard ; il est le résultat d'un travail sur soi, une initiation visant à atteindre l'équilibre et l'harmonie. Sa clé de connaissance fait partie de la tradition orale, jalousement gardée par les anciens qui initient les nouvelles générations. Le Tembé épouse différents supports : le triangle faîtier de la maison, la tête de pirogue, la pagaie et la porte ou la façade de la maison. Il n’est que récemment que le tableau peint sur bois ou sur toile est apparu, faisant de l'ornement un art à part entière.
La Pagaie : Symbole de Navigation et d'Identité
Parmi les objets traditionnels, la pagaie occupe une place particulière, évoquée directement dans le thème de cet article. Servant à circuler sur l'eau, elle est bien plus qu'un simple outil fonctionnel. Elle est aussi un support artistique privilégié. Franky Amete, par exemple, crée une pagaie monumentale en bois, tôle et clous, directement inspirée de ces pagaies utilisées au quotidien. Ces objets, tout comme les peignes, les plats à vanner le riz ou les tambours, aujourd'hui conservés au musée du Quai Branly, ont été collectés lors de missions menées dans les années 1930 pour le musée de l'Homme. Des pièces qui semblent utilitaires ne sont pas toujours utilisées, comme certains peignes, fabriqués par les hommes pour conquérir le cœur des filles. Une grand-mère pouvait conserver le peigne de son premier mari, le sortant pour passer la main dessus, un geste empreint de mémoire et de signification.
La pagaie, avec ses entrelacs gravés ou peints, incarne la navigation sur le fleuve, un élément central de la vie des Bushinengués. Les motifs peuvent représenter "le tourbillon" ou, plus largement, des aspects de la navigation. Lors d'un mariage traditionnel, les hommes offrent un Tembé à leur épouse, symbolisant un engagement profond : fidélité, protection, désir de fonder une famille nombreuse, courage et la promesse d'un avenir heureux. La pagaie, souvent ornée de ces motifs, peut ainsi porter ces messages d'amour et d'engagement.
Artistes Bushinengués : Gardiens et Passeurs de Culture
La scène artistique Bushinenguée est riche, avec des figures qui s'inscrivent dans la tradition et d'autres qui innovent. Carlos Adaoudé, par exemple, se dit "dans l'esprit de l'évolution de l'art tout en gardant l'esprit traditionnel de la sculpture". Antoine Lamoraille, un artiste de la génération précédente, peignait plutôt des portes ou des frontons de maisons. Indépendantiste, il a été condamné pour ses activités politiques dans les années 1970 et incarcéré à Paris. Ses peintures, intransportables, ont été reproduites, assurant ainsi la pérennité de son œuvre.
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D'autres artistes, comme Antoine Dinguiou, ont marqué un tournant en étant l'un des premiers artistes bushinengés à peindre sur toile, imaginant des motifs qui représentent "l'amour éternel" ou "le tourbillon, la navigation sur le fleuve". Franky Amete, responsable de l'atelier Boni de l'association Libi Na Wan à Kourou, crée non seulement des pagaies monumentales, mais réalise aussi des peintures sur bâches, librement inspirées des symboles traditionnels. Sawanie Pinas est également cité parmi les maîtres du Tembé. Les femmes, traditionnellement, créaient des tissus par broderie, patchwork ou crochet, les offrant à leur mari ou en faisant des pagnes (pangis) pour les cérémonies de deuil. Sherley Abakamofou, aide-soignante en dernière année d'études d'infirmière, perpétue cette tradition, exposant une œuvre réalisée au point de croix, témoignant que "la couture est un art pratiqué à [ses] heures perdues".
Aujourd'hui, de jeunes photographes bushinengés prennent le relais pour témoigner de leur culture et des tensions auxquelles ils sont soumis. Ramon Ngwete photographie en noir et blanc, estimant que "le noir et blanc reflète bien les émotions", capturant un départ en pirogue pour un enterrement ou le portrait d'une tante. Pour lui, il s'agit de "raconter avec nos mots" une société en constante évolution. Gerno Odang, avec ses images en noir et blanc des émeutes de 2017 à Cayenne, voit dans son travail une façon de représenter le marronnage, qu'il définit comme "désobéir au colonialisme". Son œuvre met en lumière la protestation contre les manques d'infrastructures, de moyens et la violence vécue à ce moment-là. Ces artistes, qu'ils soient sculpteurs, peintres, artisans du textile ou photographes, contribuent à maintenir vivante et à faire évoluer l'expression artistique et culturelle des Bushinengués.
