André Kertész : Le Maître du Point de Vue et la Profondeur de ses Photographies en Plongée

L'Énigme d'un Visionnaire : André Kertész et la Sincérité de son Regard

André Kertész est une figure majeure de l’histoire de la photographie, dont l'influence est si profonde qu'il fut le maître pour nombre de photographes, dont Henri Cartier-Bresson. Pourtant, malgré son statut de précurseur et son apport inestimable au médium, son œuvre résiste à l’analyse et déjoue le commentaire, comme si sa profondeur était difficilement saisissable. Il n’y a pas de regard plus limpide que le sien, ni de sentiments plus résolus que ceux qu’il transcrit dans ses photographies, révélant une sincérité rare et touchante.

Autodidacte, André Kertész est toujours resté fidèle à son credo personnel : « Ce que je sens, je fais ». Cette approche, profondément ancrée dans son être, signifie que sa démarche de photographe ne saurait être réduite à un projet esthétique, social ou moral, bien qu'il ait flirté avec différents courants tels le surréalisme, le constructivisme ou l’humanisme, souvent en les devançant. Kertész tenait à son point de vue et ne le reniait jamais, refusant de satisfaire un client ou d'adhérer à une mode. L’œuvre de Kertész colle doublement à sa vie : elle est le reflet de ce qu’il a vu et de ce qu’il a éprouvé. L’adhésion du photographe au monde visuel fut telle que chacune de ses prises de vue fut riche de sa sensation et de son émotion. Son travail est ainsi sincère, fidèle, profond, au point que toute photographie semble être le double parfait de la présence tangible de son auteur. Tellement parfait, en effet, que le réel et la fiction s’y confondent parfois, créant une œuvre hautement autobiographique et développant un langage visuel propre au gré de ses expérimentations diverses.

Ce photographe majeur du XXème siècle, André Kertész (1894-1985), reste relativement peu connu du grand public, malgré sa reconnaissance par les institutions et sa longévité de carrière, s'étendant sur plus de soixante-dix ans (de 1912 à 1984). Son approche très graphique a pourtant permis de faire de la photographie un art à part entière, le plaçant parmi les regards qui ont ouvert de nouveaux chemins dans la photographie du XXe siècle.

Les Racines d'une Œuvre : Formation et Premiers Pas d'un Autodidacte Hongrois

Andor Kertész est né le 2 juillet 1894 à Budapest en Hongrie, et sa carrière photographique a débuté très tôt, dès 1912, parallèlement à son travail à la Bourse de Budapest. Son œuvre foisonnante trouve ainsi sa source profonde dans sa culture hongroise. Cette culture, empreinte d'une sensibilité particulière, mêle une poésie intrinsèque à une intimité ressentie, des éléments qui deviendront des constantes dans son travail. Ses compositions furent également marquées par les avant-gardes européennes de son temps, notamment celles d’Europe de l’Est, qu'il a su digérer et réinterpréter à sa manière.

Ses premières années furent une étape importante pour cet autodidacte. Dès ses débuts, sa photographie se distingue par son réalisme, un choix audacieux qui l'éloigne du pictorialisme cher aux photographes hongrois de sa génération. Les scènes de rue devinrent très tôt ses sujets de photos préférés, une préférence qui perdurera tout au long de sa carrière.

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La Première Guerre mondiale a marqué une période cruciale dans son apprentissage et son développement. Enrôlé dans l’armée austro-hongroise, il ne cessa pas de photographier. Au contraire, il continua la photographie en documentant le quotidien des soldats et les combats sur le front de l'Est, où il fut gravement blessé. Cette période lui permit de développer une poésie de l’instant, éloignée des faits d’armes héroïques ou dramatiques, et de devenir, à bien des égards, le premier photo-reporter. Malheureusement, nombres de ses négatifs de cette période disparurent lors de la révolution de 1918, une perte significative pour l'histoire de la photographie. En 1916, il reçoit d'ailleurs un prix à l’occasion d’un concours amateur pour un autoportrait, témoignant déjà d'une reconnaissance de son talent.

L'Effervescence Parisienne : L'Émergence d'un Style Révolutionnaire

C'est en octobre 1925 qu'André Kertész arriva à Paris, muni initialement d’un visa de quelques mois. Il s'installa dans le Montparnasse de l’avant-garde artistique, un quartier vibrant d'une effervescence créative intense. Au début de l’année 1926, alors qu’il travaillait comme retoucheur à l’Atelier moderne, il publia ses premières photographies dans la revue Art et industrie, marquant ainsi son entrée sur la scène artistique parisienne.

