Le Voilier Tabasco : Un Classique Agile et Habitable, Retour sur ses Caractéristiques, Avis et l'Aventure de l'Occasion

Le monde de la petite plaisance est riche en histoire et en personnalités marquantes. Au milieu de cette effervescence, un nom résonne avec une saveur particulière : le Tabasco. Ce petit voilier, lancé en 1974 par le chantier Spair Marine à Douai, est le fruit du génie de Pierre Gutelle, dont ce sera le dernier modèle commercialisé. Dès sa présentation au Salon nautique de la même année, le Tabasco n’a pas manqué de piquant au milieu des nouveautés. Vendu comme un grand 5 mètres, avec cette précision que « 18 centimètres, ça compte », comme le diront les spécialistes, il a su s'imposer comme une proposition originale et pertinente pour les marins en quête d'un bateau polyvalent. Sa coque, proposée à l'origine en trois couleurs distinctes - bleu, orange et rouge - témoignait déjà d'un esprit audacieux et d'une volonté de se démarquer. Aujourd'hui encore, sa réputation perdure, animée par une communauté de passionnés qui célèbrent ses qualités intrinsèques et son adaptabilité à diverses formes de navigation.

Pierre Gutelle : Le Visionnaire Derrière le Tabasco et un Pilier de l'Architecture Navale Accessible

Derrière chaque grand bateau se cache souvent un architecte naval dont la vision façonne son identité et ses performances. Pour le Tabasco, ce créateur est Pierre Gutelle, un nom qui, bien que potentiellement peu familier au grand public, a pourtant énormément contribué à l’essor de l’architecture navale. Son parcours est d'autant plus remarquable que l'architecture navale n'était pas son métier de formation, et pourtant, ce dernier se révéla être un véritable expert. Pierre Gutelle était en effet dessinateur industriel, une compétence qu'il a mise au service de l'ingénierie navale avec un talent exceptionnel. Il a travaillé en étroite collaboration avec Jean-Jacques Herbulot pour adapter ses dessins à la fabrication industrielle de voiliers emblématiques tels que le Vaurien, la Caravelle, le Corsaire et la Corvette. Ces bateaux, que beaucoup connaissent par cœur, doivent une partie de leur production et de leur succès à l'intervention de Pierre Gutelle.

Son influence ne s'est pas limitée aux petits dériveurs. Il a également assisté une figure légendaire de la voile, Éric Tabarly, en réalisant pour lui les calculs du gréement et de la mâture de Pen Duick III. Mais son engagement auprès de Tabarly ne s'arrête pas là, puisque Pierre Gutelle a également contribué à la première version de son trimaran avec voile lattée et mât profilé, le révolutionnaire Pen Duick IV. Au-delà de ces collaborations prestigieuses, Pierre Gutelle a rendu accessible au grand public tout un tas de concepts et principes qu’il a développés et vulgarisés dans ses ouvrages. Ces écrits font encore référence aujourd’hui, tant chez les bricoleurs du dimanche que dans les écoles d’architecture navale, témoignant de sa capacité à démystifier des sujets complexes et à partager son savoir.

L'histoire de la création du Tabasco elle-même s'inscrit dans cette démarche d'innovation et d'optimisation. En 1972, Pierre Gutelle remporte un appel d’offres lancé par le chantier Spair-Marine, qui souhaitait construire une version améliorée de son Maraudeur. Ce dernier était un petit dériveur lesté de 4,95 mètres, caractérisé par un tirant d'eau de 30 cm. Le chantier exprimait le désir d'obtenir un bateau de taille similaire, mais conçu spécifiquement pour le camping côtier, offrant un confort et une stabilité supérieurs sur l'eau, tout en étant facile à monter sur une remorque. Les exigences étaient claires : un bateau plus performant et plus convivial. Pierre Gutelle, avec son expertise, parvint à imaginer un voilier à peine plus grand, mais doté d'améliorations significatives. Le Tabasco, sous sa conception, présentait un lest plus lourd de 40 kg par rapport au Maraudeur et calait à seulement 20 cm, soit 10 cm de moins que son prédécesseur. Cette réduction du tirant d'eau était une innovation majeure, offrant une plus grande accessibilité aux zones peu profondes. L’architecte avait également pour objectif que le bateau puisse beacher sans pencher, une caractéristique essentielle pour le camping côtier, permettant de se passer de béquilles. Il devait être lesté et suffisamment large pour pouvoir accueillir du monde, répondant ainsi au besoin de confort et d'habitabilité. Le chantier Spair-Marine aurait produit environ 500 exemplaires de ce voilier, attestant de son succès et de la pertinence de la conception de Gutelle. En France, 47 Tabasco ont été recensés, un chiffre qui souligne la présence continue et l'appréciation de ce modèle unique.

