Jean-Jacques Herbulot est une figure emblématique de l’architecture navale, connu pour avoir révolutionné la construction de bateaux de plaisance grâce à l’utilisation du contreplaqué marin. L’histoire de la plaisance est faite d’hommes et de femmes qui, de par leur impact sur la pratique de la voile, ont fait avancer la démocratisation d’un sport et d’un loisir, longtemps réservé aux élites. En France, tout a réellement avancé lors de l’après-guerre, et Jean-Jacques Herbulot est un des architectes navals qui a le plus fait pour la plaisance populaire.
Né en 1909, Jean-Jacques Herbulot a vécu une enfance perturbée par la Première Guerre mondiale, la famille ayant déménagé à Alger peu après. Il est ensuite revenu à Paris pour terminer ses études d’architecture, obtenant son diplôme dans les années 1920. Dès son plus jeune âge, son intérêt pour l’architecture se développe. Bien qu'il ait commencé à travailler pour la Ville de Paris en tant qu'architecte, sa véritable passion résidait dans la voile, qu’il pratiquait de manière intense en tant que réel sportif. Ce fin régatier, sacré plusieurs fois champion de France, a participé à de nombreuses reprises aux Jeux Olympiques en Star, en Firefly ou encore en 5,50 m JI, de 1932 à 1952. Il fut sélectionné pour les Jeux Olympiques en 1932 à Los Angeles et participa aux JO de Torquay sur un Firefly après-guerre, puis huit ans plus tard, à ceux de Melbourne sur un 5.50 m JI. C'est en vacances en Normandie qu'il a découvert la navigation, devenant rapidement l'un des meilleurs compétiteurs français.
En 1936, il a construit son premier voilier, un Sharpie 9m, bien qu'il ait dessiné son premier voilier, un Dinghy Herbulot de 4,5 m, en 1943. Parallèlement à son activité d’architecte, il n'a cessé de s’intéresser à la voile et à tous les problèmes qui lui sont liés. En 1936, le CVP a choisi le Sharpie 9 m2 en solitaire comme monotype de rivière, dessiné par l’architecte belge Staempfli. Le premier exemplaire a été construit en 1937 par Jean-Jacques Herbulot, avec une construction très originale : pont en contreplaqué de 10 mm et bordé en Masonite (une sorte d’Isorel). Connu pour l’originalité de ses conceptions et son goût de la performance, il mettra au point le spi avec une coupe en chevron, une véritable révolution pour l’époque.
Le Vaurien : Une Révolution Nautique et un Point de Départ
Jean-Jacques Herbulot est celui grâce à qui de nombreux jeunes sont devenus des terreurs de la régate, grâce à un dériveur magique qui était dans toutes les écoles de voile. Ce bateau, le Vaurien, dont certains ont conservé un exemplaire en collection datant de 1957, entièrement verni, est une merveille. La liste des bateaux que Jean-Jacques Herbulot a créés est fabuleuse, qu'ils soient de course ou de balade, et la voile française lui doit énormément.
Né en 1951, et lancé au Salon nautique en 1952, le Vaurien a constitué une véritable révolution. Il était un petit voyou sans vergogne qui venait bousculer le monde du yachting. L'idée était de permettre à tous les jeunes gens qui commençaient à passer leurs vacances sur des îles, grâce au Centre nautique des Glénan, d'acquérir le goût de la voile et de la mer, et de s'acheter ensuite un bateau bien à eux. Pour ces enfants dont les papas n'avaient pas tous un bateau, la mer et la voile restaient peu accessibles.
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La simplicité et le prix de ce dériveur étaient la priorité, ce qui explique son nom : "Vaurien". Le prix à l'époque était un peu plus cher que celui d'un vélo, le but étant d'intéresser le maximum de jeunes. Nombreux sont ceux qui en ont profité, même si de nos jours, nous sommes loin de la même histoire. Jean-Jacques Herbulot voulait faire partager au plus grand nombre son amour de la voile. Pour leur ouvrir les portes de la mer, il fallait inventer : faire léger, facile à manier, pédagogique, et surtout bon marché. La longueur de 4,08 m était déjà une signature, correspondant après la guerre à la longueur maximale des feuilles de contreplaqué disponibles.
