Le Voile de la Vierge, ou Sancta Camisia, conservé à la cathédrale de Chartres, est une relique d'une valeur inestimable, tant sur le plan religieux qu'historique. Ce voile est au cœur d'une histoire riche en événements, intimement liée à celle de la cathédrale et de la France elle-même.
Genèse et Constitution du Trésor de la Cathédrale
Le trésor de la cathédrale de Chartres s'est constitué autour de reliques remarquables, la plus précieuse étant le voile de la Vierge, connu sous le nom de Sancta Camisia. Ce voile a fait l’objet de l’un des plus grands pèlerinages de l’Occident médiéval. Les offrandes généreuses en argent, ex-voto et objets précieux ont progressivement fait du trésor de la cathédrale l’un des plus riches de France, documenté par des inventaires depuis 1322. Avant le début du XVIe siècle, le trésor est conservé dans un lieu protégé dont l'emplacement demeure inconnu.
Un Parcours Historique Agité
Étroitement lié à l’histoire religieuse et politique de la France, le trésor a traversé les époques, marqué par les dons, les confiscations, et les destructions. Pendant la Révolution française, de nombreux reliquaires sont en effet profanés, la plupart des objets en orfèvrerie fondus, et les textiles brûlés pour en récupérer les fils d'or et d'argent.
À partir du Concordat, le trésor est reconstitué grâce à des dons et des commandes, notamment après l’incendie de la charpente en 1836.
La Sancta Camisia : Origines et Traditions
La tradition veut que ce voile, autrefois appelé « Sainte Chemise », ait été celui porté par la Sainte Vierge à l’Annonciation et à la Nativité. La relique du Voile de la Vierge, présent depuis plus d’un millénaire en terre chartraine, est un lieu de prière pour de nombreux fidèles.
Lire aussi: Maraîchage Sans Pesticides
L’incendie de 1194 souligne l’importance capitale que la relique revêt pour les catholiques : alors que les flammes ravagent l’édifice, les chanoines se réfugient dans la crypte avec le Voile. Alors qu’on le pensait perdu, voilà que les chanoines ressortent des décombres trois jours plus tard - dans une analogie avec la Résurrection - en brandissant, intacte, la précieuse relique. En 876, le roi de France Charles le Chauve offre à la cathédrale la Sainte Chemise (Sancta Camisa), nommée aujourd’hui Voile de la Vierge. Cette relique aurait été portée par Marie le jour de la naissance de Jésus, ce qui en fait une des reliques les plus précieuses pour les Chrétiens : liée à Marie et au Christ lui-même comme un témoignage de l'incarnation de Dieu sur terre. Charles le Chauve détenait ce voile de son grand-père Charlemagne qui le conservait dans son palais à Aix-la-Chapelle. L’empereur Charles l'avait reçu en présent de l'impératrice Irène de Byzance, impératrice du Saint-Empire romain d’Orient à Constantinople.
"Cette relique est l’illustration visuelle de la plus ancienne prière à la Vierge, le Sub tuum præsidium, où le fidèle dit : “Sous l’abri de ta miséricorde, nous nous réfugions” » explique l’abbé Jacques Pottier, chanoine titulaire de la cathédrale. En 911, alors que les Normands s’apprêtent à mettre à sac la ville, l’évêque de Chartres, montant sur les remparts, expose le Voile de la Vierge pour galvaniser les troupes. En face, des chroniques rapportent que les Normands sont comme aveuglés, permettant leur défaite. « Depuis saint Irénée, la Vierge Marie est “notre avocate”, rappelle l’évêque de Chartres, Mgr Philippe Christory. Dès lors, il faut confier à son intercession notre protection contre les aléas de la vie, contre les forces occultes… »
Le Voile : Un Symbole de Protection et de Dévotion Mariale
Par cette prière, Marie-Agnès s’inscrit dans une longue tradition de demande de protection à la Vierge, qui a même traversé l’Atlantique pour rejoindre, grâce aux missionnaires chartrains, les tribus des Premières nations du continent américain. En action de grâces, ces mêmes tribus ont envoyé des colliers de perles - aujourd’hui exposés dans le Trésor de la cathédrale - qui revêtent, à leurs yeux, une valeur inestimable, à hauteur de leur reconnaissance envers Notre-Dame de Chartres.
Au Moyen Âge, une tradition disait que les Gaulois, bien avant le christianisme, auraient honoré ici une vierge qui allait enfanter quelque part dans une lointaine contrée en Orient.
