Jingkun Xu : La Traversée Pionnière du Vendée Globe par un Skipper Chinois

Le 18 février, Jingkun Xu a bouclé le Vendée Globe en 30ᵉ position, marquant un chapitre inédit dans l'histoire de la voile. Il est ainsi devenu le premier skipper chinois à accomplir cet exploit monumental, transformant un rêve de longue date en une réalité palpable. Plus qu’une simple course, son aventure a été un voyage intense, éprouvant et fascinant, où chaque instant a mêlé difficulté et émerveillement, prouvant que l’impossible devient accessible à ceux qui osent croire et persévérer. À son arrivée aux Sables d’Olonne, il laisse éclater sa joie, habité par l’émotion d’avoir réalisé son rêve. C'est un rêve qui se réalise pour moi, une émotion indescriptible, a-t-il partagé. J’ai travaillé si dur pour en arriver là, et vivre ce moment est tout simplement incroyable. Après 99 jours en mer, boucler la boucle est l’instant le plus intense de ma vie. Cet accomplissement retentissant pour ce navigateur de 35 ans au parcours atypique est un témoignage de résilience et de détermination.

Un Parcours Semé d'Épreuves et de Résilience

Le Vendée Globe est l’épreuve la plus difficile au monde, non seulement en termes de navigation, mais aussi sur de nombreux autres plans. C’est un défi mental et physique extrême, et Jingkun Xu, skipper de Shingchain - Team Haikou, en a été le parfait exemple. Amputé du bras gauche à l'âge de 12 ans suite à un accident, il a dû faire face à des obstacles considérables. Dès le début de la course, la douleur s’est installée dans son épaule, car les manœuvres se sont enchaînées sans répit. J’ai dû déplacer du matériel très lourd en permanence, sans jamais pouvoir reposer mon articulation, a-t-il expliqué. C’est pour cela que la douleur est toujours là aujourd’hui. Ça a vraiment été son principal problème pendant cette épreuve. Mais son engagement ne s'est pas limité à cette seule difficulté. Le vaillant skipper a également fait face à un sérieux pépin de santé dès les premières 48 heures de course, contractant au moins une entorse au pied gauche, l’empêchant d’oser poser son pied par terre. Dans la vidéo où il assure garder le moral tout en avouant que « c'est horrible », il a montré son pied enflé et comment il l'immobilise, ajoutant : « ça fait très mal, j'espère que je n'ai pas de fracture, ça commence à enfler, je n'ose pas poser le pied gauche par terre ». En solitaire, la moindre blessure est problématique, a fortiori quand on s'attaque à un tour du monde. Malgré les douleurs physiques, la fatigue écrasante et les nombreuses avaries, il a su puiser sa force dans la beauté du monde qui l’entourait.

Le marin a également dû composer avec un bateau, le "China Dream", de presque vingt ans d'âge qu'il n'a pas pu adapter à son handicap, un point crucial qu'il a souligné : Je n’avais pas pu adapter le bateau à mon handicap. C’est une machine conçue pour des personnes avec deux mains, alors forcément, j’ai rencontré de véritables obstacles. Face à ces contraintes, il a affirmé : Je n'en vois pas la nécessité. C'est moi qui me suis adapté au bateau. Depuis le temps que je navigue, c'est devenu une habitude. Tout en nuançant : C'est un bateau complexe à maîtriser, mais ça va aller. Forcément, avec un budget plus large, j'aurais pu opérer plein de modifications. Malgré tout, abandonner n’a jamais été une option pour lui : je voulais aller au bout. Mon seul choix était de me battre et d’affronter chaque difficulté. Si je devais choisir le moment le plus difficile de cette course, ce serait il y a cinq jours, a-t-il confié, lorsque personne n’aurait imaginé qu'il tomberait en panne de générateur si proche du but, le privant ainsi d’électricité. C’est le seul instant où j’ai vraiment pensé que je pourrais devoir abandonner. Plus rien ne fonctionnait. Mais immédiatement, je me suis remobilisé pour trouver une solution. Son coéquipier sur la Transat Jacques-Vabre, l'expérimenté marin britannique Mike Golding, a témoigné de sa résilience lors d'une tempête où une voile menaçait de se détacher : C'est incroyable de voir à quel point il n’est pas nécessaire de se parler lorsque vous êtes sur la même longueur d'onde en train d'accomplir quelque chose. Chaque jour, Jingkun Xu a lutté avec détermination et passion, transformant l’adversité en une source de dépassement.