Rapidement, il fréquenta les milieux artistiques d’avant-garde et devint le portraitiste de nombreux artistes majeurs. Il photographia ses amis hongrois, ainsi que des personnalités culturelles de renom telles que Brancusi, Piet Mondrian, Colette, Marc Chagall, Fernand Léger, Alexander Calder ou Tristan Tzara. Ses objectifs capturèrent également les ateliers d’artistes, ces lieux de création souvent chargés d'une atmosphère unique. Au-delà des portraits, la ville elle-même devint un de ses sujets de prédilection. Il immortalisa les scènes de rue, l'animation des cafés et la quiétude des jardins parisiens. La ville lui offrait de nouveaux points de vue, notamment lorsqu'il photographiait les ombres des passants depuis sa fenêtre, dévoilant déjà une de ses signatures stylistiques.

En 1927, sa réputation commençant à s’établir, il exposa ses images à la galerie « Le Sacre du Printemps ». Il collabora ensuite à différentes publications françaises comme L’Art Vivant ou Art et Médecine, et des revues allemandes comme Die Dame ou Uhu. Il devint surtout l’un des photographes du magazine Vu, une publication influente pour laquelle il fut le photographe principal entre 1928 et 1936. Il illustra près de cent cinquante articles pour cette revue jusqu’à son départ pour les États-Unis, démontrant sa productivité et sa reconnaissance croissante.

Kertész est également reconnu comme un précurseur dans le domaine du photo-reportage, réalisant ce qui est considéré comme le premier photo-reportage en immersion chez les moines de La Trappe de Soligny en 1929. Parmi ses essais photographiques, on trouve également ceux consacrés aux commerçants de Paris, de Lorraine, de Bourgogne et d'autres régions de France, illustrant son intérêt pour la vie quotidienne et les métiers.

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Bien qu’il fût proche des surréalistes ou des Dada, Kertész n’appartint pourtant à aucun mouvement, conservant toujours son indépendance artistique. Cette période parisienne fut également cruciale pour l'établissement de son influence sur d'autres photographes majeurs. Les photographes de rue Henri Cartier-Bresson et Brassaï, à qui Kertész a enseigné la photographie, l'ont cité comme une influence importante. Henri Cartier-Bresson lui-même a rendu un hommage éloquent en déclarant : « Quoi que nous ayons fait, Kertész l’a fait le premier ». Cette reconnaissance souligne le rôle de Kertész dans l'ouverture de nouvelles voies esthétiques et professionnelles dans la photographie du XXe siècle.

À partir de 1930, André Kertész se dota d’un Leica, un appareil qui allait révolutionner sa pratique. Avec cet appareil photo portatif, l’œil du photographe ne se concentrait plus sur un dépoli mais se projetait dans un cadre qui se juxtaposait à son champ de vision, offrant une liberté et une spontanéité inédites. En emmenant ce boîtier dans les rues de Paris, les terrains vagues de banlieue et les chemins de campagne, Kertész inventa en quelques saisons une démarche qui allait ouvrir la voie à de nombreuses vocations de photographes : la déambulation photographique. Sa méthode, qu'il résumait simplement, était : « J’ai fait quelques pas avec lui, et j’ai eu l’image ». Cette approche est emblématique de son regard curieux et de sa capacité à saisir l'instant avec une rare acuité, confirmant son statut de photographe d'une rare modernité.

Le Langage Visuel de Kertész : Une Alchimie de Formes et de Lumières

André Kertész est un photographe dont la singularité réside dans un langage visuel profondément personnel, une alchimie subtile entre des formes, des lumières et des perspectives qui donnent à ses images une intensité unique.

Le Graphisme : Révéler les Structures Invisibles du Monde

L’œuvre photographique de Kertész est très liée au graphisme. Selon lui, le graphisme n'est pas un artifice, mais un élément inhérent qui constitue le monde lui-même. Il considérait la photographie non pas comme le simple reflet du réel, mais au contraire comme l’outil par excellence qui permet de mettre en valeur les formes graphiques qui composent le monde. Cette conviction se manifeste dans sa manière de voir, qui dépasse la simple documentation pour proposer une interprétation profonde du réel. « Je ne documente jamais, je donne une interprétation du réel », affirmait-il.