La Symbolique des Couleurs dans l'Art Tembé et au-delà
La symbolique des couleurs joue un rôle fondamental dans l'art Bushinengué, où chaque teinte porte une signification spécifique. Le noir représente la terre, la matière. Le blanc est associé à la femme et à la beauté. Le rouge évoque le sang et l'homme. Le jaune symbolise le soleil et le feu. Le bleu représente la Terre (en tant que planète), le ciel et l'eau. Le vert est naturellement lié à la nature. Le gris marque la nuit et la pluie. Le bleu marine est parfois utilisé en remplacement du noir. Il est à noter que le noir et le jaune sont spécifiquement employés pour les "aponchis", c'est-à-dire les contours et entrelacs qui définissent les motifs. Certains interprètent ces lignes qui se croisent, tournent et resurgissent comme les layons de la forêt, un labyrinthe protecteur où se réfugiaient les fugitifs. Il est intéressant de constater que, selon les anciens "Tembémen", les couleurs étaient utilisées dans un but essentiellement esthétique, tout en étant chargées de sens.
Au-delà de la spécificité Bushinenguée, la compréhension des couleurs est une richesse universelle, profondément ancrée dans l'émotionnel et le culturel, comme l'explique Michel Pastoureau, historien et spécialiste des couleurs. L'interprétation et le ressenti vis-à-vis des couleurs sont intrinsèquement liés à une culture et une époque donnée. Les goûts changent, la société évolue, et notre lien avec les couleurs reflète ce flux continu.
Le Bleu : D'une Couleur Marginalisée à l'Hégémonie OccidentaleLe bleu est, de nos jours, la couleur la plus consensuelle dans le monde occidental. On le retrouve partout, du jean aux costumes des politiques, des sigles de l'Europe et de l'ONU aux brochures touristiques. Cependant, cela n'a pas toujours été le cas. Inexistant à la préhistoire, il était ignoré par les Grecs et les Romains, qui le considéraient comme la couleur des barbares. À l'inverse, il était une couleur divine pour les Égyptiens. Il faut attendre le XIIe siècle pour que le bleu soit réhabilité en Occident, en lien avec l'évolution des croyances religieuses, lorsque le Dieu chrétien devint un dieu de lumière, et cette lumière fut perçue comme éblouissante et bleue. Il apparaît alors dans les enluminures et les icônes pour les ciels, autrefois dorés ou rouges, et pour les drapés des personnages bibliques, notamment la Vierge. Il fut ensuite largement utilisé dans les vitraux et les intérieurs d'église pour faire fuir les ténèbres, avant d'être récupéré par la monarchie puis l'aristocratie. Le bleu n'a cessé de se répandre, devenant omniprésent, surtout depuis l'invention du blue jean en 1850, teinté à l'indigo, seul pigment capable de pénétrer les fibres à froid. Michel Pastoureau prédit un bel avenir au bleu, car il est une couleur qui fait l'unanimité, ne choque pas, s'adapte facilement et représente le calme, la profondeur, la raison et la discrétion. Les pigments de bleu ont évolué de l'Antiquité au XVIIIe siècle avec le bleu égyptien, l'azurite, le lapis-lazuli et l'indigo, puis du XVIIIe siècle à nos jours avec l'outremer, le bleu de Prusse, le bleu de cobalt, le céruléum et la phtalocyanine.