Philippe Vianney, pour son école des Glénans, recherchait un bateau le moins cher possible. Pour un dériveur, le prix de deux bicyclettes lui semblait correct. Le Vaurien a donc valu 55 000 F en 1952, l'équivalent, en pouvoir d'achat, de 6 000 F en 2000. C'était une gageure par rapport aux 250 000 F que coûtait alors le Sharpie 9 m², le premier dériveur du marché (un solitaire). La simplicité et la rationalité justifiaient ce prix stupéfiant : la coque faisait 4,08 m de long parce que les feuilles de contreplaqué mesuraient 4,10 m, les flancs et les fonds plats se prêtaient à la construction en série, et l'accastillage était spartiate.
Le prototype fut construit chez Philippe Viannay, mais dut sortir sur la tranche, la porte étant étroite. Baptisé du nom d'un chien que Philippe regrettait beaucoup, le n° 0 navigua tout l'été 1952 aux Glénans, avec une voile de Firefly et un foc d'Argonaute. À son premier Salon nautique, en octobre 1952, sur les berges de la Seine, le Vaurien n° 1 a créé une véritable bombe qui a fait beaucoup parler d'elle.
Jean-Jacques Herbulot, convaincu que, pour en réduire le coût, il fallait le construire en grande série, voulait en réaliser au moins 200. C'était un chiffre ahurissant au début des années 50, les bateaux étant alors construits à l’unité. Il a réussi à convaincre le chantier Costantini de La Trinité-sur-Mer d’entreprendre la fabrication de 200 unités, moyennant un partage de l'investissement. La voilerie Le Rose de Concarneau s’est lancée dans la production de voiles en série, avec des laizes préparées d'avance et une ralingue piquée à la machine au lieu d'être cousue à la main. C'était, pour tous, la première fois : jamais, jusque-là, personne n'avait imaginé que l'on puisse produire 200 bateaux semblables.
Rapidement sont apparues des divergences sur les méthodes de construction, et l’architecte a pris le parti d'agréer un certain nombre de chantiers, parmi lesquels on peut citer Martin, Besnard, Bonnin ou Aubin. Au Cercle de la Voile de Paris, à Meulan, le Vaurien a accueilli sur la Seine, pendant l’hiver 1952-53 et le suivant, tous ceux qui voulaient l’essayer : et l’essayer, c’était l’adopter.
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En septembre 1953, avec déjà deux cents propriétaires, l'AsVaurien fut créée. Les commandes se bousculaient : il a fallu trouver d'autres constructeurs. Le 1er janvier 1954, il y avait 222 Vauriens. Le 15 août, ils étaient 400 en France, et le virus a commencé à se répandre. C'est d'abord la Belgique qui a été touchée, puis le Vaurien est parti à l'assaut de toutes les forteresses, à la conquête de tous ceux qui, sans lui, n'auraient pu venir à la voile, ou du moins auraient dû attendre encore bien des années pour y parvenir. Le Vaurien est rapidement sorti de sa vocation première de bateau école économique pour connaître un succès inégalé auprès des particuliers, avec au total 35 677 numéros de voile attribués par la classe. Très dynamique, cette dernière organise des régates réunissant souvent plus de 50 ou 60 bateaux, du jamais vu !
Malgré les jalousies, ses adversaires n'ont pas réussi à en venir à bout. Il faut dire qu'il avait à ses débuts de robustes amis : le Centre nautique des Glénan, le Touring Club de France, les Cahiers du Yachting. Et qu'il a toujours trouvé beaucoup d'enthousiasme et de dévotion au sein de ses associations nationales, puis du Comité International, le CIV, créé pour coordonner tous les efforts nationaux et qui a bénéficié du dévouement de ses présidents et de tous ses membres.
