Natation et Performance : Entre L'Ère du "Dopage Autorisé" et les Ombres de la Suspicion sur le 100m Nage Libre

Le monde de la natation d'élite se trouve à un carrefour sans précédent, tiraillé entre l'émergence de compétitions où l'amélioration de la performance par des moyens controversés est ouvertement encouragée, et les polémiques persistantes entourant les records mondiaux établis dans le cadre des compétitions officielles. Si les Jeux Olympiques et les championnats traditionnels s'efforcent de maintenir une intégrité sportive rigoureuse face au dopage, une nouvelle forme d'événement, les "Enhanced Games", propose un modèle radicalement différent, suscitant à la fois curiosité, admiration pour certaines performances, et vives inquiétudes. Cette dichotomie soulève des questions fondamentales sur l'éthique sportive, les limites du corps humain et l'avenir de la compétition.

Les Jeux Améliorés : Une Nouvelle Vision de la Performance Humaine

Naissance d'une Compétition Controversée et sa Philosophie Transhumaniste

Les « Enhanced Games », ou « Jeux améliorés », représentent une tentative audacieuse et controversée de redéfinir les frontières de la performance athlétique. Cette nouvelle compétition, financée par de riches entrepreneurs, est née dans l'esprit d'une poignée d'individus avec pour objectif d'attirer les meilleurs athlètes de la planète en leur proposant d’énormes primes. Officiellement, les « Jeux améliorés », destinés à se tenir chaque année, ont été lancés pour leur première édition du 21 au 24 mai à Las Vegas. Cet événement se distingue radicalement des compétitions sportives traditionnelles par une particularité fondamentale : le dopage y est autorisé et encadré.

Cette approche est portée par une philosophie transhumaniste, comme l'explique Aron D'Souza, fondateur des Enhanced Games. Lors de l'officialisation de la première édition de ces Jeux anti-olympiques en mai à Las Vegas, il a parlé d'événements comme le record de Gkolomeev comme d'un moment historique. « Nous venons de faire un grand pas dans l'histoire de la science », a même affirmé cet entrepreneur australien de 40 ans, se disant convaincu de poser ainsi « les fondations d'une super-humanité ». Ce n'est pas pour rien si le projet est financièrement soutenu par plusieurs milliardaires portés sur le transhumanisme et qui rêvent de vivre bien au-delà de cent ans. Aron D'Souza pousse son idée encore plus loin, rêvant d'un monde « où une personne de 65 ans sera capable de courir le 100 mètres en dix secondes grâce à une prothèse cybernétique », affirmant même : « Et pourquoi ne pourrions pas devenir un jour immortels ? ».

Pour encadrer cette autorisation de dopage, les organisateurs ont mis en place une « Commission médicale indépendante » chargée du suivi de la santé des athlètes. Secret médical oblige, on ignore quelles substances un nageur comme Kristian Gkolomeev a pris pour devenir le nageur le plus rapide de l'histoire, deux semaines à peine après avoir commencé sa cure de produits dopants. Ce que l'on sait, c'est que les Enhanced Games laissent leurs participants prendre n'importe quelle substance bannie par l'Agence mondiale antidopage (AMA) tant que celle-ci peut être légalement prescrite par un médecin aux Etats-Unis. Les athlètes ont ainsi pu prendre, ou sont autorisés à prendre, testostérone, hormone de croissance, peptides, stéroïdes anabolisants et autres substances interdites dans les compétitions officielles. Pour réussir son chrono, un nageur a donc tout à fait pu prendre des stéroïdes anabolisants (comme le clostébol, principe actif pour lequel Jannik Sinner a été suspendu trois mois), de l'EPO (produit grâce auquel Lance Armstrong a gagné sept Tours de France), ou de la testostérone (ce à quoi Paul Pogba a été contrôlé positif en 2023). Une seule condition : son cocktail a dû être validé par la « Commission médicale indépendante » des Jeux améliorés, chargé du suivi de la santé des athlètes. Dan Turner, responsable de la sécurité des athlètes des Enhanced Games, estime que « la stigmatisation des substances dopantes vient de leur mauvaise utilisation ». Il suggère qu'« avec une approche plus stratégique et rigoureuse, le processus sera plus sûr : nous pourrons donc partager des données, lancer des recherches scientifiques et effectuer de nouvelles découvertes. ». Ce projet a convaincu plusieurs médecins qui ont trouvé par cette entremise l'occasion d'accélérer ainsi leurs connaissances en matière « d'amélioration » des humains.

