Avec leurs bassins rectangulaires et leurs lignes d’eau bien organisées, les piscines publiques sont un espace de sociabilité pour les nageurs qui évoluent en respectant le règlement et cette agencement. Cette structure, qui favorise le vivre ensemble, repose sur un ordonnancement précis des corps. Toutefois, une analyse approfondie menée par Emmanuel Auvray, enseignant à l’Unité de formation et de recherche (UFR) des Sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) à l’université de Caen et chercheur, révèle une mutation profonde de ces espaces. La natation, qu’il pratique depuis longtemps, est l’un de ses sujets de recherche privilégiés.
L’évolution historique des équipements aquatiques
Jusqu’au début du XIXe siècle, la pratique de la natation ne se faisait pas en piscine. Il faut attendre les années 1910-1912 pour assister à l’apparition des premières piscines publiques. Ce mouvement s’accélère pour tous les équipements sportifs après la Première guerre mondiale, dans une dynamique de recherche d’hygiène physique et sociale. Le développement du sport loisir en est alors encore à ses débuts.
Dans ma pratique professionnelle, je me suis donc naturellement tourné vers des recherches sur ce sport. Je suis nageur depuis toujours. J’ai nagé en compétition dans les années 1990. Je me souviens m’être entraîné, à Caen, aux côtés de Xavier Marchand, médaillé d’argent mondial. Il est le père de Léon qui a remporté deux médailles d’or lors des récents Championnats du monde de Budapest. Aujourd’hui, je nage encore très régulièrement et j’ai gardé des responsabilités au sein de la Ligue de Normandie de natation.
La sociologie de l’espace : le concept du règlement implicite
La quasi-totalité des bassins de 25 à 50 m de nos piscines est organisée selon le même schéma. Ces espaces sont divisés en couloirs de nage séparés avec les lignes d’eau. Les nageurs peuvent y choisir librement le couloir réservé à la brasse, celui uniquement pour le crawl et le dos, celui pour les 4 nages et celui pour les palmes. La généralisation de ce dispositif renvoie à l’ordonnancement des corps en mouvement des nageurs dits « libres », et plus généralement à la question de l’ordre, en sociologie et philosophie.
Cette activité dans les bassins participe au vivre ensemble. Elle fabrique un phénomène qui s’autorégule. Pour une autre recherche, j’interroge les maitres-nageurs-sauveteurs (MNS). Dans leur très grande majorité, ils expliquent intervenir très peu dans le fonctionnement de cette organisation. Avec cette évolution des bassins, on peut faire référence au concept du règlement implicite et du règlement explicite développé par le philosophe Michel Foucault. L’implicite serait la circulation dans les lignes d’eau et l’explicite, le règlement intérieur de chacune des piscines publiques. Ce concept permet de comprendre comment un espace quadrillé s’autorégule.
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La disparition des espaces ludiques et ses conséquences
Pour le pouvoir politique, la natation entretient l’état de santé des concitoyens et occupe le temps oisif. Avec cette organisation aujourd’hui très répandue, on assiste à la disparition des espaces purement ludiques. On a complètement séparé la natation-nage et la natation-jeu. Les plongeoirs n’existent presque plus, comme les bassins libres sans couloirs. En dehors des piscines purement ludiques, les toboggans n’ont plus le droit de cité. Tout est mis en place pour l’activité natation pure.
La conséquence est l’éloignement des enfants des bassins. Ils venaient jouer en effectuant des déplacements plutôt courts et bruyants dans tous les sens du bassin, y compris sous l’eau. Certes, mais pour une politique publique, l’enjeu est sur la masse, notamment chez les plus jeunes. Effectivement treize millions de Français disent être des nageurs réguliers ; quatre millions nageraient au moins une fois par semaine. 80 % d’entre eux, quasiment autant d’hommes que de femmes, le pratiquent de manière libre et autonome, en dehors d’un club ou d’une association. Ainsi, la Fédération française de natation ne compte que 300 000 licenciés.
L’histoire et la mémoire des lieux sportifs
Pour un prochain ouvrage collectif à l’occasion des Jeux olympiques de Paris 2024, je prépare le chapitre sur l’histoire de la natation aux Jeux. Je m’intéresse aussi aux noms des espaces sportifs. Il est toujours très intéressant de voir comme l’on baptise un stade, une piscine, au fil des décennies. À ce titre, la mode consistant à donner le nom d’une marque à un lieu de sport est assez préoccupante.
Dans d’autres travaux que j’ai pu faire, et encore aujourd’hui, je m’intéresse à l’histoire des noms qui ont été donnés aux piscines publiques. C’est intéressant car on voit qu’une fois de plus, les femmes sont oubliées, que les hommes politiques de gauche sont plus souvent cités que ceux de droite… Et aussi parce que localement, Eugène Maës a été choisi en 2014 pour donner son nom à un équipement (le Stade nautique de Caen).
Eugène Maës : figure historique et reconversion sportive
Il est rare qu’une biographie de sportif, plus encore d’un sportif ayant terminé sa carrière internationale il y a 112 ans, prenne la forme d’un pavé de 750 pages. Riche d’une documentation pléthorique, le livre retrace de manière chronologique les différentes étapes de la vie et de la carrière sportive d’Eugène Maës, dont le nom était surtout connu, jusqu’alors, par les Caennais.
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Maës a su se servir de son statut d’ancien international de football dans son activité professionnelle d’éducateur sportif et de maître-nageur à Caen. Il était très habile dans la manière de se mettre en avant au profit de son école de natation, pour gagner sa vie, dans la presse, dans les magasins, dans ses réseaux, il l’a très bien exploité. Son passage du Patronage Olier au Red Star en 1910 lui ouvre les portes de l’équipe de France et au professionnalisme « par dénégation », comme le gardien vedette Pierre Chayriguès. La dénégation, c’est l’amateurisme marron. Tout le monde sait que les joueurs ont des avantages sur les primes de matchs, ils gagnent leur vie avec le football même si c’est interdit.
La polyvalence motrice comme vecteur de modernité
Eugène a réussi sa reconversion, c’est incontestable. En 1946, son école nautique a été revendue 1,5 million de francs de l’époque, une somme importante. Ce qui m’a impressionné et intéressé, c’était sa lecture du contexte : par exemple, il va tout faire pour développer le sport féminin à une époque où c’est balbutiant. Il est attaché à l’intérêt public, il veut sauver des vies par l’apprentissage de la natation. Il développe une éducation physique avec de la polyvalence motrice.
Il est capable de faire du haut niveau en se spécialisant comme dans le football, mais quand il ne sait pas faire, il fait appel à des entraîneurs de Paris. Il apprend à nager à une grande quantité d’élèves, ce qui lui permet de rayonner, mais il garde la fibre du haut niveau. Quand il organise le tournoi des quatre sports, à l’image du triathlon aujourd’hui, c’est d’une grande modernité.
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