Aujourd'hui, tous ceux qui naviguent au plus haut niveau se souviennent d'avoir débuté en Vaurien. On en trouve dans toutes sortes de coins inattendus, un peu partout dans le monde, comme en témoignent les championnats du monde annuels, qui rassemblent 100 bateaux de 10 ou 12 nationalités, ou les courriers qui nous parviennent de lieux lointains. Léger, bon marché, le Vaurien s'est emparé des quelques écoles de voile de l'époque, a permis d'en fonder de nouvelles, créant sa propre pédagogie grâce à ses qualités nautiques. Il est facile à transporter (on peut le mettre sur une remorque accrochée à la voiture : la 4 CV a connu le même engouement) et l'on a pris l'habitude de se retrouver dans des régates qui groupent 30, 40, 50 bateaux.
Enfant chéri de J.J. Herbulot, le Vaurien reste aujourd'hui l'un des moyens les moins chers de mettre deux personnes sur l'eau et de disputer des régates passionnantes. Avec son concept simpliste, un bateau pour le prix de deux vélos, le Vaurien a constitué un véritable phénomène de société. Sa carrière n'est toujours pas terminée. Cinquante ans déjà ! Cela paraît extravagant, c'est vraiment un âge respectable pour une série, un âge où l'on pourrait se prendre au sérieux. Le Vaurien, un bateau sans histoire, qui a déjà son histoire, comme le titrait une revue spécialisée en 1981. Son histoire est notablement plus longue.
L'Innovation par le Contreplaqué Marin : Une Accessibilité Rénovée
Jean-Jacques Herbulot est l'auteur d’une centaine de plans de bateaux de 4 m à 20 m. C’est le principal artisan de la démocratisation de la plaisance par l’utilisation, dès 1950, du contreplaqué marine pour la réalisation de petites unités peu coûteuses, maniables et très marines. Cette matière permet de construire des bateaux légers, robustes et surtout économiques, rendant ainsi la pratique de la voile accessible à un plus grand nombre de personnes.
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Le contreplaqué a résisté au supplice de la bouilloire et du balcon. C'est grâce à ses créations que de nombreux jeunes ont pu découvrir la voile à un coût raisonnable, contribuant ainsi à populariser ce sport en France et au-delà. Jean-Jacques Herbulot est un des architectes navals qui a le plus fait pour la plaisance populaire, notamment avec l’allemand Ricus Van De Stadt. Soucieux de toujours améliorer ses créations, Jean-Jacques Herbulot a introduit des innovations telles que les spinnakers découpés en chevron. Ces améliorations techniques augmentaient non seulement la performance des voiliers, mais aussi leur maniabilité.
En 1965, le dériveur fétiche du contreplaqué s'est converti au polyester aux Ateliers Maritimes Croisicais. Il est toujours construit en Espagne et en France (par le chantier Bihoré au Croisic), alors qu'un fabricant italien est resté, lui, fidèle au contreplaqué. Spair Marine a débuté la construction des Vaurien en polyester à la fin des années 60, puis Bihoré à partir de 1971. Ce chantier croisicais en a produit quelque 2 700 exemplaires en 25 ans, dont 2 en 1996. Le Vaurien existe en trois versions : un Vaurien "compétition" avec une coque allégée, une version standard et une version pour les écoles de voile, avec une coque renforcée dans les fonds ou sur les plats-bords.
Aujourd'hui, l'As. Vaurien vend chaque année une quinzaine de plans destinés à la construction amateur. Elle aide ces derniers à se procurer au meilleur prix voiles, gréement ou accastillage. L’association estime que, pour naviguer sur un bateau neuf de sa construction, il faut dépenser entre 3000 F et 45 000 F, plus 6000 F pour le jeu de voiles et le gréement. Aujourd'hui, la production est confidentielle et ne concerne plus que les flottes pour les écoles de voile ou les clubs.
L'évolution du Vaurien s'est faite lentement, pour éviter la course à l'accastillage et rester fidèle à ses objectifs initiaux. Depuis quelques années, la construction amateur a donné une nouvelle impulsion à la série et Jean-Jacques Herbulot, soucieux de l'avenir de son enfant chéri, a mis au point un mode de construction original dit "composite" : bois plastifié, qui est à la portée de celui qui sait se servir d'une règle et d'une scie et qui ne dispose pas d'une fortune pour acheter un bateau sophistiqué. Pour quelques 4 500 F et un peu de sueur, il pourra rivaliser en compétition avec les meilleurs, ou se mêler à la foule des promeneurs en quête d'évasion.