Le Rouge : Symbole Ancestral de la Passion et du PouvoirLe rouge est l'inverse du bleu, une couleur de l'adversité, de la passion, qui en impose et ne laisse jamais indifférent. Historiquement et chromatiquement, le rouge possède une réelle suprématie. C'est la couleur que l'œil humain détecte le plus facilement, et l'une des plus anciennes, utilisée depuis le paléolithique (-35 000 avant J.-C.), l'ocre rouge se retrouvant sur les parois aux côtés du blanc et du noir. Le rouge a toujours été admiré, ce qui lui a valu d'être associé au pouvoir et à la force. Couleur du feu et du sang, elle est liée au dieu de la guerre Mars, aux soldats romains, à certains prêtres et au communisme. Cette ambivalence entre le bien et le mal, liée au feu et au sang, a été cultivée à travers les époques. Au Moyen-âge, les pigments rouges intenses étaient réservés aux seigneurs, créant une césure sociale avec les rouges fades réservés au peuple. La Réforme au XVIe siècle a rendu le rouge, comme d'autres couleurs vives, immoral, incitant les hommes à ne plus s'habiller en rouge, les catholiques permettant seulement aux femmes de le faire. Le rouge représente également les deux aspects de l'amour, le divin et le péché de chair. Les robes de mariée étaient rouges jusqu'au XIXe siècle, et les prostituées devaient porter quelque chose de rouge, tout comme la lumière des maisons closes. Il symbolise aussi la fête, le luxe et le spectacle. Au XVIIIe siècle, le drapeau rouge est devenu l'emblème des peuples opprimés et de la révolution, de la France à la Chine en passant par la Russie. Ses pigments incluent l'ocre rouge depuis la préhistoire, le carmin naturel et le cinabre à l'Antiquité, le vermillon et la laque de garance à partir du XVIe siècle, et la laque d'alizarine, le rouge de cadmium et l'oxyde de fer à partir du XIXe siècle.
Le Blanc : Pureté Intransigeante et Signe d'AbsenceLe blanc est la couleur de l'innocence par excellence, dont la pureté est exigée. Longtemps non considérée comme une couleur par les scientifiques, les peintres ont toujours affirmé le contraire. Avec le rouge et le noir, le blanc fait partie des couleurs les plus anciennes, présente dans les peintures rupestres préhistoriques. Autrefois, l'incolore se définissait par l'absence de pigment, soit les teintes naturelles des supports. C'est avec l'apparition de l'imprimerie que le blanc a été confondu avec l'incolore, le papier blanc devenant le support. Malgré lui, le blanc est devenu la couleur de l'absence, comme en témoignent les expressions "une page blanche", "une nuit blanche" ou "un chèque en blanc". La symbolique de pureté et d'innocence du blanc est universelle, présente en Asie ou en Afrique, peut-être parce que le blanc n'est vraiment blanc que lorsqu'il est pur, un paysage enneigé offrant une uniformité inégalée. Le drapeau blanc de la paix s'oppose au drapeau rouge du combat. Les robes de mariées sont devenues blanches au XVIIIe siècle en raison des exigences chrétiennes de virginité, et les sous-vêtements étaient blancs jusqu'au siècle dernier pour des raisons d'hygiène et de pureté. Plus pur que le blanc était autrefois le doré pour sa brillance, mais aujourd'hui, c'est le bleu pour la neutralité de sa lumière et le bleu des glaciers. Associé à la lumière et à l'Immaculée Conception, le blanc est la couleur de l'Au-delà, de Dieu, des anges, des fantômes. Il est aussi la couleur de la vieillesse et du cycle de la vie, de l'innocence du berceau à la sagesse. Les pigments du blanc comprennent le carbonate de calcium (craie) depuis la préhistoire, le kaolin et le blanc de plomb depuis l'Antiquité, et le blanc de zinc, le lithopone et le blanc de titane depuis le XIXe siècle.
Le Vert : Entre Malchance Historique et Symbole Écologique ModerneLe vert est aujourd'hui la couleur aux multiples bienfaits, associée à la nature et à la propreté. Pourtant, cette image est récente. Du XVIe siècle, où il était excentrique, au XVIIIe, où il était ennuyeux, le vert a longtemps eu mauvaise réputation. Sa "fourberie" provient de la difficulté à stabiliser sa teinte, les colorants verts se délavant et s'usant facilement à la lumière. Cette instabilité a forgé sa symbolique, le vert représentant la chance et la malchance, le hasard et le destin. Au Moyen-âge, les jongleurs et chasseurs s'habillaient de vert, et les tapis de jeu des casinos sont verts, tout comme certains terrains de sport, renforçant son lien avec les jeux d'argent. Le vert inquiète également, illustrant les démons, les dragons, la putréfaction, les monstres et autres entités du monde inconnu. Son association à la pureté, la fraîcheur et la nature est purement culturelle et très récente. Michel Pastoureau note que le vert n'était pas lié à la nature avant le Romantisme en Occident, cette dernière étant définie par les quatre éléments. Il est possible que l'islam primitif ait associé la nature à la couleur verte. De nos jours, le vert est devenu, comme le blanc, un symbole de pureté et principalement d'écologie. Les pigments du vert incluent la terre verte, la malachite et le vert-de-gris de l'Antiquité au XIXe siècle, puis le vert de cobalt, le vert de chrome, l'oxyde de chrome et la phtalocyanine à partir du XIXe siècle.
