Si les débats concernant le port du voile dans la sphère publique occidentale apparaissent encore régulièrement sur internet ou dans les journaux, il ne faut pas oublier que cet accessoire féminin n’est pas le propre de l’islam auquel on le relie aujourd’hui presque exclusivement : au contraire, le voile possède depuis l’antiquité judéo-chrétienne occidentale, une histoire particulièrement féconde et des symboliques tout aussi diverses que complexes. Complexes car en effet, comme l’affirme Nicole Pellegrin dans son ouvrage Voiles, une histoire du Moyen Age à Vatican II, le voile est un « objet fascinant car il est matériel et poétique, allégorique et pesant » : un objet donc foncièrement polysémique sujet à des interprétations antagonistes. Un rapide tour d’horizon et une étude succincte de l’histoire de cet « objet fascinant » s’impose pour essayer de comprendre pourquoi le voile se porte depuis l’Antiquité et comment, depuis ce temps, malgré les critiques et les controverses, il a perduré comme un symbole de dévotion et de soumission dans l’idéal judéo-chrétien occidental.
Naissance et ancrage du voile dans l’Antiquité
Le port du voile en occident est une pratique millénaire, dont les origines, bien qu’incertaines, semblent remonter à l’antiquité gréco-romaine. Alors qu’on a longtemps considéré l’Assyrie antique comme l’origine de la pratique, le port du voile est attesté en Grèce antique, comme l’ont montré les travaux de Caroline Galt dans son article Veiled Ladies paru en 1931. L'histoire du voile féminin est antérieure aux religions révélées, selon le témoignage de nombreux historiens.
Selon Odon Vallet, historien des religions, la première mention de son port obligatoire pour les filles, épouses et concubines d’hommes libres et pour les prostituées sacrées mariées est attesté dès le règne du roi assyrien Téglat Phalazar Ier (vers 1100 av. J.-C.). Il assurait à celles qui le portaient la protection en manifestant que leur corps ne devait pas être touché, contrairement aux femmes non voilées. Dans la Rome antique également, le voile est d’usage pour les femmes mariées : il est alors porté rouge ou orange par les épouses romaines et appelé flammeum. Comme en Grèce où il est porté pour distinguer les femmes mariées de celles ne l’étant pas, le voile semble donc être dès son apparition, un accessoire allégorique, marqueur du statut d’une femme et symbole de sa maturité. À cette symbolique de maturité, vient rapidement s’ajouter celle de nubilité (dérivé étymologique du latin « nubere » qui signifie « voiler » ou « se marier »).
La femme voilée de l’antiquité, qui par définition est une femme mariée ou nubile, est également une femme en âge de procréer. Le voile se fait alors le marqueur de cette fertilité dans l’espace public et permet à la femme de trouver une place et de sortir de l’enfance. Mais le voile peut également être un marqueur symbolique de soumission maritale puisqu’imposé aux femmes grecques et romaines lorsqu’elles se marient. Il s’agit cependant là plus d’une coutume que d’une obligation, contrairement au port du voile liturgique, lequel est imposé aux femmes et aux hommes grecs ou romains pour matérialiser la soumission humaine aux dieux. Le voile antique est donc un marqueur social, synonyme de fertilité et de nubilité ou de soumission, de respect, mais n’est pas encore un accessoire moral : c’est avec l’avènement de la chrétienté que cette pièce de tissu va être dotée d’un sens moral nouveau.
L’impératif paulinien et la moralisation du voile
Le christianisme naissant, fait religion de l’Empire par l’édit de Thessalonique en 380 de notre ère, s’accompagne de l’écriture d’un corpus de textes saints et de nouveaux préceptes vestimentaires. Dans les textes saints (Bible, Torah, Ancien Testament), les femmes israélites portent le voile lors d’occasions rituelles, mais apparaissent également tête nue au quotidien. C’est l’épître aux Corinthiens rédigé par l’apôtre Paul qui va doter pour la première fois le voile d’une symbolique morale : « L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. C’est pourquoi la femme, à cause des anges, doit avoir sur la tête une marque de l’autorité dont elle dépend. »
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Le voile est, suivant la tradition paulinienne, lié à la notion de soumission et d’obéissance maritale et divine. L’écrivain latin Tertullien va reprendre à son compte les préceptes de Paul de Tarse en ajoutant que la femme, en tant qu’être suspect, doit être mise sous contrôle. L’impératif paulinien s’accompagne d’un impératif de pudeur et de chasteté. Les femmes vertueuses et morales ne sortent pas « en cheveux » ; les seules représentées têtes nues dans les enluminures médiévales sont souvent les femmes de « petite vertu ».
Des trois religions monothéistes qui ont façonné la culture d’un monde ancien, la seule qui inscrive le voilement des femmes dans un passage parmi les plus sacrés de ses livres saints, et qui fonde cette prescription sur des motifs religieux, est la religion chrétienne. Si l'on en croit le Dr Bruce K. Waltke, le commandement est ancré dans la création et dans la nature, et si cela n’était pas assez clair, l’apôtre Paul précise qu’il faut se voiler « à cause des anges ». L’ordre créationnel est universellement et perpétuellement applicable, et il en est de même des implications de conduite qui en découlent.
Évolution médiévale et symbolique religieuse
Si depuis le Moyen Âge, rares sont les femmes qui portent au quotidien le voile, les religieuses n’ont jamais cessé de l’utiliser. Le voile prend aussi, dans les moments extrêmes, une valeur sacrée. Dans le cas du mariage, c’est le rituel du passage de la jeune femme à un autre état. Dans le monde chrétien, l’épître aux Corinthiens de saint Paul enjoint aux femmes qui prophétisent tête nue de se couvrir la tête lorsqu’elles interviennent dans l’espace sacré. Généralement voilées, les femmes de l’Antiquité continueront à se couvrir les cheveux suite à l’avènement du christianisme, que ce soit pour les communions des filles, les noces des jeunes femmes ou encore le deuil des veuves.
Le voile de la mariée est l'un des symboles les plus forts du mariage chrétien. Dans la théologie chrétienne, le mariage terrestre est une image du mariage spirituel entre le Christ et l'Église. Le voile devient alors le signe visible de cet engagement sacré, illustrant la confiance totale de l'épouse en son époux, qui doit l'aimer à l'image du Christ. Lorsque le voile est levé par l'époux après l'échange des vœux, ce geste marque non seulement le passage à une nouvelle étape de vie, mais aussi la pleine révélation de l'amour entre les futurs mariés.
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