Une Œuvre Navale Riche et Diversifiée : Du Dériveur au Course-Croisière
La liste des bateaux conçus par Jean-Jacques Herbulot serait trop longue pour être citée complètement, mais du Dinghy 4,5 m à son dernier-né pour la construction amateur, le Vélizy II, Jean-Jacques Herbulot s’est attaché à ne jamais créer de modèles s’auto-concurrençant. Parmi ses créations, on trouve l'Argonaute, le Vaurien, la Caravelle, le Corsaire, le Mousquetaire.
La Caravelle, elle aussi, est une création de J.J. Herbulot. On se demande parfois si quelqu'un se souvient des Cavales, ou pourquoi personne n'a parlé du Mousquetaire. Moi, j'ai eu un mousquetaire classique. Le Maraudeur est un petit dériveur lesté de 4,83 m dessiné il y a 53 ans par Jean-Jacques Herbulot. Environ 2500 unités ont été construites, ce qui dénote les qualités de ce bateau qui n’a aucun équivalent plus récent. Il est à la fois bateau de régate, voilier de promenade ou même de camping côtier, grâce à sa petite cabine. Le Maraudeur est à mi-chemin entre le dériveur de sport et le petit habitable. Il s’agit d’un petit voilier vif et bien lesté. Le Maraudeur est construit avec de chaque bord deux bordés développables en contreplaqué et un bouchain en bois moulé, solution dont l'architecte s'est inspiré pour le Méaban, le Pen-hir et le Toulinguet. Naturellement le nouveau Maraudeur, dit CI pour construction individuelle, reste parfaitement conforme à la jauge : mêmes formes, même gréement, même devis de poids.
Une association de propriétaires très dynamique a souhaité lui permettre de prolonger son développement. Comme les constructions professionnelles en petite série deviennent chères, quel que soit le matériau, bois ou plastique, l’idée est de revisiter la conception du bateau pour le rendre aussi accessible que possible à la construction amateur. Un avant-projet complet a été réalisé, apportant des solutions pour l’amélioration de la sécurité et le plan de pont pour lequel la jauge laisse une grande liberté. Un rouf en sifflet, réalisé en contreplaqué cousu-stratifié a été dessiné et permet de mâter plus facilement que sur le plan d’origine (c’était un des rares défauts !). Un dossier complet pour constructeurs amateurs devrait voir le jour en 2013.
Qui ne connaît pas le Corsaire ? L’association de propriétaires est très active et plus de 3500 unités sont amoureusement entretenues par des passionnés. Ce voilier de 5,50m est plus marin que les voiliers de la classe, arrivés plus tard. Le Mousquetaire est arrivé en concurrence avec le Muscadet, ce dernier ayant connu un plus grand succès commercial.
Le Cap Corse : Entre Performance et Intemporalité
Le Cap Corse est un petit voilier de course-croisière. Sur le plan sportif, il fut le champion indiscutable des croiseurs légers de sa catégorie dont il remporta le titre en 1972 et de 1974 à 1979. Il en est ainsi, malgré leur apparente similitude, pour le Corsaire et le Cap-Corse qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, sont d’une conception totalement différente.
Nous ne saurions dire exactement combien de Corsaire ont été construits (plus de 3000 unités sont construites en France dont 150 sont exportées aux USA et plusieurs dizaines en Australie ; en Suisse, au Bouveret, le chantier Amiguet en produit près de 900 et continue), mais les Cap-Corse en sont au numéro de série 600. Ceci nous laisse penser qu’il s’agit du bateau destiné à la construction amateur le plus diffusé en France.
Par ailleurs, la technique du bois moulé ayant permis à l’architecte, dès 1957, d’arrondir ses célèbres bouchains vifs, le Cap-Corse se retrouve aujourd’hui avec des formes et une esthétique dont la « modernité » ne laisse aucun doute. Cette approche lui permet d’être aujourd’hui encore proposé aux constructeurs amateurs qui restent parfois incrédules en apprenant l’année de conception du bateau. Les succès qu’il a remportés à l’occasion de ses dernières apparitions aux Salons de Paris, du Transportable et de La Rochelle en disent long sur le trait de crayon génial de son concepteur.