Le Jaune : De l'Or à la Trahison, une Réputation ChancelanteLe jaune est une couleur délicate à manier en Occident, en raison de sa mauvaise réputation, souvent associée à la trahison et au mensonge. En Asie, cependant, il symbolise le pouvoir, la richesse et la sagesse. Cette connotation négative en Occident remonte au Moyen-âge, lorsque l'or surpassait le jaune, l'or étant associé à la lumière, à la chaleur, à la divinité et à la puissance. Le jaune paraissait alors terne, triste, voire maladif, devenant le symbole de l'infamie et de l'ostracisme, comme en témoignent les vêtements jaunes de Judas ou l'étoile jaune des Juifs. Pourtant, le jaune a eu un bon départ, prédominant dans les peintures et mosaïques de l'Antiquité grecque et romaine. Mais, mystérieusement, le christianisme l'a déprécié dès le XIIe siècle, jusqu'aux Impressionnistes sept siècles plus tard. À partir du XIXe siècle, le jaune est devenu indispensable aux artistes modernes, reprenant sa place. Il est aujourd'hui la couleur du soleil, de l'été, de la gaieté et de l'énergie, bien que des expressions négatives comme "rire jaune" ou "avoir le teint jaune" persistent. Cette couleur mérite d'être davantage exploitée, comme l'ont compris stylistes et sponsors sportifs. Les pigments du jaune incluent l'ocre jaune depuis la préhistoire, l'orpiment et la litharge de la préhistoire à la Renaissance, le jaune de plomb et le stil de grain de la Renaissance au XVIIIe siècle, et le jaune de Naples, le jaune indien, le jaune de chrome, l'auréoline et le jaune de cadmium du XVIIIe siècle à nos jours.
Le Noir : Du Deuil à l'Élégance, une Dualité ProfondeLe noir est la couleur de tous les extrêmes, du deuil à l'élégance, du luxe à l'austérité. Dans le monde occidental, il représente le péché, le morbide, l'enfer par ses origines bibliques, l'autorité depuis la Réforme, et le luxe et l'élégance de nos jours. Ce n'est qu'à la fin du Moyen-âge que le noir a été utilisé en grande quantité, car un noir pur et résistant était difficile et onéreux à obtenir, provenant souvent d'ivoire calciné. La Réforme, avec son éthique de l'austérité, a mis fin à l'utilisation des couleurs vives médiévales, et les tons sombres, dont le noir, sont devenus dominants, faisant du noir la couleur des réformateurs et des princes de la Renaissance. Au XIXe siècle, l'arrivée des pigments de synthèse a démocratisé le noir. Arbitres, policiers, juges, ecclésiastiques, magistrats, chefs d'État et pompiers (récemment passés au bleu foncé) sont souvent vêtus de noir, couleur d'autorité. Si le noir est la couleur du deuil, c'est qu'elle est assimilée à la terre, le défunt y retournant. En Asie, le deuil se porte en blanc, symbolisant l'union du défunt avec la lumière divine. Le binôme blanc/noir n'a pas toujours été un contraste évident ; autrefois, le rouge faisait face au noir. C'est à la Renaissance en Europe que le blanc est devenu l'opposé du noir, la lumière face à l'obscurité, un phénomène accentué par l'imprimerie et l'écriture noir sur blanc. Les pigments du noir comprennent le charbon de bois (fusain), le noir d'ivoire (véritable) et le noir d'os depuis la préhistoire, le noir de fumée depuis l'Antiquité, le graphite depuis le Moyen-âge, et le noir d'ivoire synthétique et le noir de carbone depuis le XIXe siècle.
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