Andrée Chedid, écrivaine et poète française d’origines libanaises et égyptiennes, est née en 1920 à Caire en Égypte dans une famille libanaise. Ses études de lycée se sont déroulées à Paris, suivies d'une licence à l’American University au Caire. L’œuvre prolifique de Chedid ne se limite pas aux romans et à la poésie ; elle comporte également des collages et même des chansons interprétées par ses fils, Matthieu (-M-) et Louis. La condition humaine et la découverte de soi sont des thèmes récurrents dans ses écrits, constituant le fil conducteur de sa réflexion artistique. Elle a d'ailleurs affirmé que « la poésie est une manière de libération », une conception qui imprègne l'ensemble de son travail. Ses écrits ont été reconnus de nombreuses fois, comme en témoignent le Prix Mallarmé reçu en 1976 et le Prix Goncourt en 1979. Elle fut également nommée Grand Officier de la Légion d’Honneur en 2009. L'œuvre d'Andrée Chedid nous invite à un parcours introspectif et universel, où chaque texte est une exploration des capacités humaines à naviguer les épreuves et à trouver un sens, une forme d'apprentissage essentiel pour « nager » dans l'océan complexe de l'existence. Son langage, souvent décrit comme épuré, n'en aborde pas moins les profondeurs de la condition humaine.
Analyse Approfondie de « Destination : arbre » : Un Voyage Poétique vers l'Empathie et le Mystique
Le poème « Destination : arbre » d’Andrée Chedid, issu du recueil Tant de corps et tant d’âme, constitue une remarquable exploration de l'empathie envers la nature et une invitation à une expérience mystique. L'auteur a structuré ce poème selon une forme surprenante, celle d'une notice ou d'un mode d’emploi, pour nous décrire les étapes de son voyage au pays des arbres. Dès le titre, « destination : arbre », l'orientation de notre lecture est marquée par une forme qui reprend celle que l’on peut observer sur un tableau de départ dans un aéroport. Cet effet est renforcé par le singulier sans article, qui efface un peu la matérialité du concept de l'arbre, et par la majuscule qui ouvre la première occurrence, transformant ainsi l'arbre en symbole ou nom propre.
L'itinéraire de ce voyage est balisé et ordonné par des adverbes, des conjonctions et des prépositions tels que « Peu à peu », « Puis », « ensuite » et « d’arbre en arbre », ce dernier étant répété deux fois. Ces mots correspondent à l’organisation en strophes, à l'exception des deux dernières occurrences de « d’arbre en arbre » qui ouvrent, par leur répétition et leur disposition dans la strophe conclusive, sur l'idée d'un voyage sans fin. Le champ lexical du voyage est abondamment développé par des verbes de déplacement : « Parcourir », « Plonger », « Gravir », « Rejoindre », « Cheminer », « Explorant », « « Aller » et « Dépistant ». La composition du poème, caractérisée par des vers libres courts, dont la plupart comptent six syllabes ou moins, et l'absence de ponctuation, favorise de manière significative l’impression de mouvement. Il est notable que les nombreux infinitifs employés dans le poème possèdent une valeur injonctive, s'apparentant à une suggestion ou un conseil donné au lecteur.
Ce voyage, bien que riche en instructions et en verbes d'action, est avant tout virtuel, accompli par l'imagination. Sa valeur est moins descriptive qu'affective. Après le premier verbe qui lance le mouvement, le poème développe un champ lexical de l'empathie : « Se lier », « Se mêler », « renaître », « Se greffer », « Embrasser », « S’unir », et « Rejoindre ». Ces termes nous invitent à comprendre que le voyage proposé n’est pas un simple déplacement à la surface des êtres, mais une immersion profonde dans leur intériorité. Il s'agit en effet de « plonger » au cœur du végétal, une action qui symbolise une fusion intime. Chedid suit un chemin conforme à la représentation symbolique de l’arbre, lequel est un trait d'union entre la terre et le ciel. Son cheminement est ascendant : des racines, il suit la sève qui va exploser dans les sommités, atteignant les points culminants de l'arbre.
Cependant, cette ascension est suivie d’une régression dans les trois strophes suivantes, marquant une immobilisation. Andrée Chedid n'utilise alors plus de verbes de mouvement, signalant un changement de perspective. Cet arbre est décrit selon une double opposition avec son homologue dans la nature. D'abord, il est présenté comme solitaire, avec la répétition de « un », renforcée par « seul » et « orphelin », indiquant une solitude imposée et subie. Sa situation est celle de l’exilé, « éloigné » de sa famille naturelle, les « jardins » et les « forêts », où les pluriels sont amplificateurs de cette perte. Ensuite, l'arbre est dépeint comme prisonnier, « Enclos dans l’asphalte », « Au cœur d’une métropole ». Ici, le mot « cœur » désigne l'endroit inaccessible et protégé de l'extérieur, mais aussi un point de vulnérabilité. On relève également un renforcement de l'opposition précédente entre la solitude de l'arbre perdu et la multitude évoquée par la « métropole », cette immense ville qui l'enserre.
