Le Pabouk Love : Une Ingénieuse Synthèse de Passion, d'Innovation et d'Histoire Marine

Le monde de la plaisance est riche de créations singulières, mais peu de voiliers incarnent avec autant de force l'alliance de l'ingéniosité technique et d'une vision romantique de la mer que la gamme des Pabouk, et en particulier le Pabouk Love. Né de l'esprit d'Antoine Carmichaël, un homme dont le parcours professionnel est aussi varié qu'inspirant, ces cat-boats bretons se sont forgé une réputation de robustesse, de simplicité et d'une adaptabilité remarquable. Le Pabouk Love, dernière incarnation de cette philosophie, propose une approche unique de la navigation côtière, mêlant confort et performance dans un format compact et accessible. L'histoire de ces bateaux est intrinsèquement liée à celle de leur concepteur, dont les expériences maritimes et industrielles ont façonné chaque aspect de leur conception, depuis les premiers prototypes jusqu'aux modèles les plus récents.

Le Parcours Pluriel d'Antoine Carmichaël : Des Océans à l'Innovation Nautique

Antoine Carmichaël a tracé un chemin professionnel des plus atypiques avant de devenir le concepteur reconnu des voiliers Pabouk. De la pêche à la construction navale, il a pratiqué plusieurs métiers, accumulant une somme d'expériences pratiques et techniques qui allait se révéler déterminante pour ses créations futures. Son immersion dans le monde de la voile de compétition fut une étape cruciale. En effet, il a eu l'opportunité de s'introduire dans ce milieu grâce à ses nombreux copains, dont certains étaient déjà bien connus au Château du Taureau, naviguant sur des bateaux de course. C'est par ce biais qu'il a pu y rentrer, notamment aux côtés d'Hervé Jan.

Après avoir achevé sa période de pêcheur, Antoine Carmichaël s'est orienté vers le rôle de préparateur et d'équipier. Ce fut au tout début de Port-la-Forêt, dans les années 80, une époque effervescente pour la course au large. Il se souvient que Jean Le Cam et Denis Gliksman y avaient ramené un prao d’une dizaine de mètres, nommé Lady Godiva, qui avait été construit aux États-Unis et qui avait subi les affres du convoyage, se retrouvant ainsi fatigué. Antoine Carmichaël, bien qu'il ne se considère pas comme un expert de la course en tant que tel, était un excellent préparateur. Sa compétence résidait dans sa capacité à optimiser les gréements et à valider les plans de pont. Il le formule clairement : « Gagner des courses, je ne sais pas faire, mais aider à les remporter, oui… » Il a acquis ses connaissances sur le tas, puis a par la suite beaucoup travaillé chez CDK Composites. Sa mission consistait à préparer les bateaux, et souvent, il partait avec le skipper pour la mise au point. Son implication l'a amené à participer à la construction de Poulain et à embarquer avec Olivier de Kersauson pendant deux ans, une expérience formatrice et marquante. Il a navigué pendant deux saisons avec Olivier de Kersauson sur Poulain, le trimaran qu’il avait préparé chez CDK Composites en 1986. De cette période, il garde une image forte de Kersauson, qu'il décrit comme « un « roi fainéant »… Mais un roi de la mer quand même ! » Il se souvient des particularités de cette navigation : « Il ne fallait pas lui demander quand on allait rentrer parce que tu passais pour un con ou un futur déserteur : on partait et on voyait au fur et à mesure où on allait, en étant maintenu dans l’ignorance… Et la crainte du reste. »

Au fil de ces années intenses, Antoine Carmichaël a épaulé des figures emblématiques comme Jean Le Cam et Alain Gliksman, et a même navigué avec le légendaire Éric Tabarly et bien d'autres grands noms du monde de la voile. Il qualifie le métier de préparateur de « truc de jeune », soulignant l'incertitude et la rapidité avec laquelle les choses peuvent basculer : « parce que tu ne sais pas si tu ne vas pas être au chômage au bout de deux heures de sortie en mer parce que le mât est tombé ! »

Son chemin l'a ensuite mené à être embauché par CDK Composites avec une liberté d'action notable : il avait carte blanche pour ramener du travail au chantier, à l'exception notable du secteur naval, dont s'occupait alors Hubert Desjoyeaux. Cette mission l'a conduit à rencontrer de gros industriels, parfois même aux États-Unis, élargissant encore son champ de compétences et sa vision. C'est également Jean Le Cam qui a formé Antoine Carmichaël à la pratique du multicoque. Cette formation s'est déroulée à bord d’un Formule 40 spécifiquement dédié à la sortie à la journée. Antoine Carmichaël est ainsi devenu responsable d’un catamaran pour effectuer des sorties en mer à la journée pour Jean Le Cam sur cet ancien Formule 40 à Port-la-Forêt, une activité qui a marqué les années 85-90.

