La Métaphore Aquatique : De l’Intimité du Nageur à la Sociologie du Conflit

L’Apesanteur et la Matrice : Une Paradoxale Intimité

Chose curieuse que l'amour : son objet nous est si proche que l'on développe une mystique et l'on pense que l'on ne peut en parler parce que les autres "ne pourraient pas comprendre" ce que nous vivons avec l'être aimé. J'ai une histoire d'amour qui dure depuis 35 ans et dont je n'ai jamais parlé en philosophe, certain que ce que je vivais ne pouvait être compris que par ceux qui pratiquaient le même amour. Il est temps de sortir de la singularité et de vous parler de mon amour au grand jour. Je vais donc vous parler non pas d'une femme ou d’un homme mais de la natation.

Pour le nageur, plonger dans l'eau c'est toujours, malgré la désagréable froideur du premier contact, retrouver un élément confortable et protecteur, celui dont nous venons tous avant d'arriver au monde : le liquide. L'élément liquide nous enveloppe totalement, nous entoure, nous porte : nous y baignons. Dans l'eau nous sommes en apesanteur, nous volerions presque si la résistance ne nous rappelait à sa matérialité. Là tout n'est que silence et légèreté, en tous cas pendant le court moment où nous nous retrouvons en immersion totale, c’est-à-dire après la partie aérienne du plongeon et après le virage, que nous appelons "culbute" dans notre jargon. Rentrer dans l'eau est à la fois une effraction dans un élément fondamentalement étranger et un retour à quelque chose de très familier, la matrice.

L’Art de la Propulsion et la Respiration Forcée

Cependant le nageur ne se baigne pas, ou pas longtemps. Son expérience n'est pas celle du plongeur ou de l'apnéiste : il n'expérimente que marginalement le sentiment de liberté totale du corps immergé. Il y a en effet qu'il lui faut se mouvoir efficacement à la surface : il doit à la fois se propulser en se servant de ses bras, s'équilibrer avec son battement et respirer. Se mouvoir dans l'eau relève déjà d'une coordination qui n'est pas naturelle. L'enfant n'apprend pas spontanément à nager comme il apprend à marcher. Par ailleurs il ne peut pas imiter le nageur car l'élément aquatique est trop dangereux pour qu'il puisse s'y lancer tout de suite sans protection.

Le nageur doit se propulser vers l’avant dans un espace de 50 cm3. L'appui de son torse et surtout de son bras et de son avant-bras lui serviront à se propulser : il pousse l'eau vers l'arrière tout en levant son bras opposé dans un mouvement alternatif et circulaire. Son battement régulier lui donne l’ancrage nécessaire pour éviter une rotation longitudinale qui le ferait nager sur la tranche. Il doit rester "à plat" comme un bateau, rigide, gainé afin de pénétrer l'eau tel un bout de bois et pas un comme un serpent ondulé.

Ce mouvement coordonné procure un sentiment de puissance au nageur : il se meut, flotte, glisse voire « surfe » par ses propres moyens. Il lui faut encore apprendre à respirer, geste naturel s'il en est, et qui devient dans cette discipline un problème technique à part entière. Car pour mieux avancer le mieux est de rester aligné sur le ventre, ce qui implique…de ne pas respirer. La respiration c'est le va-et-vient entre le monde et la singularité : j'inspire l'air du monde ambiant et j'expire l'air de mon corps, mon propre monde personnel, tirant dans ce mouvement l'énergie de l'existence. Ce mouvement naturel doit être forcé car il nous faut respirer entre le moment où notre bras sous-marin pousse l’eau vers les pieds tandis que le bras aérien progresse vers la tête, dans ce petit interstice de temps et d'espace, ce creux de la vague que fait notre corps en avançant.

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La Technique comme Rempart contre le Chaos

Mais la respiration ne doit pas modifier l'alignement du corps sous peine de nous désarticuler, de nous désunir et de faire couler le bateau. La respiration doit être régulée, contrôlée, surtout dans l'expiration sous-marine où l'air doit être expulsé avant la prochaine inspiration (logique me direz-vous). Il faut apprendre à maitriser l'inconfort de retenir sa respiration quand la fatigue gagne les muscles et que les poumons nous brulent, la crainte de "boire la tasse" au moment où nous inspirons goulument cet air si recherché.