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L'arbre est ensuite décrit selon le registre pathétique, celui de la souffrance. Tronc, branches, feuilles, tout son être crie de « soif ». Face à la détresse du végétal, le poète ne souhaite pas rester indifférent. Cependant, de manière surprenante, sa réaction est décroissante en termes d’intensité : elle passe de « S’unir » à « Rejoindre » puis à « Écouter ». De plus, ces verbes qui traduisent l’affectivité sont paradoxalement à l’infinitif, une modalisation neutre. Cette particularité invite à se demander s’il s’agit d’un appel pudique, contenu et dissimulé à un « nous » qui inclurait le « je » du poète, ou bien l’expression d’une incapacité à vivre vraiment ce qu’éprouve l’arbre.
La station devant l’arbre solitaire et rabougri est suivie de la reprise du voyage intérieur dans son cœur même, pour s’achever en apothéose cosmique. Même dans cet arbre anémié et martyr, la vie a le dernier mot ; sous son apparence maladive, les « sèves », qualifiées de « Captives mais invincibles », continuent inlassablement de monter. La puissance de la vie est également indiquée sous une autre forme. Le voyage qui se poursuit « d’arbre en arbre » est amplifié par deux expressions, « Cheminer » et « Aller », dont la succession marque l’accélération du mouvement. Simultanément, le poète suggère d’autres ralentissements intermédiaires avec le verbe « Explor[er] ». Ces stations ont pour objectif de permettre au poète pèlerin de percevoir « l’éphémère », expression à comprendre sans doute comme la succession des saisons, afin de « Dépist[er] la durée ». Cette formule est surprenante et mérite une explication. Le verbe « dépister » peut avoir deux sens : celui de perdre la piste ou celui de découvrir après une analyse minutieuse. Nous pensons plutôt au second sens dans ce contexte. Dans ce cas, l’arbre enseigne à celui qui le considère que la vie est cyclique et qu’elle finit toujours par resurgir. En effet, la vie de l'arbre prend son départ dans les profondeurs ténébreuses chthoniennes du sol, dans le secret des racines, pour accéder peu à peu à la lumière. C’est un véritable voyage initiatique de la Terre au cosmos. Plus intéressantes encore, deux notations méritent d’être relevées et commentées : l’arbre serait ainsi un frère végétal de l’homme. Comme tel, et parce qu’il est une image de nos vies, il mérite notre respectueuse admiration. Ce poème est un étrange voyage, à la fois dans son propos et dans sa forme, offrant un lyrisme contenu qui, derrière l'absence d'effets ostentatoires, propose la vision optimiste d'une vie qui triomphe des épreuves.
« Le Message » : Un Récit de Résilience Humaine et de Guerre
Dans « Le Message », Andrée Chedid nous transporte dans un récit captivant qui se déroule dans un contexte historique complexe, imprégné par les bouleversements de la guerre. L'histoire se déploie dans un pays en proie à une révolte, probablement le conflit de l'ex-Yougoslavie, bien que cela ne soit pas clairement indiqué dans l'œuvre. Le roman suit le parcours de personnages variés qui vivent des moments d'épreuve et de résilience face aux bouleversements sociaux et politiques. Au-delà de l'intrigue, Andrée Chedid explore des thèmes universels tels que la quête de liberté, la recherche de sens dans l'existence, et la solidarité humaine, en des temps d'adversité. Son écriture poétique et engagée donne vie aux personnages et met en lumière les enjeux sociétaux de son époque, faisant de « Le Message » une œuvre qui nous invite à réfléchir sur notre rapport au monde et à la liberté. Le roman est un vibrant hommage à la condition humaine et à la force de l'espoir face à l'adversité.