Caractéristiques et Habitabilité : Une Optimisation Ingénieuse pour la Vie à Bord

Le Tabasco est bien plus qu'un simple petit voilier ; c'est un exemple remarquable d'optimisation de l'espace et des fonctionnalités. Il se définit comme un petit voilier habitable de 5,20 m, se positionnant habilement entre le croiseur et le dériveur, offrant ainsi le meilleur des deux mondes. Sa conception extérieure, relativement basse sur l’eau et longiligne, est particulièrement distinctive. Le petit roof rejeté sur l’avant permet de dégager un « cockpit soleil » maximum, une caractéristique qui laisse entrevoir un tempérament marin qui ne sera pas démenti. Cette architecture contribue non seulement à l'esthétique du bateau, mais aussi à son habitabilité et à son confort d'utilisation en navigation comme au mouillage.

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L'aménagement intérieur du Tabasco est une prouesse d'ingénierie pour sa taille. La cabine offre des aménagements qui surprennent par leur générosité : quatre personnes peuvent réellement y prendre leur repas. Cette capacité à organiser des moments conviviaux à l'intérieur est un atout majeur pour un voilier de cette catégorie. Pour les nuits à bord, deux personnes s’installeront sur deux véritables couchettes, garantissant un repos confortable après une journée de navigation. Une table amovible, astucieusement cachée sous les matelas, peut être installée à l’intérieur ou dans le cockpit, offrant une flexibilité précieuse pour les repas ou les activités de détente. Plus étonnant encore, pour les situations où l'on se serre un peu, deux personnes peuvent dormir à bord bien à l’aise, quatre en se serrant un peu, et même six en s’aimant très fort, démontrant une adaptabilité impressionnante pour l'hébergement occasionnel.

Le Tabasco combine les atouts d'un dériveur avec les bénéfices d'un croiseur. Il possède l'habitabilité, la stabilité et le confort que l'on attendrait d'un bateau plus grand. Le secret réside dans sa capacité à offrir tout cela dans un volume très réduit et optimisé. Cette optimisation ne sacrifie en rien le plaisir à la sécurité. Son modeste tirant d’eau, une caractéristique clé de sa conception par Pierre Gutelle, permet de pousser les bords jusqu’à embrasser les cailloux, ouvrant ainsi l'accès à des mouillages et des zones de navigation inaccessibles à des voiliers plus profonds. C’est là que réside toute la magie de ce bateau : la navigation, avant d’être un sport, est aussi un art de la contemplation des beautés de ce monde, et le Tabasco permet de les presque toucher du doigt, en toute simplicité et en offrant des sensations de glisse incomparables.

Comportement Marin et Aisance en Mer : L'Agilité sur les Flots

Le tempérament marin du Tabasco est une de ses qualités les plus appréciées, confirmant que son apparence longiligne et son cockpit dégagé ne sont pas que des éléments esthétiques, mais des indicateurs de ses performances. Sur l'eau, il est décrit comme stable, assez raide à la toile et bien gérable. Ces caractéristiques sont fondamentales pour la sécurité et le plaisir de naviguer, particulièrement pour un petit voilier. Son agilité est également souvent mise en avant : le Tabasco est bien agile et sensible à la moindre caresse du vent, ce qui en fait un bateau réactif et agréable à barrer. Cette réactivité se traduit par de belles accélérations qui, selon Pierre, un passionné, peuvent le faire bondir jusqu’à 10 nœuds. Une telle performance est remarquable pour un voilier de sa catégorie et témoigne de la justesse de sa conception.

Le faible tirant d'eau, résultat du lest plus lourd de 40 kg et de sa capacité à caler à seulement 20 cm, est un avantage considérable. Il ne se contente pas de faciliter le beachage ; il permet également une exploration côtière approfondie. La possibilité de naviguer très près des rivages et des rochers ouvre des horizons de découverte uniques, offrant une connexion intime avec le paysage maritime. Cela contraste fortement avec certains voiliers qui, malgré leur taille, peuvent se révéler "pointus" et "pas assez marins" pour certaines conditions ou pour des débutants, comme l'expérience relatée avec un Sun Fast 20. Le Tabasco, quant à lui, est loué pour sa capacité à offrir une navigation agréable et sécurisée, même lorsque les conditions se musclent et que cela mouille un peu, comme lors de navigations où le vent commence à forcir. Sa conception équilibrée en fait un compagnon fiable pour différentes aventures, depuis les balades contemplatives jusqu'aux sorties plus engagées.