Description Matérielle et Historique de la Relique
Voile de tête tel qu'en portaient au début de l'ère chrétienne les femmes au Moyen Orient (d'après les conclusions de l'expertise effectuée en 1927 par le musée des Tissus de Lyon), la tradition le donne pour avoir appartenu à la Vierge. Envoyé à Charlemagne par l'empereur d'Orient Constantin V en 792, puis confié à l'abbé d'Aix-la-Chapelle, il fut offert à la cathédrale en 876 par Charles le Chauve. Il fut enfermé dans une châsse exécutée peu après l'an mil par l'orfèvre Teudon. Comme celle-ci n'était jamais ouverte, on ignorait la forme et le désigna sous l'appellation de chemise (camisia). A la première translation connue en 1712, on s'aperçut qu'il s'agissait en réalité d'une pièce de tissu de 5m30 de long et de 46 cm de large, elle-même enveloppée dans une étoffe de soie (conservée au trésor de la cathédrale), et elle fut nommée alors Voile de la Vierge. Restée intacte jusqu'à la Révolution, la châsse fut ouverte les 17 et 24 novembre 1793, puis détruite, et le voile découpé et partagé entre les assistants. En 1809, Monseigneur de Lubersac, ancien évêque de Chartres, retrouva plusieurs morceaux : celui-ci, le plus grand, fut exposé dans une nouvelle châsse de 1822 à 1849, puis transféré dans un nouveau reliquaire de 1855 à 1876. En 1969, il fut placé à demeure dans la châsse actuelle exécutée en 1876 pour la commémoration du millénaire du don de la relique ; un autre morceau qui mesure 25 cm sur 13 cm est présenté dans un reliquaire dans la chapelle de Vendôme.
Lire aussi: Supports proposés pour les stages de voile
La relique est également présente grâce à divers objets arborant la forme d’une chemisette, motif présent à de multiples reprises dans la cathédrale, notamment parce qu’il devint l’emblème du chapitre à partir du XVIe siècle. "À la Vierge, honneur et dévotion", comme l’attestent notamment plusieurs objets offerts en ex-voto à Notre-Dame de Chartres.
Le Voile à Travers les Époques : Sauvegarde et Protection
On a l’habitude, à propos de la grande relique mariale, de signaler son arrivée à Chartres en 876 et d’affirmer qu’elle n’a plus quitté la cathédrale depuis cette date. Il faut apporter quelques nuances…Le Voile a été conservé à Lourdes pendant la seconde guerre mondiale.
En juin 1940, le clergé de la cathédrale ne voulait pas qu’il arrive malheur au voile pendant les tourments de la guerre. M. le chanoine Fessler, archiprêtre et M. l’abbé Lefeuvre, vicaire, firent confectionner une boîte protectrice où il leur fut possible d’y déposer le coffret de cèdre enchâssé dans le reliquaire, autre que la Monstrance. Ces deux prêtres partirent de Chartres en compagnie de M. l’abbé Bouard et allèrent en Normandie pour y laisser ce dernier. Tous deux firent route sur Mondoubleau, Fougères, Billet, un endroit où les allemands étaient exactement à 20 km au nord.
À Ancenis, ils passèrent la Loire puis s’installèrent avec la relique durant une semaine au grand séminaire de Luçon, en Vendée. Ils atteignirent Bergerac et c’est en cours de route qu’ils décidèrent d’aller à Lourdes et de confier le reliquaire du voile de la Vierge au chapelain de la basilique.
La Dévotion Mariale à Chartres : Le Voile et Notre-Dame du Pilier
Tandis que les nombreux visiteurs, téléphone portable à la main, mitraillent le tour de chœur restauré, représentant 40 scènes de la vie du Christ et de la Vierge Marie. À deux pas du Voile, une nuée de cierges indique l’autre grand lieu de dévotion mariale, sans aucun doute le plus populaire de la cathédrale : Notre-Dame du Pilier. Si des fidèles de toute condition viennent y prier, cette statue de la Vierge est associée à une intercession toute particulière pour les mères en désir d’enfant, ou enceintes.
Lire aussi: Entreprise Radiée : La Voile Bleue
Une mère, à genoux avec ses enfants, est d’ailleurs en train de prier avec eux, tandis que les grands-parents sont assis un peu plus loin. Le grand-père, Philippe, est un grand familier de Chartres, son « lieu de prédilection », pour qui « pas une semaine ne passe sans que l’on s’y rende ». « Notre-Dame, c’est quelque chose… souffle l’homme de 77 ans. Nous lui avons confié nos trois enfants avant leur naissance et nous avons fait de même avec nos petits-enfants. Aujourd’hui, nous confions à Notre-Dame du Pilier l’avenir de la foi catholique en France, qui nous préoccupe. »
Dans la cathédrale tout entière dédiée à la Vierge Marie, le reliquaire du Voile et Notre-Dame du Pilier font donc partie du cœur battant de l’édifice, portés par une dévotion mariale bien vivante.