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Fort de cette expertise acquise, notamment dans les matériaux composites, Antoine Carmichaël a choisi de s'installer comme indépendant. Il estimait alors très bien connaître le composite. Son activité consistait à fabriquer des pièces sur mesure pour l'industrie, travaillant dans son petit atelier à la maison. Il était principalement mouliste, réalisant souvent des pièces en injection, en résine de coulée sur une croûte de gel-coat. Cependant, une prise de conscience s'est imposée à lui : « Je me suis rendu compte qu’il fallait que je fasse ma propre production, parce qu’une fois servi, l’industriel n’a plus besoin de toi. Et puis tu as un savoir-faire, mais tu n’as rien fabriqué : tu sais utiliser les matériaux, mais tu ne construis pas un futur puisque tu ne revois jamais tes clients… » Cette réflexion fut le point de départ d'une nouvelle ère, celle de la conception et de la fabrication de ses propres bateaux.

La Genèse des Pabouk : L'Appel des Cat-boats Américains et l'Héritage du Vadcar

L'idée de créer ses propres voiliers a germé de cette volonté d'une production personnelle et de la rencontre entre son savoir-faire technique et une profonde inspiration esthétique. Le peintre et graveur américain Edward Hopper a joué un rôle clé dans cette démarche. L'œuvre de Hopper, avec ses représentations de cat-boats du Cap Cod, a inspiré le concepteur du Pabouk. Ces croiseurs ventrus et confortables étaient légion au début du 20e siècle, et leur image a profondément marqué Antoine Carmichaël. Il a développé un véritable "coup de cœur" pour ces bateaux des côtes Est américaines, comme ceux que l'on peut admirer dans les tableaux de Hopper. L'inspiration pour le gréement Catboat est très populaire sur la côte Est des États-Unis, dans des lieux emblématiques tels que Boston, Mystic Seaport, et Cap Cod.

En 1998, le contexte économique et matériel d'Antoine Carmichaël était modeste, comme il le raconte : « mon atelier était (est encore) tout petit et je n’avais pas trop de sous : il ne fallait pas consommer beaucoup de matières premières… » C'est dans ce cadre qu'il a d'abord tenté une incursion dans un autre domaine innovant : « J’ai donc fait un vélo en carbone ! » Cette très belle pièce a été présentée au Mondial du deux-roues et a rencontré un vif succès. Néanmoins, il est arrivé un peu après la fête, car les Chinois produisaient déjà des vélos beaucoup moins chers. En conséquence, il n’a jamais eu de commande, et l’unique vélo n’a fait que des expositions.

C'est alors qu'il s'est dit qu'il fallait qu'il se tourne vers la création d'un petit bateau. Pour concrétiser cette idée, il a entrepris des recherches approfondies. Il a « fouillé dans les vieux bouquins » en compagnie d'un ancien directeur du Château du Taureau, Joseph Canton, à Douarnenez. C'est au cours de ces recherches qu'ils ont découvert "Joy", un cat-boat de la côte Est américaine, qui est devenu une source d'inspiration majeure pour Antoine Carmichaël. Ce bateau l'a incité à concevoir un petit croiseur qui serait à la fois simple et très marin.

Les lignes de l'exceptionnelle carène du Vadcar ont été le point de départ pour son premier modèle, le Pabouk 260. Le Vadcar était en réalité un canot de 10 pieds du Havre, mesurant 3,41 mètres. Ce canot avait été construit par un amateur, Edmond Leplat, en 1892. Il était l’un des premiers petits yachts inspirés des bateaux de pêche, et le magazine Chasse-Marée n°9 l’a d’ailleurs présenté. Antoine Carmichaël a entrepris de moderniser et d'adapter cette conception. Il a réussi à agrandir les plans à la photocopieuse jusqu’à atteindre 2,60 mètres, une taille adaptée à sa table de travail. Ensuite, il a procédé à une épure minutieuse jusqu’à faire filer les lisses en red-cedar sur la forme, aboutissant ainsi à la naissance du Pabouk 260. Il souhaitait un cat-boat en raison de son coup de cœur pour ces bateaux, très présents sur les côtes Est américaines et immortalisés par les tableaux de Hopper. Il est important de noter que le Vadcar était initialement un cotre avec un bout dehors de deux mètres et une voile de flèche de 2,50 m², ce qui en faisait un voilier de parade au gréement coûteux. Antoine Carmichaël, en revanche, cherchait une solution plus simple et plus économique.

