Le voile traditionnel algérien : histoire et signification

Le voile traditionnel algérien, riche d'histoire et de significations, a connu des évolutions notables au fil des décennies, reflétant les transformations sociopolitiques et culturelles du pays. Cet article explore l'histoire du voile en Algérie, son évolution à travers les époques et les significations qu'il revêt pour les femmes algériennes.

Évolution du voile algérien à travers les décennies

Les années 1960 : entre lutte pour l'indépendance et traditions

Dans les années 1960, le port du voile était loin d'être généralisé chez les jeunes filles. Certaines d'entre elles participaient activement à la lutte pour l'indépendance, portant des treillis, des casquettes et des armes. D'autres, voilées, utilisaient leurs haïks pour transporter de l'argent, des armes et des documents. Pour certaines, le port du haïk était lié au mariage.

Les mères étaient souvent connues pour porter le haïk et le 3jar (voilette). Le haïk, au-delà de sa fonction vestimentaire, était un acte de résistance nationale contre la politique coloniale française.

Les années 1970 : l'émergence d'un nouveau voile

Dans les années 1970, de jeunes filles ayant interrompu leurs études se voilaient dès que leur corps prenait des formes plus féminines. Elles portaient alors une gabardine de couleur claire et un petit foulard assorti, ainsi que le 3jar. Ce voile était souvent imposé par les pères, mais il ne couvrait ni les jambes ni complètement les cheveux.

À cette époque, l'autorisation d'enlever le voile était souvent du ressort du mari, et cela pouvait même faire partie des conditions du mariage. Les femmes divorcées ou veuves étaient souvent mal vues si elles décidaient de se défaire du voile.

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Les années 1980 : l'apparition timide du hijab

Les années 1980 ont vu l'apparition du hijab, bien que de manière encore marginale. Certaines femmes revendiquaient timidement leur liberté de choix, tandis que d'autres affirmaient plus ouvertement leur volonté de revenir aux préceptes de l'islam. Celles qui ne portaient pas le hijab affirmaient leur choix de ne pas le faire et ne comprenaient pas toujours les motivations de celles qui le portaient.

Les années 1990 : la pression s'intensifie

Dans les années 1990, le nombre de femmes portant le hijab a considérablement augmenté, exerçant une pression de plus en plus forte sur les autres femmes. Beaucoup ont résisté aux intimidations et aux menaces, mais certaines ont fini par céder, choisissant de porter le hijab par manque de choix. Même les mères ont progressivement adopté le hijab, le trouvant plus pratique que le haïk.

Les années 2000 : un retournement de tendance

La tendance s'est inversée dans les années 2000, les femmes sans voile devenant plus visibles, à l'image des femmes portant le hijab dans les années 1980. Les jeunes filles choisissaient librement ou non de porter le hijab. Les espaces de liberté des femmes se sont restreints, et leurs sorties étaient principalement utilitaires.

Les motivations pour porter le hijab étaient diverses : la foi, la culpabilité, la facilité ou l'opportunisme. Les hijabs étaient souvent sombres et uniformes, mais la capacité d'adaptation des femmes algériennes a permis une personnalisation et une diversification des styles.

À l'approche des années 2010, les hijabs colorés et personnalisés sont devenus plus courants, tandis que d'autres femmes ont opté pour des jupes ou des robes longues, des vestes à manches longues, ou les mêmes tenues qu'avant le hijab. Les femmes ont retrouvé une certaine coquetterie et une envie de plaire, d'abord à elles-mêmes.

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Le haïk : symbole de la tradition féminine et de la résistance

Le haïk est une longue pièce de tissu blanchâtre, crème ou écru, en laine ou en soie, qui voile la femme algérienne de la tête aux pieds. Son visage est partiellement masqué par un petit triangle de dentelle brodée appelé djār. Le haïk est considéré comme un héritage de la présence ottomane en Algérie, bien que le mot provienne de l'arabe hāka, qui signifie « tisser ».

Il existe différentes sortes de haïk à travers les régions d'Algérie, le plus célèbre étant le haïk mrama propre à Alger. La mlaya, de couleur noire, est la tenue traditionnelle de la femme de l'Est algérien, portée en signe de deuil à Salah Bey.

Le haïk est généralement porté par la femme à l'extérieur de son foyer, lors des mariages, des funérailles ou autres occasions. Certaines familles conservatrices continuent d'exiger le haïk dans la dot de la mariée, et des grand-mères le conservent précieusement pour l'offrir à leurs petites-filles le jour de leur mariage.