Miracles et Anecdotes Autour du Voile
Normands en déroute pendant l’invasion normande qui déferle sur la France, au 9e siècle, l’évêque Gosseaume décide d’utiliser la fameuse chemise, que l’on dit avoir appartenu à la Vierge Marie. Il la brandit devant lui comme un drapeau et marche à la tête d’un grand cortège, vers l’ennemi. On dit que les Normands aperçoivent la relique, ouvrent des mirettes grosses comme des soucoupes… et détalent comme des lapins sans demander leur reste !
On lit aussi qu’un commerce (juteux, soit dit en passant) se développe autour de la relique. On confectionnait des chemises sur le modèle de la sainte tunique, on les faisait bénir dans la cathédrale de Chartres et des chevaliers les portaient, par exemple, au combat. Un chevalier s’était fait ouvrir son armure par une épée tranchante, sans que la chemise en dessous ne soit égratignée ! Un autre (un certain baron du Breuil) se prend un boulet de canon dans le ventre, au siège de Milan en 1522, sans recevoir un seul bleu sur le corps ! Sain et sauf, le baron laissera le boulet en ex-voto dans la cathédrale, à son retour !
Le chapitre de Chartres prend très tôt l’habitude d’envoyer une réplique de la chemise aux reines de France, au moment de leur grossesse. Une chemise fabriquée en taffetas brodé d’or, et bénie devant l’originale. Henri III débarque à Notre-Dame en pèlerinage, en janvier 1579 : hop, petit souvenir, il repart avec une chemise pour lui et son épouse (Louise de Lorraine-Vaudémont). Non pas parce qu'elle est enceinte… mais parce qu'ils comptent bien les enfiler, et filer au lit pour concevoir un enfant !
Le Voile de la Vierge Aujourd'hui
Si, contrairement aux années 1970, la fameuse relique du voile de la Vierge ou Sancta Camisia est exposée dans une chapelle du chœur, Notre-Dame reste au cœur de la nouvelle muséographie. C’est ce dont témoigne la statue de Vierge à l’Enfant qui accueillera les visiteurs. La Sainte-Châsse qui abritait la relique mariale sous l’Ancien Régime est quant à elle évoquée par une gravure de Nicolas de Larmessin (1632-1694), réalisée au XVIIe siècle, mais aussi par le voile de sainte Irène, un textile de grand luxe qui enveloppait le voile de la Vierge dans la Sainte-Châsse.
Parmi les plus remarquables œuvres du trésor à redécouvrir, on peut citer un ensemble d’armures royales médiévales, témoin d’une des vertus majeures du voile de la Vierge, celle de protéger les soldats dans les combats. Parmi les autres objets exceptionnels : des colliers de coquillages, ou wampums, offerts au XVIIe siècle par deux tribus d’Amérique du Nord, les Hurons et les Abénaquis.
« Il s’agit d’une dévotion d’avenir, estime Mgr Christory. La prophétie chartraine de la Virgo paritura s'est accomplie, comme l'avait annoncé le prophète Isaïe : la Vierge Marie a enfanté l'Emmanuel. C’est cet événement exceptionnel que célèbre le sanctuaire de Chartres, reconstruit entre 1194 et 1260. Saint Louis fit édifier la Sainte Chapelle de Paris afin de servir d'écrin à la couronne d’épines. Il contribua à faire de la cathédrale de Chartres l'écrin de ce Voile, offert en 876 par le roi Charles II le Chauve, petit-fils de Charlemagne, pour vénérer la Vierge Marie Immaculée, sa Nativité, sa Maternité divine, son Assomption dans la gloire portée par les Anges. En ce même sanctuaire, Marie, Trône de la Sagesse, est vénérée sous un triple vocable : Notre-Dame de Sous-Terre, dans la crypte de Fulbert, Notre-Dame de la Belle Verrière et Notre-Dame du Pilier, trois appellations, et une prière centrale, le Je vous salue Marie, qui est par excellence la prière de Chartres. L'insigne relique du Voile, considérée jusqu'en 1712 comme étant une sainte Tunique ou sainte Chemise, mérite une attention toute particulière, au sein de ce sanctuaire marial majeur. De très nombreux miracles attestent des grâces émanant au fil des siècles de la Vierge Marie, notamment pour les femmes en désir d'enfant.