Le nageur sent donc la puissance de son appui : ce sentiment de puissance peut venir compenser une impuissance plus générale dans la vie. C'est un trait qui est partagé par de nombreux sportifs : face au sentiment d'impuissance que nous pouvons éprouver face aux aléas de la vie, nous reprenons de la puissance et du contrôle en travaillant notre corps, par l'effort réglé par une discipline. Ce sentiment de puissance peut être d’autant plus grand dans la natation parce qu’il existe, me semble-t-il, une différence beaucoup plus importante entre un bon nageur et un nageur médiocre qu’entre un bon coureur et un coureur du dimanche. Dans l’eau, celui qui ne maitrise pas la technique se distingue immédiatement : il se bat contre l’eau, s’épuise par une dépense d’énergie disproportionnée par rapport à son avancée. Il est même aisément ridicule aux yeux de l’expert. Un coureur médiocre sait toujours plus ou moins courir même s’il n’est pas performant. Pourtant la natation est un sport populaire et pas élitiste ni par sa technicité (tout le monde apprend à nager à l’école) ni par ses accessoires (à comparer au golf, au sport automobile, à la voile, à l’aviron…) ni par la classe sociale (en France il y a des piscines sur tout le territoire). C’est aussi un sport quasi-nécessaire : dans certains pays comme les Pays Bas ou l’Australie, apprendre à nager pour les enfants est un impératif national tant la population est au contact de l’eau.

Performance, Égrégore et Illusion du Contrôle

Le bon nageur se repère au premier coup d’œil : il glisse sur l’eau apparemment sans effort, il ne fait pas de mousse, son mouvement est régulier et fluide, sans à-coups, il ne dévie pas ni dans le plan latéral, ni vertical, ni longitudinal. Il respire régulièrement, c’est une mécanique bien huilée ou du moins bien mouillée. Comme un bel avion, un bon nageur c’est avant tout beau à regarder, et ce dans toutes les nages : le bon nageur a une forme de grâce. Comme l'homme qui vole a essayé de mimer le mouvement de l'oiseau, le nageur s'inspire du dauphin en faisant des ondulations sous l'eau pour aller plus vite. Mais il reste infiniment peu performant et lent en comparaison de ses frères mammifères aquatiques. L'être humain n'est pas fait pour nager, ou bien il y a bien longtemps qu'il n'est plus fait pour nager. Ses bras ne lui offrent que de maigres appuis, ses jambes ne peuvent que le stabiliser sans le propulser, et il est obligé de tourner la tête sur le côté pour pouvoir respirer. La nature ne se sera jamais montrée aussi ingrate que lorsque nous sommes plongés dans l'eau. Que d'aller-retours fastidieux et de répétitions d'exercices épuisants pour commencer à simplement maitriser une nage !

Heureusement que le plaisir de la glisse et de l'apesanteur vient compenser l'âpreté de l'apprentissage des mouvements. C'est un sport qu'il vaut mieux apprendre très jeune, comme la plupart des disciplines sportives d'ailleurs. Le nageur qui maitrise sa technique apprend donc la puissance de celui qui sait se mouvoir dans un environnement hostile car résistant et asphyxiant. L'eau exerce une résistance exactement opposée à la force qu'on lui applique. C'est pourquoi quand vous mettez la plupart des sportifs dans un bassin, surtout les trapus musclés comme les rugbymen par exemple, ils s'épuisent très rapidement. Il faut apprendre à pénétrer cet élément, à jouer dans les interstices d'air que le corps produit en y pénétrant. Si on fait trop de mouvements, cela « cavite » et produit une résistance supplémentaire. Un peu de mécanique des fluides de base est nécessaire pour comprendre les fondements de ce sport. Taper dans l'eau ne fait qu'augmenter la résistance qui croit avec le carré de la vitesse rappelons-le. Il s'agit donc d'être profilé, d'offrir le moins de résistance possible à l'eau tout en s'appuyant le plus efficacement dessus. Il faut adopter la bonne forme donc pour le corps la bonne position et les bons mouvements : un nageur qui nage bien est d'abord beau à regarder en mouvement.

Nager, a fortiori si vous pratiquez de manière assidue et intense pour faire de la compétition, est une activité qui peut rapidement devenir fastidieuse et ennuyeuse. L'environnement ne change pas, les interactions avec autrui sont minimes car "chacun est dans sa bulle" et de plus la communication n'est pas aisée lorsqu'on est à bout de souffle. On ne comprend pas le nageur qui tel le hamster dans sa cage, fait des ronds dans l'eau en regardant soit le fond du bassin soit le ciel ou le plafond dans le cas où il nage en dos. Cependant au contraire de la marche, il existe 4 nages toutes très différentes et les maitriser chacune ajoute une richesse à la pratique. De plus de nombreux exercices fractionnés, avec des accessoires, permettent de faire travailler spécifiquement telle partie du corps (avec les palmes, avec le « pull buoy », avec les plaquettes pour les mains, avec la planche pour les battements…). Un nageur complet s'ennuiera donc moins que le nageur du dimanche qui fait toujours la même distance, toujours au même rythme, toujours de la même nage comme on le voit fréquemment dans les piscines publiques.