Au-delà de sa fonction vestimentaire, le haïk était un acte de résistance nationale algérienne contre la politique coloniale française. Les femmes l'utilisaient pour cacher des armes et des documents, risquant leur vie pour la libération du pays. Cette épopée a été immortalisée par le film La Bataille d'Alger.

Frantz Fanon a consacré un chapitre de son ouvrage Sociologie d'une révolution (L'an V de la Révolution algérienne) à la symbolique du haïk dans le contexte colonial, soulignant comment le voile est devenu l'enjeu d'une bataille grandiose pour la société coloniale.

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Points de vue divergents sur le retour du haïk

À l'occasion du cinquantième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie, les opinions divergent quant au retour du haïk et à la légitimité de sa revendication actuelle. Certains, comme l'écrivain Kaddour M'Hamsadji, y voient un symbole de fierté et de patrimoine national, tandis que d'autres, comme l'écrivaine Wassyla Tamzali, dénoncent le voile comme un instrument d'oppression psychologique des femmes.

Le journaliste Akram Belkaïd estime que le haïk n'est pas la solution et que le hijab est préférable car il ne cache pas le visage de la femme. Il plaide pour l'égalité des droits entre les hommes et les femmes et l'abrogation du Code de la famille.

Le voile aujourd'hui : entre tradition et modernité

Aujourd'hui, rares sont les femmes qui portent le haïk, car il ne correspond plus aux exigences de la vie moderne. Il est impératif de revisiter les libertés individuelles des femmes en Algérie et de transformer les attitudes machistes ancrées dans les mentalités patriarcales. Les Algériennes doivent continuer à lutter pour acquérir leurs droits les plus élémentaires.

Le voile en Algérie est un sujet complexe et multidimensionnel, qui reflète les tensions entre tradition et modernité, religion et politique, identité et liberté. Son histoire est intimement liée à celle du pays et à la lutte des femmes pour leur émancipation.

Voile ou Hijab des femmes musulmanes entre l’idéologie coloniale et l’idéologie islamique traditionaliste : une vision décoloniale

La thématique du voile des femmes musulmanes est au cœur du débat féministe et des débats sur la modernité, la liberté et la place du religieux dans les sociétés contemporaines. La focalisation sur ce sujet révèle l’approche binaire véhiculée par la vision néo-orientaliste et par la rhétorique identitaire du discours islamique. Il est important de déconstruire ces deux visions dominantes pour proposer une pensée alternative.

Le « voilement » des femmes musulmanes est considéré comme le marqueur de visibilité de l’islamisation. La vision néo-orientaliste oppose « voilement » et « dévoilement », associant le premier à l’archaïsme de la tradition et le second à la modernité. La vision islamique conçoit le « voilement » comme le marqueur essentiel d’une identité islamique menacée par le « dévoilement ».

Dans les deux visions, le corps des femmes est au centre. Se « dévoiler » pour les uns c’est se « moderniser » et « s’émanciper », tandis que pour les autres c’est « trahir » ses racines et rompre avec son identité religieuse. Se voiler revient pour l’idéologie moderniste à se situer en dehors de la modernité, tandis que dans la vision islamique c’est s’enraciner dans l’espace identitaire islamique et « résister » à l’occidentalisation.

Le voile dessine les frontières d’un « impensé » entre la question de la visibilité et le corps féminin, et toute la définition de la modernité. Le corps des femmes musulmanes incarne le lieu de tension entre les représentations de la modernité et celles de l’anti-modernité. Pourquoi reviendrait-il aux femmes musulmanes, et uniquement à elles seules, de porter le « poids » de cette visibilité multiple ?

Le voile n’est-il pas finalement ce lieu de tous les paradoxes, puisqu’en dissimulant il met à nu la vulnérabilité de l’idéal égalitaire, des différences et des rapports dominants/dominés, mais aussi et surtout l’incohérence de l’imaginaire musulman quant à cette question du corps des femmes !

Perspectives politico-historiques du voile ou « hijab » dans le monde musulman

Jusqu’au début du 19ème siècle, l’habit des femmes arabes, berbères et musulmanes se résumait à une diversité vestimentaire allant du Haik à la Jellaba, au tchador, niquab, longs voiles noir, blanc ou colorés, jusqu’aux foulards des campagnardes. Il y avait une diversité vestimentaire géographique où se mêlait le religieux avec le culturel, comme dans d’autres régions de la Méditerranée.