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L'Innovation du Lest Liquide : Le Système Unique par l'Eau de Mer

L'une des innovations les plus remarquables et les plus emblématiques des voiliers Pabouk est leur système unique de lest par l’eau de mer. Ce concept ingénieux a résolu plusieurs défis liés à la conception d'un petit voilier performant et facilement transportable. Antoine Carmichaël a dû faire face à la question du lest nécessaire pour assurer la stabilité de son premier Pabouk 260. Il savait qu’il fallait environ 300 kg de lest pour bien tenir la toile, mais il ne disposait pas d'une ligne de flottaison établie. Pour y remédier, il a mené une expérience pragmatique et inédite : il a amené le bateau dans une piscine et l’a chargé avec 100 kilos de gueuses pour l’enfoncer. Cependant, cela ne s'est pas avéré suffisant. Il a alors eu l'idée de le remplir avec des seaux d’eau, ce qui lui a permis de tracer ses lignes de flottaison extérieure et intérieure. Cette dernière lui a donné le plafond du ballast.

La révélation fut la simplicité de la solution : « Parce que j’avais compris qu’il suffisait de mettre un couvercle sur cette eau ! » Pour un bateau de cette taille, il était de toute façon nécessaire d’installer un plancher, alors autant que ce plancher serve de « fond de coque ». Le ballast est un principe très ancien, que l'on retrouve par exemple sur les crabiers de Roscoff, mais aussi sur les cargos lorsqu’ils sont lèges (à vide). Ce qui rend le système du Pabouk unique, c’est que le lest par l’eau de mer représente 100% du lest total du bateau.

Les avantages de ce système sont multiples et fondamentaux. Il offre un gain de poids considérable pour la manipulation et le transport du voilier. Lorsque le ballast est vide, le Pabouk perd les trois quarts de son poids, le rendant ainsi beaucoup plus maniable sur terre. Il est facile à naviguer et facile à échouer, ce qui en fait un véritable "passe-partout". En mer, le ballast plein apporte une stabilité rassurante, cruciale pour affronter le mauvais temps. Le comportement du bateau avec ce lest liquide est identique à celui d’un lest fixe, avec les mêmes courbes de stabilité. De manière impressionnante, la coque du Pabouk ne pesait plus que 70 kg au lieu de 400 kg grâce à cette conception.

Le fonctionnement du ballast est également très astucieux. L’eau entre dans la coque jusqu’à ce qu’elle atteigne le plancher, l’évent ayant préalablement laissé sortir l’air, un peu comme avec un puits de dérive. En cas de gîte, comme l’évent est alors bouché par la présence de l’eau, il ne peut plus laisser passer l’air, assurant ainsi la rétention du lest. Cette innovation, simple en apparence, a conféré aux Pabouk leurs qualités marines exceptionnelles.

L'Évolution de la Gamme Pabouk : Du 260 au 360, la Conquête de la Plaisance

Après le succès initial du Pabouk 260, Antoine Carmichaël a rapidement constaté le potentiel de son concept. La fabrication des coques sur moule s'avérait très rapide pour ces dimensions, lui permettant d’en fabriquer jusqu'à dix par an. Au total, trente-cinq exemplaires du Pabouk 260 ont été réalisés et vendus un peu partout en Europe, touchant des acquéreurs en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, aux Pays-Bas, et même à Saint-Barth. Cependant, le Pabouk 260, bien que très apprécié, était principalement un bateau de navigation portuaire. Antoine Carmichaël, animé par une soif de découverte, rêvait d’en avoir un plus grand pour pouvoir aller plus loin.

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Cette ambition a conduit au développement du Pabouk 360. Ce modèle a connu un succès encore plus marqué, avec quarante-huit exemplaires fabriqués, à raison de six par an. Son attrait résidait dans sa capacité à embarquer deux ou trois personnes et son cockpit plus ergonomique, offrant ainsi davantage de confort et de polyvalence. Le Pabouk 360 a conservé une "grosse cote" sur le marché de l’occasion, témoignant de sa popularité durable. Des figures comme Jacques Caraës ont même monté une flottille en en achetant cinq, et six autres ont été vendus à ses amis de l’Aber Wrac’h. Ce phénomène a fait du Pabouk un véritable bateau local, à l’image des cotres de Saint-Pabut, des Cormoran de Carantec, ou des Guépard du golfe du Morbihan, qui sont des mascottes dans leurs ports respectifs de Bretagne. Les Pabouk se sont ainsi déclinés de 2,60 à 3,60 puis à 4,85 mètres avec une petite cabine, un succès étonnant pour un voilier original.