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Il n'en reste pas moins que la natation intensive est un sport ingrat, très dur physiquement et usant mentalement. Par exemple un arrêt de 3 jours d'entrainement de haut niveau implique trois semaines pour retrouver le niveau perdu pendant l’arrêt. La natation enfin est un sport où le sportif est porté : il est recommandé pour les handicapés physiques car il aide à la reconstruction du corps. Nager doucement ne demande pas beaucoup d'efforts et ne développera pas beaucoup vos capacités physiques non plus. Si vous voulez travailler votre corps en natation il faut travailler la vitesse : changer de rythme, faire des distances à votre "vitesse de seuil", varier les nages, varier la fréquence de respiration, faire tomber vos chronos sur telle ou telle distance. Et pour nager vite il faut avoir la bonne technique. Les nageurs sont souvent surpris d'être assez mauvais dans d'autres sports : le rythme cardiaque n'augmente que faiblement en natation par rapport à la course à pied par exemple et être bon en natation ne vous garantit pas d'être performant dans les autres sports. C'est pourquoi le nageur doit compléter sa pratique par d'autres sports comme la gymnastique, la course à pieds ou le vélo s'il veut continuer à progresser physiquement. Attention donc au sentiment de puissance qui ne peut être qu'illusion.

Voilà finalement j'ai réussi à en parler, ce n'était pas si dur que cela. Il vous reste maintenant à vous jeter à l'eau à votre tour pour vivre, à votre rythme, avec votre niveau et votre envie, cette expérience étrange et familière de l'homme qui rampe à la surface du liquide, et peut être y verrez-vous aussi une expérience philosophique à partager.

La Guerre comme Nécessité Absurde : Une Analyse Voltairienne

La natation, bien qu’exigeante, est une discipline de maîtrise individuelle au sein d'un milieu neutre. À l'opposé, la guerre - telle que décrite par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique - révèle l'absence totale de maîtrise technique et morale. Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte dont les parents avaient fait un pacte de famille, il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apoplexie : le prince et son conseil concluent sans difficulté que cette province lui appartient de droit divin. Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu’elle ne le connaît pas, qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui ; que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement : ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable.

Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ; toutes d’accord en seul point, celui de faire tout le mal possible. Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain. Cette mécanique infernale de la guerre, Voltaire la dénonce en soulignant l'absurdité du droit, la vacuité des prétentions dynastiques et la cruauté aveugle des alliances. Là où le nageur lutte contre la résistance de l'eau pour maintenir son équilibre, les puissances belligérantes luttent pour annihiler l'autre dans un désordre qui ne sert aucun but rationnel, si ce n'est celui de faire tout le mal possible.

La Tentation du Primitif et le « Savoir-Se-Noyer » en Milieu Naturel

En France, on apprend majoritairement à nager en piscine… mais on se noie le plus souvent en mer, en lac ou en rivière. Les derniers chiffres de l’enquête Santé publique France soulignent qu’en 2025, chez les enfants et adolescents (0-17 ans), plus de 80 % des noyades ayant entraîné un décès ont été recensées hors piscine, en milieu naturel : 56 % en cours d’eau, 15 % dans des plans d’eau, 7 % en mer et 4 % d’autres lieux tels que bases de loisirs, bassins, carrières ou puits. Le reste des noyades (18 %) ont lieu dans des piscines privées familiales. Cette statistique, frappante par son contraste avec le milieu protégé des bassins artificiels, renvoie à la question de notre adaptation au réel.

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Si l’on repensait notre manière d’enseigner le « savoir nager » ? En intégrant les milieux naturels (mers, lacs, rivières), les élèves améliorent leur proprioception et apprennent à s'ajuster à l'instabilité, comme l'homme civilisé doit apprendre à se mouvoir dans le flux imprévisible de l'histoire. Cette immersion n'est pas seulement technique ; elle est aussi une éducation à la réalité. En Martinique, par exemple, cette proximité avec le milieu marin permet de développer une sensibilité écologique, mais aussi de confronter les élèves à la complexité de l'observation motrice : la houle, les vagues et le sable remué rendent l'analyse difficile. Cette difficulté à distinguer le geste pur du corps dans l'agitation du milieu naturel n'est pas sans rappeler la difficulté à saisir les motivations réelles des hommes dans le fracas du conflit ukrainien.

Comment comprendre l’empressement de tant d’hommes à répondre présents à la mobilisation générale ? Nul doute que pour certains d’entre eux, la motivation dominante soit l’amour du pays, l’attachement à la liberté et le sentiment qu’il y a des circonstances où la dignité consiste à accepter le sacrifice de sa vie. Mais, comme le pressentait Ernst Jünger, il existe souvent une « volupté du sang » réclamant son tribut dès que la menace de la guerre se fait sentir. Fascination de l’horreur, frénésie d’en découdre dans une libération de forces archaïques trop longtemps réprimées par l'œuvre civilisatrice. La guerre, ou seulement son spectre, semble réveiller quelque chose d’obscur en l’homme, de primitif. Elle attaque déjà les nerfs lorsqu’au centre des villes fouettées à blanc, les colonnes s’ébranlent vers les gares.

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