Au Maroc, il était impossible de différencier les femmes de confession juive des femmes musulmanes, toutes les deux portaient la jellaba. L’histoire contemporaine du voile ou hijab a commencé en Égypte, et c’est là-bas que se manifeste avec le plus de virulence tout le débat sur la question du corps des femmes et l’approche du religieux sur cette question.

On peut résumer les grandes évolutions de la question du voile/hijab à quatre périodes :

Période de la colonisation de la majorité des pays arabes

C’est vers la fin du 19ème siècle, en Égypte, que le premier débat sur le voilement des femmes a été soulevé. Mohammed Ali pacha a envoyé trois savants religieux d’Al Azhar à Paris pour s’initier aux avancées scientifiques et académiques de l’Occident. Le Sheikh Rifaat Attahtawi a provoqué la polémique en rédigeant un ouvrage dans lequel il critique les pratiques comme la répudiation, la polygamie et la non-mixité.

Le livre du Duc d’Harcourt, « l’Egypte et les Egyptiens », a été le déclencheur de l’intense débat sur les femmes. Ce livre critique le statut des femmes en Égypte, leur voilement, leur réclusion et leur discrimination.

Quassim Amine, à travers son livre « Tahrir el Mar’a », va dénoncer les traditions misogynes qui oppriment les femmes au nom de l’islam et affirme que ce n’est pas l’islam qui impose leur réclusion, mais la culture et la tradition patriarcale locale. Il revendique l’idée du dévoilement comme étant la voie à la légitime participation sociopolitique des femmes.

Le livre de Quassim Amine a constitué un tournant décisif dans le discours sur l’émancipation des femmes arabes et a suscité une polémique des plus virulentes. C’était le point de départ d’un débat qui n’en finira pas de provoquer des débats polémiques, passionnés et d’une extrême virulence à travers l’ensemble du monde musulman.

Il faudrait cependant savoir remettre ce débat dans le contexte de l’époque, à savoir celui d’une Égypte et d’un monde arabe sous l’emprise coloniale. Tout ce que ce monde colonisateur représentait était perçu comme « étranger » à la culture islamique, comme une grave menace de déculturation et donc forcément inacceptable.

La question des femmes a été l’une des questions centrales dans ce rapport de force entre islam et colonisation, et ses conséquences sont encore palpables à travers le dilemme actuel entre modernité et tradition des sociétés arabo-musulmanes actuelles.

Le dévoilement, comme l’émancipation et les droits des femmes, étaient entendus comme des concepts conçus dans les bagages du colonisateur, perçu avant tout comme un oppresseur, et donc moralement et éthiquement irrecevables.

Le colonisateur a largement contribué à l’instrumentalisation de l’histoire du voile des femmes musulmanes. Les récits orientalistes sur l’infériorité des sociétés à coloniser se sont focalisés essentiellement sur la thématique des femmes qui étaient considérées comme étant des êtres opprimées par leur tradition religieuse.

Ces récits étaient forts utiles pour le colonisateur européen, puisqu’ils pouvaient cautionner son entreprise coloniale de mission civilisatrice. L’homme blanc européen devait non pas uniquement apporter la civilisation à ces sociétés, mais aussi « sauver » les femmes de l’oppression et la réclusion imposées par l’homme indigène.

Lord Cromer, Consul général de la Grande Bretagne en Égypte, était un fervent opposant au mouvement féministe et au suffrage des femmes dans son pays natal, alors qu’en Égypte il fut un « supposé » grand défenseur des droits des femmes et surtout un fervent opposant à leur voilement et réclusion ! Il n’avait de cesse de dénoncer le statut des femmes musulmanes, en affirmant : « le statut des femmes en Egypte mais aussi dans l’ensemble des pays mohammadiens constitue en soi un obstacle fatal à leur développement et à leur élévation au rang des nations civilisés ».

Alors que Lord Cromer répétait sa rhétorique envers les femmes, sur le plan pratique il ne faisait absolument rien pour améliorer le sort de ces mêmes femmes. En effet, l’histoire raconte comment il ne voulait surtout pas investir l’argent de son gouvernement dans la construction d’écoles et dans l’éducation malgré la grande demande pour cela à l’époque.

Dans l’Algérie des années 1950, les mêmes scénarios vont se répéter : les responsables de l’administration française vont porter le maximum de leurs efforts sur le port du voile, conçu comme symbole du statut de la femme algérienne. L’administration dominante va entreprendre des actions concrètes afin de défendre les femmes algériennes humiliées et cloîtrées.

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