Le Pabouk Love : L'Apogée du Croiseur de Poche pour le Solitaire

Le Pabouk Love représente le dernier-né de cette lignée, une évolution pensée pour ceux qui aspirent à une navigation côtière plus étendue et confortable. Il propose un rouf et une petite cabine équipée d'une couchette double, le rendant idéal pour la balade côtière et la randonnée en "rase-cailloux". Antoine Carmichaël le décrit comme un véritable « croiseur de poche », parfait pour « faire de la route en été quand il fait beau ou aller jouer devant le port quand il fait mauvais temps ». C'est un bateau conçu pour être sécurisant, capable de naviguer même dans la mer formée et par forte brise.

Pour la conception de ce modèle phare, Antoine Carmichaël s'est de nouveau tourné vers Marc Lombard en 2007. L'objectif était de concevoir le Pabouk Love de A à Z, tout en conservant les principes fondamentaux qui ont fait le succès de la gamme : le système de ballast par l'eau de mer et le concept de cat-boat. Ainsi est né le Pabouk Love, avec des dimensions généreuses pour sa catégorie : 4,85 mètres de longueur pour 2,20 mètres de largeur. Il a été pensé pour pouvoir naviguer en solitaire, offrant une liberté et une autonomie précieuses. Le petit rouf intègre une couchette et de nombreuses poches de rangement, optimisant l'espace pour une vie à bord agréable. Antoine Carmichaël a lui-même parcouru toute la Bretagne Sud sans encombre avec son Pabouk Love, affrontant des vents jusqu’à 25 nœuds pour naviguer au près. Ce bateau démontre ses qualités marines dans la brise en mer d’Iroise, sillonnant les côtes de la Bretagne Nord comme celles de la Bretagne Sud, par « sauts de puce ».

Le Pabouk Love est également réputé pour sa capacité à bien tenir la cape : voile bordée à plat, barre amarrée dans l’axe, il peut avancer en crabe à un nœud à 30° du vent. Vingt-neuf exemplaires du Pabouk Love ont été construits, certains propriétaires ayant déjà possédé un Pabouk 360 auparavant. C'est un bateau parfait pour un solitaire qui désire également embarquer des novices en toute sécurité. Malgré un déplacement que l'on pourrait qualifier de lourd, il ne génère jamais de stress. Le Pabouk Love est très bien toilé, avec 23 m² de voile pour un poids lège de 300 kg, auquel s'ajoutent 600 litres d’eau de mer une fois le ballast rempli. Les Pabouk sont reconnus comme étant très à l’aise dans la brise même si le tangage est conséquent, mais les manœuvres sont très simples avec une seule voile à gérer.

Construction Artisanale et la Touche Personnelle d'Antoine Carmichaël

La fabrication du Pabouk Love est un processus qui combine l'expertise industrielle et l'artisanat méticuleux d'Antoine Carmichaël. Pour la coque, il se rend chez Marée Haute et collabore avec Claude, le grand chef composite du chantier. Une fois la coque réalisée, Antoine la ramène chez lui pour la terminer dans son atelier personnel. C'est là qu'il s'occupe de l'aménagement du cockpit, de l'installation du plancher, de la menuiserie, de l'accastillage et du gréement.

La méthode de construction est innovante : le bateau est réalisé en deux demies-coques longitudinales qui incluent le pont et le rouf. Ensuite, le plancher de ballast est inséré comme une "semelle de chaussure", puis collé et stratifié à la coque. Ce plancher, en sandwich de dix centimètres d'épaisseur, est essentiel car c'est lui qui encaisse la poussée d’Archimède, participant activement à la flottabilité et à la structure du bateau.

Le rythme de production est artisanal, témoignant de l'engagement personnel d'Antoine Carmichaël : il en construit généralement trois par an, ou quatre les "bonnes années". C'est un travail exigeant qu'il décrit comme « crevant », nécessitant plus de 220 heures de travail en atelier, sans compter les finitions. Il effectue la majeure partie du travail seul, de la stratification à la livraison et à la prise en main du bateau par le client, bien que sa fille Margot lui apporte parfois un coup de main. Son dévouement est tel qu'il a déjà un Pabouk Love à réaliser pour le début de l’année et prévoit d'être présent au Salon Nautique avec Nautisme en Finistère pour présenter ses créations.

L'attrait des Pabouk s'étend au-delà des amateurs de voile classiques. Une version rose a d'ailleurs été commandée par Philippe Starck, le célèbre designer. Ce choix souligne l'esthétique et la fonctionnalité du Pabouk Love, un croiseur de poche qui séduit par son originalité et sa capacité à rester facilement transportable grâce à ses dimensions et son déplacement raisonnables.

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