Le lecteur découvre, à travers un récit au présent conduit à la troisième personne du singulier, l'existence de Marie, une jeune femme photographe de 30 ans. Elle est blessée par une balle dans le dos et souffre atrocement alors qu'elle tente de rejoindre Steph, son petit ami et archéologue de 30 ans, avec qui elle s'était disputée et qu'elle voulait revoir pour enfin se réconcilier. Entre eux, un pont symbolise à la fois la connexion et la séparation, leurs vies étant scindées par la ville et par son agitation de guerre. Malgré cette distance physique et les conflits, ils partagent une passion très vive, et Marie est prête à tout pour Steph ; c'est le message qu'elle a pour lui. Cependant, elle a de moins en moins de forces tandis que le sang s'épanche par terre, et elle est submergée par les images de son passé qui ressurgissent. Un couple d'octogénaires, Anya et Anton, passe alors dans la rue où elle est tombée. Anton, le mari, est un ancien médecin et tente de lui porter secours. Mais les blessures de Marie sont trop graves, et il ne peut rien faire, sinon l'accompagner dans ses derniers instants. Alors, Marie, se sentant défaillir, confie à Anya son message pour Steph : elle l'aime, elle venait le rejoindre. La vieille femme s'empresse de lui porter ce message. Mais un franc-tireur (un sniper), Gorgio, vient dans la rue s'enquérir de cette situation qu'il a observée. Il s'était donné pour objectif de défendre le quartier contre les ennemis et il se rend compte qu'il s'est trompé en tirant sur Marie, ce qu'il regrette intérieurement. Il se promet alors d'aller lui-même chercher l'ambulance qui, pense-t-il, sauvera la mourante. Anya, quant à elle, ne parvient pas à prévenir Steph, malgré tous ses efforts. Steph, lui, ne voit pas Marie à l'endroit où ils s'étaient donné rendez-vous et décide donc d'aller la trouver chez elle. Lorsqu'enfin il arrive à son appartement, il trouve sa petite amie agonisant dans la rue. Et malgré l'ambulance qui finit par arriver, Marie décède. Steph, dévasté, finit par tuer Gorgio, qu'il accuse d'avoir tué Marie.
L'œuvre de Chedid est réellement centrée autour de cinq personnages principaux, avec seulement quelques personnages secondaires qui ont un rôle anecdotique dans l'histoire. Marie, une photographe de 30 ans portant un chemisier jaune, doit rejoindre Steph, son amour de toujours, mais elle se fait blesser par une balle d’un franc-tireur. Steph, un archéologue de 30 ans aux cheveux noirs et aux yeux verts, attend Marie à 13 heures précises sur le pont, vêtu d'un chandail bleu offert par Marie. Anton et Anya, un couple d’octogénaires dont les enfants et cinq petits-enfants sont partis, restent près de Marie jusqu'à l’arrivée de Steph. Anton est un ancien médecin, et ils s’identifient profondément au jeune couple de Marie et Steph. Gorgio, sans doute l’assassin de Marie, est un franc-tireur qui a quitté sa famille à cause de son père. Il porte dans sa poche un carnet en moleskine où il y a des phrases écrites, et ce carnet le rassure. Il est reconnaissable à sa chemise blanche et sa mitrailleuse. Les personnages évoluent dans l'œuvre en miroir : Marie et Steph incarnent une génération plus jeune qui souffre de la guerre, d'un côté, on a deux amants qui sont séparés et qui cherchent à se retrouver, alors que l'autre couple, Anton et Anya, « sortent ensemble » d'un bâtiment. D'un autre côté, ces amants, Marie et Steph, en plus de la séparation physique, vont vivre une séparation émotionnelle avec la mort de Marie, tandis que le couple d'anciens ne se sépare pas l'un de l'autre.
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Le roman pose la question de savoir si l'amour peut exister en temps de guerre, créant un récit à la fois romantique et absurde.Dans les Chapitres 1 à 9, Marie se rend au rendez-vous pris avec Steph, marchant difficilement après avoir été blessée par une balle dans le dos. Malgré sa blessure qui saigne beaucoup, elle pense plutôt à Steph, qu'elle trouve beau et parfait pour elle, en dépit de leurs tempéraments opposés. Elle a de plus en plus de mal à avancer mais veut à tout prix atteindre le pont où, elle en est sûre, Steph l'attend. Marie se remémore sa rencontre avec Steph : la première fois, elle avait 10 ans, au mariage de son frère aîné, dans un pays méditerranéen, puis ils se sont revus dix ans après. Marie n'en peut plus, mais elle veut absolument arriver à l'heure à son rendez-vous. C'est dans ce contexte de souffrance personnelle que les « massacrés, réfugiés, fusillés, suppliciés de tous les continents, convergent soudain vers cette rue unique, vers cette personne, vers ce corps, vers ce cœur aux abois, vers cette femme à la fois anonyme et singulière. À la fois vivante et blessée à mort », décrivant une universalité de la douleur humaine. Marie se souvient d'un moment amoureux et heureux passé avec Steph au bord de la mer. Se sentant mourir, elle regrette de ne pas mourir de vieillesse, comme elle se l'était toujours imaginé. Ses genoux tremblent, elle n'en peut plus. Une douleur la transperce, elle trébuche et tombe à terre.