Les athlètes, quant à eux, sont fortement incités par des primes financières exceptionnelles. Les participants des Enhanced Games seront tous grassement payés, avec des primes délirantes en cas de victoire ou de record du monde. Chaque vainqueur a eu droit à 250 000 dollars en plus d'une prime d'engagement encore plus élevée, et une prime d'un million de dollars est promise à toute performance meilleure qu'un record du monde.

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Le 50m Nage Libre aux Enhanced Games : Un Record et des Déceptions

La première édition des Enhanced Games, ce dimanche 24 mai à Las Vegas, a été marquée par une seule performance notable surpassant un record mondial officiel. Le Grec Kristian Gkolomeev a nagé le 50 m nage libre en 20"81, soit plus vite que la marque de l'Australien Cameron McEvoy (20"88). Ce record, qui ne sera bien évidemment pas homologué par les instances officielles, Kristian Gkolomeev l’a battu au cours d’une épreuve où le dopage était autorisé et où les nageurs avaient le droit de porter des combinaisons intégrales en polyuréthane interdites lors des compétitions officielles. Kristian Gklomeev a réalisé sa course avec une combinaison en polyuréthane.

Sa performance ne sera toutefois pas homologuée par les instances officielles, car les athlètes des Enhanced Games sont autorisés à prendre des produits dopants et les nageurs peuvent porter des combinaisons intégrales en polyuréthane interdites dans les compétitions officielles. En nageant le 50m nage libre en 20 sec 81, Kristian Gkolomeev a réussi la seule performance notable des Enhanced Games, compétition controversée organisée ce dimanche 24 mai à Las Vegas. Le Grec est l’unique sportif à avoir fait mieux qu’un record du monde, en l’occurrence les 20’88 de Cameron McEvoy.

Kristian Gkolomeev, avec le PDG des Enhanced Games Max Martin, a pu célébrer cet exploit. « C'était une superbe course… Je l'ai fait », a déclaré le Grec qui repart de Las Vegas avec un million de dollars supplémentaires promis à ceux qui feraient mieux qu'un record du monde. Il a évité aux organisateurs un piteux zéro pointé. Le nageur grec a remporté un million de dollars en battant le record du 50 m nage libre. En revanche, Gkolomeev va empocher un million de dollars grâce à ce "record", en plus des 250.000 dollars promis pour la victoire. « Je vais continuer. Peut-être que l'année prochaine, je le battrai à nouveau », a-t-il ajouté.

La motivation de Gkolomeev était également profondément personnelle et financière. « Quand j'ai entendu parler de ce projet, j'ai tout de suite pensé : ce truc est fait pour moi », affirme Gkolomeev à L'Equipe. Le nageur ne cache pas avoir été tenté avant tout par l'appât financier. « J'ai une famille, un enfant, je voulais acheter une maison, avoir une vie un peu plus confortable. Un million de dollars, c'est dix fois plus que ce que j'ai gagné en dix ans », a-t-il précisé. Le trentenaire espère vite en empocher un deuxième million : son nouvel entraîneur, l'Australien Brett Hawke, qui a lui aussi plongé dans la marmite et se chargera de préparer tous les nageurs dopés des Jeux, pense le nageur capable de passer rapidement sous les 20''50. Kristian Gkolomeev a même bouclé une longueur de grand bassin en 20''89 en février, soit deux centièmes de mieux que l'emblématique record du monde du 50m nage libre de Cesar Cielo, vieux de seize ans. Ce temps canon, 5e sur la distance aux Jeux de Paris l'été dernier, a été gardé secret et ne sera pas homologué, pas plus que le record du monde sans combinaison qu'il a battu deux mois plus tard (21''03), en avril, dans la même piscine américaine. Et pour cause : Gkolomeev a réussi ces deux exploits après s'être fait prescrire des substances bannies par l'Agence mondiale antidopage (AMA).

