Une traversée comme vecteur de conscientisation climatique
Le voyage transatlantique n'est pas une pratique anodine pour les activistes modernes ; il représente une rupture radicale avec les habitudes de mobilité rapide et polluante. En 2018, Adélaïde Charlier s'était lancée dans un voyage en transatlantique pour rejoindre Santiago où se déroulait la COP25. Pour la figure belge de Youth For Climate, le but n'est pas de dire que l'alternative de demain, c'est que tout le monde prenne le voilier pour aller en Amérique du Sud, ça n'a aucun sens, et ça on est au courant. Elle souligne que l'aspect symbolique est toutefois essentiel : il faut pouvoir sortir de la norme, faire un voyage symbolique comme celui-là, afin d'expliquer qu'il y a un problème sur notre planète, mais aussi créer des réactions.
Le périple est loin d'être un long fleuve tranquille. Adélaïde Charlier et cinq militantes pour le climat embarquent le 5 octobre sur un voilier pour rejoindre la COP30 à Belém. Aux côtés d'Adélaïde Charlier : Lucie Morauw, vidéaste et militante, Coline Balfroid, réalisatrice et vidéaste, Maïté Meeûs, activiste féministe pour l'égalité des genres, initiatrice du mouvement Balance ton bar, ainsi que les Françaises Camille Etienne, activiste pour la justice climatique, et Mariam Touré, militante des droits humains. Le projet baptisé Women Wave porte une vision féministe, décoloniale et inclusive de l'activisme climatique.
Les défis logistiques et la réalité de l'engagement
L'organisation d'un tel périple nécessite une préparation rigoureuse et une acceptation de l'imprévu. Il faut surmonter l'appréhension et s'organiser, comme le souligne la militante, qui précise qu'après quelques vomis, il faut être honnête, ça va mieux. Cette traversée vers l'inconnu représente un peu la transition de l'ancien monde vers le nouveau monde. La navigation, qui peut durer plus d'un mois, place les militantes dans un état de déconnexion totale du monde, là où habituellement nous vivons dans la surconnexion et la surinformation. À l'arrivée, le retour à la réalité des sommets internationaux crée un décalage avec ceux qui arrivent en avion.
Cependant, les aléas politiques peuvent bouleverser les plans les plus ambitieux. Par le passé, lors de la tentative de rejoindre la COP25, tout ne s'était pas passé comme prévu. Pendant la traversée de l'Atlantique, nous avons appris que la COP était annulée à cause des tensions sociales au Chili, raconte l'activiste belge. Elle avait été déplacée à Madrid, où nous n'avons pas eu le temps de nous rendre car nous refusons de voyager en avion. La jeune femme passera finalement deux semaines à Altamira, dans le nord du Brésil, où se tenait l'Amazonia Centro del Mundo. Cette grande conférence organisée par les leaders des peuples autochtones marquera profondément son activisme.
Analyse critique : entre symbolisme et pragmatisme économique
La démarche des activistes soulève des interrogations légitimes sur l'efficacité des méthodes employées. Damien Ernst, Professeur en électromécanique de l'Université de Liège, a écrit un texte remarqué sur le sujet, où il dit qu'à moins de traverser l'Atlantique à la nage sans être accompagné par un bateau, il est impossible d'être irréprochable face à la neutralité carbone. Selon lui, il est crucial d'éviter les simplismes, car vouloir décarboner rapidement la planète, ce n'est pas comme manifester pour des progrès sociaux ; si vous décarbonez trop rapidement une planète, vous pouvez plonger toute une économie dans la misère, et plonger les gens dans la misère.
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Pour cet expert, la question de la croissance est centrale : on sait très bien que c'est la croissance qui permet de lever des populations entières de la pauvreté. La difficulté de mener une politique énergétique efficace réside dans un contexte où des pays se font un peu la compétition, et où c'est celui qui a l'énergie la moins chère qui peut propulser son économie au-dessus des autres. Damien Ernst s'interroge sur la nature des symboles choisis par les activistes, suggérant plutôt de travailler sur des thématiques comme le développement de carburants verts synthétisés à partir d'énergie renouvelable pour le secteur de l'aviation.
Perspectives sur les sommets climatiques et la représentativité
Le regard porté sur les COP par les militantes elles-mêmes est teinté d'une grande prudence. Comme le souligne Camille Etienne, voilà dix ans qu'a été signé l'Accord de Paris. On y a cru quelque temps. Mais les COP sont des échecs cuisants, notamment en raison de la présence croissante des lobbies des énergies fossiles. Le moment est venu de prendre le relais, de se poser la question de savoir si cette stratégie marche ou pas.
Cette critique est portée par une volonté de rééquilibrage social. Partant du constat que 80% des déplacés climatiques sont des femmes et des filles, et que lors de la COP précédente, seulement 10% des délégations étaient dirigées par des femmes, toutes ensemble, elles portent une COP féministe. Le but est de créer un espace de parole où la conscientisation devient une priorité. Adélaïde Charlier, à 24 ans, incarne cette génération qui refuse de rester spectatrice, préférant transformer son engagement personnel en une action concrète et médiatisée, consciente que c'est tellement complexe qu'on va devoir prendre chacun des jours qui nous restent afin de tenter de résoudre ce problème.
La vision de l'Océan comme miroir de la crise environnementale
La navigation prolongée offre une perspective singulière sur les enjeux environnementaux. Côtoyer l'océan pendant 40 jours modifie la perception de la fragilité terrestre. Quand on regarde l'océan, on a l'impression qu'il est beau, vaste et que tout se passe bien. C'est le paradoxe. La difficulté consiste à voir au-delà et réaliser ce qui se passe sous l'eau. D'ailleurs, la plupart du temps, on ne peut pas voir la destruction environnementale en cours. C'est probablement pour ça aujourd'hui qu'on fait face à une crise humanitaire profonde, de visibilité.
Cet engagement total amène Adélaïde Charlier à faire des choix de vie radicaux, comme celui de suspendre ses études universitaires pour se consacrer à plein temps à l'activisme. Après avoir grandi à Hanoï et forgé ses convictions, elle considère que ce n'était pas possible de rentrer à l'université et faire comme s'il n'y avait rien qui se passait. Le réseau s'agrandit à travers le monde, et la conscientisation aussi, et c'est le but du jeune et du citoyen engagé : conscientiser le monde entier à cette urgence climatique.
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