Les Chapitres 10 à 15 décrivent le rendez-vous manqué. On apprend que Steph lui a écrit une lettre. Sentant qu'elle ne pourra jamais atteindre le pont, Marie cherche alors un passant à qui transmettre le message pour son amant. Le contenu de la lettre de Steph est poignant : il y écrit que, depuis qu'il connaît les horreurs de la guerre, rien n'est plus important que leur amour. Marie tente de saisir cette lettre qu'elle porte dans sa sacoche, afin d'y écrire à son tour son message : « Je t'aime. Je viens à toi. » Ou du moins : « Je venais… » Dans sa lettre, Steph avait donné rendez-vous à Marie un dimanche à midi : si, au bout d'une heure, elle n'était pas là, lui s'en irait, actant leur séparation définitive. Marie prend la lettre et y griffonne : « Je venais. Je t'aime ». Elle crie afin d'attirer l'attention, mais la rue est déserte. Elle agonise, à terre. Marie lutte pour rester en vie. Soudain, un couple de vieilles personnes sort d'une porte de la rue, avec des valises.
Dans les Chapitres 16 à 30, l'intervention des octogénaires se concrétise. Marie voit le couple qui s'approche ; il s'agit des derniers habitants du quartier. Le couple la dépasse, mais Marie pousse un grand cri. Les deux vieux l'entendent et courent vers elle. Anton, le mari, un ancien médecin, part chercher sa trousse de secours pour soigner Marie. La mourante en profite pour donner sa lettre à Anya, la femme, qui lui promet d'arriver à temps au pont pour donner cette lettre à Steph. Il est 12h45. Anton se rend compte que Marie ne pourra pas survivre. Il tente néanmoins de la garder en vie jusqu'à ce qu'elle puisse revoir une dernière fois Steph. La présence d'Anton apaise Marie. Anton veille sur Marie et espère un retour rapide d'Anya et de Steph. Anya s'indigne et se dégoûte de la guerre. Elle pense à la futilité des religions et des croyances, se demandant comment et pourquoi ces peuples d’une minuscule et même planète, ces humains d’une dérisoire longévité, irrémédiablement voués à la même mort, pouvaient répéter, multiplier, ces jeux macabres et s’en glorifier. Elle observe que de l’Occident à l’Orient, et plus loin encore, partout, se déchaînent fureurs, intolérances, haines, à l’image de certains drames familiaux qui ne trouvent jamais d’épilogue. Anya continue sa route vers le point de rendez-vous, elle imagine le bonheur d'Anton dans le cas où elle trouverait Steph. Marie se souvient de son enfance, puis de sa passion avec Steph. Lorsqu'Anton lui parle, elle ne peut cependant pas parler ; elle se contente désormais de sourire. Anya, de loin, aperçoit Steph, assis près du pont, comme il l'indiquait dans sa lettre. Elle est au milieu d'une foule de personnes qui ne désire qu'une chose : fuir. Anton chantonne une mélodie pour Marie, qui gît par terre les yeux mi-clos. Anya, au milieu de la foule, s'aperçoit que Steph a quitté son muret. Il est maintenant dans la foule, et elle tente de capter son attention : elle crie en agitant une photo, mais ses cris sont impuissants. Elle le voit s'éloigner et monter dans l'autobus qui l'emmène de l'autre côté du pont. Anton s'inquiète de ne pas voir Anya arriver à l'autre bout de la rue. Soudain, c'est un jeune homme armé qui lui demande ce qu'il se passe. Marie se retourne difficilement vers Anton.