L'Aventure de l'Achat en Occasion : La Quête du Voilier Idéal et la Découverte du Tabasco

La recherche d'un voilier d'occasion est souvent un parcours semé d'embûches, d'espoirs et de désillusions, une aventure qui prend tout son sens lorsque les contraintes personnelles et les aspirations se rencontrent. Le témoignage d'Isabelle et de son partenaire illustre parfaitement cette quête. Depuis un certain temps, ils rêvaient d'acquérir un voilier, nourris par leur expérience en Croatie, où ils avaient restauré une petite bergerie sur une île pendant huit années avec leurs quatre enfants. Le zodiac, malgré son utilité, avait atteint ses limites : un rayon d'action limité par la capacité d’essence des nourrices, le mal au dos après une demi-heure d'utilisation et le bruit incessant d'un moteur 2T de 30CV. L'envie d'un voilier, d'une liberté accrue, était palpable.

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Leur parcours fut riche en rebondissements. En février 2012, une opportunité se présenta avec un Sun Fast 20 à vendre sur internet, en parfait état mais jugé "assez cher". L'achat fut à deux doigts d'être conclu, avant que le projet ne soit mis aux oubliettes. L'été suivant, la visite inattendue d'amis venus à Hvar avec leur voilier cabinier relança l'idée. Une navigation mémorable de Stari Grad vers Hvar, par un mistral de 4 Beaufort à l'aller et une bura (vent Nord-Est) de 7 Beaufort avec des vagues croisées au retour de nuit, fut une révélation. « On était excités comme des coucous, première fois qu’on met les pieds sur un cabinier. Journée fantastique. » Cette expérience concrète amplifia leur désir. Les conseils affluaient : un fils de pêcheur croate évoquait la possibilité de laisser un cabinier sur un corps-mort dans une baie abritée, évitant les coûts élevés des marinas. L'Amiral, un ami expérimenté, accepta d'être leur conseiller technique, recommandant de ne rien acheter avant six mois, par prudence face à leur inexpérience.

Cependant, l'impatience grandissait. Le Sun Fast 20 était toujours disponible, mais le vendeur était jugé désagréable, et des retours sur un forum le décrivaient comme "un voilier un peu pointu, pas pour les débutants, et pas assez marin pour la mer". Le regard se tourna alors vers un First 18. Une visite fut organisée avec l'Amiral. La discussion avec un ancien propriétaire de First 18 révéla des inconvénients majeurs liés à son transport : il le traînait jusqu'à Arcachon chaque année avec une grosse voiture, mais après trois ans, la lassitude s'était installée. Le bateau était trop loin et trop lourd pour être tracté à 80 km/h. La "queue de saumon" du First 18, et la nécessité de mettre la remorque jusqu'aux essieux dans l'eau pour la mise à l'eau, étaient des problèmes récurrents, pas bons pour les roulements ni les freins, engendrant environ 400 euros de frais par an sur la remorque, à moins d'utiliser une grue.

Un autre marin aguerri, surnommé Kersauson, fort de 30 ans d'expérience sur sept voiliers, fut également consulté. Lors d'un tour sur son cabinier de 35 pieds, il préconisa de ne pas acheter trop petit, surtout pour la croisière en mer. Le First 18 lui paraissait le minimum, il prônait plutôt un First 22 ou un First 2000. La visite du First 18 fut une déception pour Isabelle et son partenaire. Il avait l'air vieux et défraîchi, bien que le moteur fût neuf. L'Amiral, lui, trouvait l'état général bon et ne comprenait pas leur frustration concernant les coussins usés dans la cabine. Mais le sentiment dominant était qu'il était trop lourd et trop gros pour être remorqué jusqu'en Croatie, avec ses 2,5 mètres de large, il ne passerait jamais dans leur chemin. Le projet menaçait de devenir une source d'ennuis logistiques.

Face à ces dilemmes, l'Amiral proposa une autre piste : pourquoi ne pas simplement acheter un dériveur tout léger, bien transportable et sans trop de contraintes, compte tenu de leur manque d'expérience. Il évoquait des options du genre 470 mais avec une mini cabine et un petit moteur, indispensable en Croatie. Kersauson, lui, défendait la position inverse : pas trop petit, il faut trouver un voilier marin, sinon en Croatie on ne pourrait sortir que par très petit temps. Un Fox Trot attira leur attention sur photo, avec ses 350 kg et l'absence d'une queue de saumon aussi imposante que celle du First 18. Ils se retrouvaient face à un choix cornélien : des voiliers trop légers qui ne tiennent pas la mer ou des voiliers trop lourds générant des problèmes de transport et de logistique costauds. Un ami à Hvar avait été contacté pour stocker le bateau à terre dans un jardin, mais l'incertitude persistait.