Cependant, la prime du million de dollars à toute performance meilleure qu'un record du monde ne sera pas souvent tombée. Lors des Enhanced Games, la grande majorité des participants, parmi lesquels les nageurs médaillés olympiques James Magnussen, Cody Miller et Ben Proud, ont pu prendre testostérone, hormone de croissance, peptides, stéroïdes anabolisants et autres substances interdites. Deuxième du 50 m nage libre lors des derniers Championnats du monde à Singapour et champion du monde en 2023 sur la distance, Benjamin Proud a annoncé sur ses réseaux sociaux, prendre sa retraite pour participer aux « Enhanced Games », en mai. Le nageur britannique Benjamin Proud a annoncé sur son compte Instagram prendre sa retraite, à 30 ans, afin de pouvoir participer aux Enhanced Games. Quatre nageurs et une nageuse se sont pour le moment engagés avec l’organisation des Enhanced Games, dont James Magnussen, double champion du monde du 100m nage libre en 2011 et 2013.

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Malgré la participation de ces athlètes de renom et l'autorisation du dopage, les organisateurs qui avaient prédit que plusieurs records du monde seraient battus n'ont eu que celui de Gkolomeev pour se vanter. Loin des Jeux olympiques pour dopés envisagés par leurs promoteurs il y a quelques mois, les Enhanced Games n’ont regroupé qu’une cinquantaine d’athlètes pour une journée de compétition en athlétisme, natation et haltérophilie. Si Gkolomeev a réalisé son record en 50m nage libre, il a échoué en revanche à battre le record du monde sur le 100m nage libre. S'il a pulvérisé son record personnel, qui datait de 2016 avec un temps de 48"68 contre 46"60 ce dimanche, il lui a manqué quelques centièmes (46"40) pour battre le record de Pan Zhanle. « C'était tout près (…) Je voulais vraiment le faire, mais ce n'est pas grave », a encore réagi le Grec.

Les résultats dans les autres disciplines ont également montré que le dopage n'est pas une garantie de record mondial automatique. Côté piste, l'ancien champion du 100m, Fred Kerley, l'un des rares athlètes à concourir sans être dopé dans cette compétition, a donné le ton lors des séries masculines avec un temps de 9,93 secondes, suivi par l'athlète Emmanuel Matadi, qui a réalisé un temps de 9,95 secondes en ayant pris des produits dopants. Champion du monde 2022 du 100m et double médaillé olympique, Fred Kerley a remporté la finale ce dimanche en 9"97. Il est loin du record d’Usain Bolt, qui n’a pas tremblé. Ce temps de 9"97 est à quatre dixièmes du record du monde d'Usain Bolt. Côté féminin, la Britannique Emily Barclay a nagé le 50m nage libre en 24,09 secondes, s'approchant du record mondial (23,61 secondes) sans l'atteindre. Une performance notable a été celle du nageur Hunter Armstrong, qui avait choisi de ne pas se doper et a remporté la première épreuve de natation, le 50m dos, face à des rivaux dopés.

Implications et Réflexions sur l'Éthique Sportive

Ces Jeux améliorés ont été dénoncés comme dangereux par les instances mondiales du sport, qui ont déclaré qu'elles ne reconnaîtraient pas les records établis lors de cette manifestation. Cette compétition suscite des inquiétudes pour la santé des athlètes, même si elle est encadrée médicalement. Le contraste avec l'approche traditionnelle de l'anti-dopage est frappant, soulevant des questions fondamentales sur ce qui constitue l'équité et l'intégrité dans le sport. Les Enhanced Games remettent en question la définition même de "performance humaine" et la valeur des records dans un contexte où les règles ont été fondamentalement altérées.

Le 100m Nage Libre Officiel : L'Ombre du Doute sur les Records

Le Record du Monde de Pan Zhanle et la Polémique de Paris 2024

Dans un tout autre registre, le monde de la natation officielle a été secoué par un événement marquant aux Jeux Olympiques de Paris 2024. Grâce à l’exploit controversé du nageur chinois Pan Zhanle aux JO de Paris 2024, les haters de Léon Marchand vont enfin se calmer. Pan Zhanle, le premier nageur chinois à remporter le 100m nage libre aux Jeux Olympiques, a en effet suscité une controverse majeure. Mercredi 31 juillet, la France avait brièvement goûté à la victoire avant que Pan Zhanle ne remporte l’or en établissant un nouveau record mondial en 46 secondes 40.

