Comprendre la voile "pince de crabe" : entre tradition ancestrale et ingénierie moderne

L'exploration des solutions de propulsion vélique alternative nous ramène souvent vers des concepts éprouvés par les navigateurs du Pacifique depuis des siècles. La voile dite en "pince de crabe", par sa géométrie singulière et son comportement aérodynamique particulier, représente une alternative fascinante aux gréements marconi contemporains. Utilisée traditionnellement sur les pirogues polynésiennes, cette voile se distingue par sa forme incurvée caractéristique, rappelant la pince du crustacé, et par une efficacité structurelle qui continue d'inspirer les architectes navals aujourd'hui.

Les fondements théoriques et les avantages mécaniques

La voile pince de crabe est souvent perçue comme rudimentaire, pourtant, elle cache une physique de vol très élaborée. Lorsqu’on choque la voile, sa rotation autour de la vergue très inclinée génère une composante verticale sous le vent du centre de flottaison. Ainsi, lors d’une rafale, le fait de choquer aura tendance à augmenter le moment redresseur en plus de diminuer la surface de portance. Grâce à cette caractéristique, des embarcations équipées de ce type de voilure peuvent naviguer avec toute leur toile dans des vents soutenus, là où un gréement classique exigerait déjà une réduction de voilure.

Au-delà de la stabilité, cette géométrie permet de maintenir un centre de voilure beaucoup plus bas que sur un gréement Marconi classique, ce qui accroît d’autant la stabilité du navire. Ces performances permettent de diminuer sensiblement la surface de voile de la pince de crabe à rendement équivalent, ce qui minimise les efforts structurels sur le mât et les contraintes physiques pour l'équipage. Le rendement de ce profil, que beaucoup considèrent comme archaïque, est en réalité d'une grande finesse aérodynamique.

Expérimentations contemporaines et simplicité constructive

La démocratisation de ce gréement passe par des tests grandeur nature. Il a été démontré que la bâche polyéthylène est un matériau vraiment génial pour faire des prototypes de voilures à très bas prix. L'utilisation d'une bâche bas de gamme de 140g/m2, en partie cousue à la machine à coudre domestique, en partie scotchée avec de l'adhésif armé courant, permet d'obtenir un résultat très solide. Cette technique est largement usitée par les Américains du Nord qui s'en servent même pour des gréements permanents.

La mise en œuvre est simplissime : un mât de seulement 2m implanté dans le banc avant, une vergue-entretoise de 2m, une articulation par un simple cordage en tête de mat et milieu de vergue, deux grandes vergues faites avec 2 mâts de planche à voile. Une bascule par deux écoutes en bout d'entretoise, et un hale-bas sur la pointe avant pour régler l'inclinaison. C'est probablement le gréement le plus simple à réaliser, la toile est plane et le creux est donné par les vergues, ce qui le rend réalisable sans compétences techniques particulières, avec des performances plus qu'honorables.

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Performances en navigation et manœuvrabilité

Sur des unités comme le Youkou Lili, l'installation d'une voile en pince de crabe offre des performances satisfaisantes dès la première sortie. Si le près n'est pas extraordinaire (60 degrés), c'est souvent dû à un apprentissage nécessaire, car il y a beaucoup plus de réglages sur une voile en pince de crabe que sur une voile au tiers. Selon l'allure, on peut l’apiquer (vergue parallèle au mât) ou la "pointer" (pointe en avant). On peut également jouer sur le creux de la voile avec la tension des vergues ou en cintrant les vergues.

Le principe de bascule fonctionne très bien. Bien qu'il soit un peu étrange au début de faire passer la voile au-dessus de sa tête, cela permet de réaliser des manœuvres comme le virement ou l'empannage avec autant d'efficacité qu'avec une voile au tiers. Lors d'essais réalisés sur l'étang de Feins ou dans le Golfe, des bateaux équipés de cette voilure ont pu rivaliser sans difficulté avec des embarcations de taille équivalente. Il faut toutefois noter que la technique "pince de crabe" implique de réguler la position de sa main avant sur l'écoute en bloquant temporairement l'écoute entre deux doigts de la main arrière, qui par ailleurs tient la barre avec le reste de la main.

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