Pour le photographe, le graphisme est omniprésent. Il le décelait partout : des lettrages des enseignes aux affiches publicitaires, jusque dans les formes et lignes directrices naturelles ou architecturales, comme les barrières, les roues, les courbes, et les infrastructures urbaines. Chaque élément visuel pouvait devenir une composante graphique dans ses compositions méticuleuses.

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Le Regard sur les Formes : Curiosité et Déchiffrement

Le photographe estimait que le monde est fait de signes qui ne demandent qu’à être déchiffrés. Seule une véritable curiosité envers le monde permet cette vision particulière. Ici, la curiosité est synonyme d’intérêt, d’une sollicitude bienveillante envers son environnement. Cette soif constante de découverte se reflète dans sa propre déclaration : « Je suis éternellement un débutant qui découvre le monde encore et encore. » Ce sens de l'émerveillement perpétuel alimentait son processus créatif, lui permettant de voir l'ordinaire avec des yeux neufs et d'en extraire des significations cachées.

L'Ombre : Quand le Négatif Devient Sujet Principal

Les jeux d’ombre tiennent une place particulièrement importante et récurrente dans l’œuvre du photographe. Kertész travaillait avec toutes sortes de sources d’ombres : celles projetées par des objets inanimés, celles des passants anonymes de la rue, celles d'acteurs posant ou même la sienne propre dans des autoportraits singuliers. La plus célèbre fourchette de la photographie en est un exemple éloquent.

Il utilisait les ombres portées autant que celles escamotées de leurs modèles, afin qu’elles deviennent elles-mêmes le sujet principal de l’image. L'ombre n'était pas un simple complément ou un effet de lumière, mais un élément doté d'une existence propre, capable de porter le sens et l'émotion de la composition.

L'Usage Magistral du Noir et Blanc : L'Intensité au Service de la Vérité

André Kertész était convaincu que l’utilisation du noir et blanc convenait parfaitement pour révéler avec intensité la vérité graphique du monde. C’est pourquoi il travailla presque uniquement en noir et blanc pendant près de 60 ans de sa carrière. Ce choix n'était pas seulement esthétique, mais fondamentalement lié à sa philosophie de l'image, permettant d'épurer la scène et de concentrer le regard sur les formes, les textures et les contrastes, essentiels à sa vision graphique.

Les Explorations Formelles : Distorsions et la Perspective Unique de la Plongée

Au-delà de son travail sur les formes et les ombres, André Kertész a mené des explorations formelles audacieuses qui ont marqué son œuvre, notamment à travers sa série emblématique des "Distorsions" et sa prédilection pour les photographies "en plongée".

Les "Distorsions" : L'Expérimentation du Corps et de la Réalité

Entre 1932 et 1933, Kertész réalisa sa célèbre série des "Distorsions", qui constitue une exploration fascinante du corps et de la perception de la réalité. Dans cette série, les corps nus de deux modèles se reflètent et se déforment dans un miroir ondulant, créant des images à la fois étranges, sensuelles et perturbantes. Ces photographies furent réalisées à l'aide d'une chambre Linhof (format 9x12cm) et d’un système d’objectifs à combinaisons, témoignant de son esprit expérimental et de sa maîtrise technique. La "Distorsion n°113", où le photographe lui-même apparaît en haut à gauche, est une œuvre emblématique de cette période. Dans ces images, le réel et la fiction s’y confondent tellement parfaitement, donnant une dimension surréaliste et onirique à son œuvre.

La Plongée : Une Vision Globale et Philosophique du Monde

L’œuvre d’André Kertész met également un accent particulier sur un cadrage très spécifique qui se répète tout au long de la vie du photographe : la plongée. Cette perspective unique, où l'appareil est positionné en hauteur et regarde vers le bas, est une signature visuelle puissante et récurrente dans son travail.

Kertész aimait à dire que cet angle de vision s’avérait parfait pour saisir la mise en scène qu’offre le monde. Cette perspective en plongée offre une vision globale, permettant d'appréhender la scène dans son ensemble. Les éléments du cadre sont ainsi perçus comme autant de pièces disposées là pour se donner à voir, pour celui qui sait regarder le monde. Kertész saisissait la complexité et la beauté des scènes quotidiennes en révélant l'organisation spatiale et les motifs graphiques qui échappent souvent au regard horizontal.