Les Chapitres 30 à 39 relatent l'échec du rendez-vous et la fierté de Gorgio. Le jeune homme, Gorgio, se dit protecteur du quartier contre ses ennemis. Anton se demande s'il s'agit d'un ami ou d'un ennemi, se figurant qu'il pourrait s'agir de l'homme qui a tiré sur Marie. Le jeune homme promet cependant de trouver une ambulance pour la sauver. Anya arrive essoufflée pour raconter à Anton sa peur de le perdre ainsi que son échec à prévenir Steph, malgré ses efforts. Sur cette parcelle du vaste monde, sur ce minuscule îlot de bitume, sur cette scène se joue, une fois de plus, une fois de trop, le théâtre barbare de nos haines et de nos combats. Massacres, cités détruites, villages martyrisés, meurtres, génocides, pogroms… Les siècles s’agglutinent en ce lieu dérisoire, exigu, où la mort, une fois de plus, joue, avant son heure, son implacable, sa fatale partition. Tandis que les planètes - suivant leurs règles, suivant leurs lois, dans une indifférence de métronome - continuent de tourner. Le texte interroge : comment mêler Dieu à cet ordre, à ce désordre ? Comment l’en exclure ? Steph pense à l'attente et à sa tristesse de ne pas avoir vu Marie au rendez-vous. Ils s'étaient pourtant promis de s'aimer toujours et de finir ensemble leur vie. Il s'imagine que Marie a trouvé quelqu'un d'autre et prend peur. Il décide alors de continuer à se battre pour elle. Marie se demande si Steph est venu au rendez-vous, si Anya lui a donné la lettre. Elle entend Anya et Anton chuchoter ensemble et s'effraie que tout soit fini avec Steph. Gorgio, le jeune homme à la mitraillette, pense à son parcours depuis le début des conflits : il s'est engagé dans un camp contre l'avis de ses parents et, agissant en solitaire, il tire de loin sur les ennemis. Sa mitraillette et lui ne font qu'un. Anya admire tellement Anton qu'elle a du mal à raconter son échec vis-à-vis de Steph. Gorgio se sent accompli depuis qu'il a une mitraillette et un uniforme. Avant, son père ne cessait de le rabaisser à cause de ses résultats scolaires. Le vieux couple se promet de retrouver un jour Steph pour tout lui raconter. Gorgio s'est réfugié dans un quartier de riches chez un écrivain où se trouvent de nombreux livres. Il vide les maisons désertées pour se nourrir et s'éclaire avec des bougies. Il lit les livres qu'il trouve et recopie certaines phrases touchantes dans un carnet. À parcourir tous ces livres, il éprouvait un plaisir neuf, intense. Son œil avide détectait les mots qui pouvaient lui servir. Il en tirait rapidement le suc ou un rayon de lumière, ou bien une chaude proximité. À travers sa totale liberté et ces soudaines découvertes, il lui semblait vivre. Vivre comme jamais.
Dans les Chapitres 40 à 58, la réalisation de Steph et sa vengeance culminent. Gorgio pense à la jeune femme étendue et au vieil homme qui la veille. Il pense à la vieille femme essoufflée ayant eu peur à sa vue. Il demande sa route à un marchand de légumes qui l'injurie. Impassible, Gorgio continue son chemin. Anya et Anton font croire à Marie qu'Anya a vu Steph et qu'il va arriver, dans l'espoir de la maintenir en vie. Dans le bus, au milieu de la foule, Steph pense à Marie. Il s'avise tout à coup qu'elle est peut-être en danger, que le quartier qu'elle devait traverser était potentiellement dangereux. Alors il veut descendre du bus, malgré la foule qui bloque tout. Le pouls de Marie est très faible. Anya et Anton pensent qu'elle n'en a plus pour longtemps mais mentent toujours, promettant que Steph est sur le point d'apparaître au bout de la rue. Gorgio se trouve devant un hôpital détruit. Il pense alors à sa mère hospitalisée dix ans auparavant et à sa dispute avec son père, lorsqu'il a quitté le foyer. Il se remet en marche afin de trouver l'ambulance qu'il est venu chercher. Steph saute de l'autobus en marche, il se fait insulter pour avoir mis tout le monde en danger. Anya et Anton continuent de faire espérer Marie. Il est 14 heures, Steph est dans la rue, tout près de rejoindre Marie. Gorgio cherche toujours une ambulance. Anya et Anton se pensent heureux d'être toujours vivants. Ils auraient dû être à la place de Marie ; ce devrait être leur tour de mourir. La foule est si dense que Steph ne peut pas traverser le pont. Tout le monde s'étonne de le voir aller dans le sens inverse et il lui faut expliquer qu'il veut rejoindre sa femme pour qu'enfin on le laisse passer. Il est maintenant persuadé que Marie l'attend chez elle. Gorgio se retrouve également au pont que la foule traverse. Il veut demander de l'aide à quelqu'un. Mais sa mitraillette effraie tout le monde. Alors le jeune homme s'adresse à un gendarme, lui expliquant son problème. L'homme en uniforme lui dit d'abandonner, Marie devant déjà être morte. Gorgio ne l'écoute pas et repart. Anya et Anton assoient Marie afin qu'elle ait un point de vue sur le début de la rue. C'est désormais sa seule raison de vivre. De l'autre côté du pont, Giorgio parle à un homme qui l'informe que les pompiers, les gendarmes et les ambulances sont derrière lui, et non pas devant lui. Steph court maintenant.
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