Arrivé chez un vendeur, un sixième sens alerta l'acheteur : « Je suis en train de faire une connerie. Je sens que ce bateau va être une grosse contrainte comme un boulet au pied. » C'est à ce moment-là qu'ils décidèrent d'abandonner le projet d'achat d'un voilier, car leurs contraintes de distances, de transportabilité, de logistique et de qualité "marin" étaient contradictoires. Après 48 heures de deuil, le hasard frappa à leur porte. Ils tombèrent sur une annonce d'un Tabasco à vendre et découvrirent les sites des Cramés et de Voilier Tabasco. La révélation fut immédiate. Ils achetèrent « Ti Loup » le lendemain, le 21 septembre. Et le surlendemain, ils naviguaient. En sept semaines, ils avaient déjà navigué douze jours, une preuve éclatante de la facilité d'intégration du bateau dans leur vie. Ce Tabasco s'est révélé être absolument génial, facile à transporter, à gréer, à mettre à l'eau, et sur l'eau, il est stable, assez raide à la toile et bien gérable. Ils naviguent désormais avec L'Amiral et Kersauson, qui leur donnent des cours intensifs, leur permettant de progresser vite et sans faire de casse. Isabelle et leur fils Pierre adorent barrer sur Ti Loup, trouvant que c'est du grand sport. L'Amiral et Kersauson considèrent même qu'ils ont réalisé un "maître-achat". Au fond, leur projet initial d'avoir un voilier basé en Croatie pour deux mois par an a évolué. Grâce aux sites dédiés, ils sont en contact avec plein de "Tabascotiers" super sympas qui les aident beaucoup dans leur phase d'apprentissage, démontrant la force et la convivialité de la communauté autour de ce voilier unique.

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La Communauté Passionnée des "Cramés du Tabasco" : Un Esprit Collectif et un Héritage Vibrant

Au-delà de ses qualités intrinsèques, le Tabasco bénéficie d'un atout inestimable : une communauté de propriétaires passionnés et dévoués, affectueusement surnommés les "Cramés du Tabasco". Ce collectif, composé de Benoît, Jean, Patrick, Pierre et Rouge, incarne l'esprit et la longévité de l'attachement à ce voilier. Voilà plus de quarante-cinq ans qu’ils se connaissent et qu’ils naviguent tous les étés à Carantec, dans l'impériale baie finistérienne, réputée pour ses cailloux ornés de palais modernes ou anciens sur une mer aux bleus azuréens. Si l’on n’y trouvait pas autant de courant, on se serait cru en Méditerranée, ce qui témoigne de la beauté et de la richesse de ce bassin de navigation.

Cette bande d'amis a donné naissance à une tradition : le "Mondial du Tabasco", un rendez-vous estival qu'ils célèbrent avec modestie depuis dix-huit ans. L'histoire du collectif a commencé en 2003, lorsque Jean a acheté le premier Tabasco de la bande. Rapidement, il a été suivi par Rouge, Pierre, Benoît et Patrick, formant ainsi un véritable flottille. Leur philosophie est simple mais profonde : ils aiment avant tout naviguer, plutôt que de voir leur bateau rester au corps-mort. Cette approche active de la plaisance est la pierre angulaire de leur camaraderie. Ils sortent régulièrement en flottille, cultivant une certaine émulation. Comme le plastronne Pierre : « On n’est pas là pour régater, mais je préfère qu’ils voient mon tableau arrière. » Ces navigations animées sont souvent suivies de fêtes conviviales dans les repaires de Carantec, renforçant les liens et l'esprit du groupe.

La passion pour le Tabasco ne se limite pas aux sorties en mer. Pierre Gérard, un membre éminent de la communauté, a créé un site internet dédié en 2004, qui, en 2012, comptait déjà 200 pages et 2 000 photos, devenant une ressource inestimable pour les propriétaires et les futurs acquéreurs. Ce site témoigne de l'engouement et de la richesse des informations partagées. La dévotion envers le voilier et son architecte est telle que de nombreux "Tabascotiers" sont devenus de véritables disciples, apôtres ou évangélistes. Plusieurs d’entre eux ont même écrit des lettres à Pierre Gutelle, l'architecte, pour lui chanter les louanges de son "petit miracle flottant", une reconnaissance émouvante de l'impact de son œuvre. Ce dévouement a même conduit à un événement mémorable : en 2007, à 78 ans, Pierre Gutelle a eu l’occasion de barrer son dériveur pour la première fois de sa vie lors d'une de ces rencontres, un moment d'émotion et de fierté partagée avec la communauté. Le dynamisme de cette communauté continue d'être un atout majeur pour les nouveaux venus, offrant un soutien précieux et une mine d'informations pour l'apprentissage et l'entretien de leur Tabasco.

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