L’idée d’être « à la fenêtre », un peu en retrait de ce qui se déroule plus bas, met le photographe à distance. Il adopte la position d’un observateur, presque étranger à la scène, ce qui confère à ses images une qualité contemplative et un certain recul. Il y a dans cette position une approche presque mystique de l’être contemplant le monde, ou du moins un certain recul philosophique, un regard hors du monde. Le photographe devient alors un observateur de la mécanique du monde, une position qui correspond parfaitement à sa vision du graphisme inhérent à toute chose. Cette perspective est la manifestation concrète de sa conviction que « Ce n’est pas le sujet qui fait une photographie, mais le point de vue du photographe ». Ses photographies en plongée illustrent parfaitement cette philosophie, offrant au spectateur une nouvelle manière de percevoir la réalité, une vision à la fois détachée et profondément humaine.

Les Couleurs Tardives : Une Nouvelle Forme d'Intimité

Bien que Kertész ait travaillé uniquement en noir et blanc pendant près de 60 ans, ses prises de vue en couleur restent anecdotiques au cours des années 60 et 70. Cependant, à partir de 1979, André Kertész va expérimenter le Polaroïd, une technique qui lui ouvre de nouvelles voies créatives. Avec ce médium, il réalise de petites mises en scène intimistes, jouant sur les reflets et la transparence d’objets. Cette période tardive produit des œuvres étonnantes, comme cette série de polaroids en couleurs avec des silhouettes de couple qui semblent sculptées dans du verre, offrant un regard touchant et enchanteur qui aura traversé le siècle.

L'Exil, la Persévérance et la Reconnaissance Tardive d'un Géant

En 1936, André Kertész signa un contrat avec l’agence Keystone et émigra à New York, où il allait résider jusqu'à sa mort. Cette décision, motivée par des opportunités professionnelles, fut également influencée par la montée du nazisme puis la Seconde Guerre mondiale, qui l'empêchèrent de retourner en Europe. Il obtint la nationalité américaine quelques années plus tard, mais cet exil new-yorkais allait accentuer une certaine mélancolie dans son œuvre. Des images poignantes telles que "Le Nuage égaré en face d’un building à Manhattan" ou les escaliers de secours d’immeubles sont des illustrations frappantes de cette solitude ressentie dans la métropole américaine.

Bien que reconnu comme l’un des photographes les plus inventifs du XXe siècle, ayant établi la norme en matière d'utilisation de l'appareil photo portatif, Kertész se retrouva éclipsé par des figures comme Brassaï, Man Ray ou Cartier-Bresson pendant une longue période. Il resta ainsi relativement peu connu du grand public pendant des décennies.

Cependant, à partir de 1962, André Kertész assista à une reconnaissance croissante de son œuvre par les institutions et le grand public. Les expositions s’enchaînèrent, marquant un tournant dans sa carrière. On retrouva ses photographies à la Biennale de Venise, à la Bibliothèque nationale de France, ou encore au Museum of Modern Art à New York, attestant de l'impact universel de son travail. Pendant ces années de reconnaissance, il revint fréquemment à Paris, une ville qu’il continua à photographier jusqu’à sa mort en 1985. La ville, et Paris en particulier, fut l’un des sujets centraux de son œuvre, comme en témoignent ses publications majeures telles que Sixty years of Photography (1972), J’aime Paris (1974) ou Of Paris and New York (1985), qui mettent en lumière son attachement indéfectible à ces lieux qui ont marqué sa vie.

Un acte d'une générosité exceptionnelle a scellé son lien avec la France : en mars 1984, André Kertész fit don de ses négatifs et de ses archives à l’État français, seulement un an avant son décès. Cette donation Kertész, signée le 30 mars 1984, comprend un ensemble colossal de 100 000 négatifs noir et blanc, 15 000 diapositives en couleur, la correspondance de l’auteur et divers documents. Les archives d’André Kertész sont aujourd'hui consultables sur rendez-vous à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie au fort de Saint-Cyr (Montigny-le-Bretonneux), un trésor inestimable pour les chercheurs et les passionnés.

Il est pourtant à noter que Kertész n’a jamais vu son œuvre faire l’objet d’une véritable rétrospective en Europe, bien qu’il ait fait don de tous ses négatifs à l’État français. Pour la première fois, une exposition monographique consacrée à André Kertész a réuni un ensemble conséquent d’épreuves et de documents originaux au musée du Jeu de Paume jusqu'au 6 février 2011, permettant d’explorer les différentes époques de sa vie et de son parcours d’auteur. Ce regard touchant et enchanteur sur le monde, qui aura traversé le siècle, est aujourd'hui pleinement reconnu pour sa richesse et sa profondeur.

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