Ce record du monde réalisé par Pan Zhanle (19 ans) sur 100 m nage libre est presque passé inaperçu, sans doute en raison du brouhaha ayant entouré le doublé de Léon Marchand ou aussi en raison de l’heure tardive. Mais la machine du doute ne s'est pas fait attendre. En portant le record à 46 sec 40, le nageur de la ville côtière de Wenzhou a explosé sa marque précédente de 40 centièmes. Un gouffre, un écart monumental qui a surpris de nombreux experts de la natation. Le dernier record du monde sur 100m nage libre n’avait pas été aussi drastiquement amélioré depuis 1976, lorsque Jonty Skinner avait battu le record précédent de 55/100e de seconde. Pan Zhanle, déjà détenteur du record depuis août 2022, a cette fois-ci réduit le temps de 40/100e de seconde. D’autant qu’il a relégué les autres médaillés à plus d’une seconde suscitant des réactions contrastées.

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Des figures respectées de la natation, comme l’entraîneur australien Brett Hawke, ont exprimé leur scepticisme face à cette performance, la qualifiant de « pas humainement possible ». « Ce n’est humainement pas possible » a soutenu l’entraîneur australien Brett Hawke. Cet entraîneur de 49 ans affirme : « Mes amis, de Rowdy Gaines et Alex Popov à Gary Hall Jr et Anthony Irvin, en passant par "King" Kyle Chalmers, sont les nageurs les plus rapides de l’histoire ». Il ajoute : « Je connais ces personnes intimement, je les ai observés depuis trente ans, j’ai étudié ce sport, le phénomène de la vitesse ».

En revanche, Kyle Chalmers, son rival direct lors de la course, deuxième de l’épreuve, a exprimé sa confiance en l’athlète chinois, affirmant qu’il méritait sa médaille d’or. Kyle Chalmers, le dauphin de Pan aux JO de Paris après avoir été champion olympique à Rio en 2016 et vice-champion olympique, déjà, à Tokyo en 2021, ne partage pas l’opinion de son aîné. « J’ai confiance en lui, je pense qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour être là et qu’il mérite cette médaille d’or », a déclaré l’Australien. Il a aussi déclaré avoir « confiance en lui, je pense qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour être là et qu’il mérite cette médaille d’or. Je pense que chacun a tout fait pour rester fidèle à l’intégrité du sport. ».

L'Affaire Chinoise de 2021 : Un Précédent Troublant

La claque monumentale administrée par Pan à son record du monde a ravivé les suspicions de dopage envers les nageurs venus de Chine. Parce que ce sont évidemment les accusations de dopage qui reviennent sur le devant de la scène car cette première médaille d’or chinoise en natation survient après des mois de suspicions entourant l’équipe chinoise de natation, principalement alimentées par les autorités américaines qui ont accusé l’Agence mondiale antidopage (AMA) de complaisance à l’égard de la Chine après une affaire de contrôles positifs à une substance interdite.

En 2021, des révélations du New York Times et de la chaîne allemande ARD avaient déjà évoqué des cas de dopage étouffés par la Chine. Ces quotidiens avaient rapporté en avril que 23 nageurs chinois (NDLR : Pan n’était pas dans la liste) avaient été contrôlés positifs à la trimétazidine - une substance interdite depuis 2014 - en marge d’une compétition non-qualificative pour les JO de Tokyo. Malgré des tests positifs à la trimétazidine sur 23 nageurs chinois, aucune sanction n’a été appliquée.

Suite à ces révélations, l’AMA avait mandaté un procureur indépendant afin d’examiner sa gestion du dossier. Celui-ci n’a relevé « aucune ingérence ni irrégularité ». Cependant, dans la foulée des révélations du New York Times et de l’ARD, l’agence antidopage américaine (Usada) avait évoqué un « maquillage au plus haut niveau de l’AMA ».

Pan Zhanle a fermement défendu son intégrité face à ces suspicions. « L’année dernière, j’ai été contrôlé 29 fois et je n’ai jamais eu un contrôle positif » s’est défendu le médaillé d’or directement après son record du monde. Il a ajouté : « Entre mai et juillet, je l’ai été 21 fois et je n’ai jamais reçu un contrôle positif ». Le jour de son record mondial, Pan Zhanle a été contrôlé deux fois.

La fédération internationale de natation, World Aquatics, a finalement confirmé la semaine dernière, en indiquant que les nageurs chinois engagés à Paris avaient été testés « en moyenne 21 fois chacun depuis le 1er janvier », contre 6 fois pour les Américains, 5 pour les Italiens, 4 pour les Australiens, Britanniques et Français. Ceci tendrait à réfuter un traitement de faveur pour les athlètes chinois en matière de dopage, un sujet qui les a pourtant offensé depuis plusieurs jours en Chine.

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