Les Moments Clés d'une Aventure Humaine

Au-delà des difficultés, cette aventure a été jalonnée de moments d'une beauté et d'une intensité rares. Il y a eu de nombreux moments merveilleux pendant cette course. Si je devais en choisir un, ce serait le jour où je suis sorti de l’océan Austral. Je suis arrivé dans une zone sans vent, où la mer était d’un calme absolu, comme un miroir. J’ai pu admirer le lever et le coucher du soleil se refléter sur l’eau, des images magnifiques qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Autre instant mémorable, le passage du Cap Horn, un point très important pour les marins. On l'a vu hurler de joie au cap Horn. J’avais entendu beaucoup d’histoires et de récits d’autres navigateurs, mais cette fois, c’était moi. J’ai pu le voir de mes propres yeux, et j’ai été très ému. À cet instant, j’ai repensé à toutes les difficultés traversées et aux efforts fournis pour en arriver là.

Tout au long de son périple, Jingkun Xu a ressenti un soutien inébranlable. Par ailleurs, j’ai reçu énormément de messages de soutien, notamment d’enfants. Certains m’ont envoyé des dessins, d’autres ont chanté pour moi. Une école de Marseille m’a particulièrement touché : les élèves ont passé une journée entière à travailler avec une seule main, en mettant une chaussette sur l’autre, pour mieux comprendre ma condition. Ce geste m’a profondément ému. Ce soutien a amplifié son rôle d'inspiration. J’espère sincèrement que cela inspirera des jeunes, leur donnera envie de faire de la voile, le courage de poursuivre leurs rêves et de dépasser leurs limites. Il espère inspirer les enfants à oser réaliser et poursuivre leurs rêves. Jingkun Xu est devenu ce mardi 18 février le premier skipper chinois à avoir bouclé le Vendée Globe en moins de 100 jours. Son exploit est à la hauteur de son parcours. “Capitaine manchot”, comme il se surnomme, jouit aujourd’hui d’une importante notoriété en Chine, est suivi par plus de 300 000 personnes sur le réseau social chinois Weibo et est élu tous les ans marin de l’année. J’espère que mon parcours va influencer plus de jeunes chinois à faire de la voile, a-t-il conclu ce mardi depuis le ponton des Sables-d’Olonne (Vendée), accompagné d’un immense drapeau chinois sur le dos. Avant ma participation, très peu de chinois connaissaient le Vendée Globe. Via toute cette course, toutes les communications qu’on fait, des milliers de Chinois qui nous suivent la connaissent désormais. Forcément, ça va influencer des jeunes pour leur donner l’envie d’aller faire de la voile et d’avoir le courage pour affronter les problèmes.

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Des Origines Lointaines au Grand Large

Rien ne prédestinait Jingkun Xu, surnommé "Jackie" en France, à devenir un précurseur de la course au large en solitaire dans l’Empire du milieu. Ses parents étaient cultivateurs de raisin dans des montagnes de la province du Shandong, à quatre heures de route de Qingdao et de la mer de Chine. Il a grandi au sein d’une ferme dans les terres. Sa ville natale se trouve dans les montagnes à 120 kilomètres de Qingdao. Ce n'est qu'à l'âge de 12 ans qu'il a vu la mer pour la première fois. À l'âge de 12 ans, il perd sa main gauche à la suite d’un accident. En manipulant « bêtement » un feu d’artifice, il est amputé de son bras gauche jusqu’au coude. Son destin bascule, l’éloignant des vignes de son village natal.

Au gré de sélections dans l’équipe d’athlétisme de Tianjin, il découvre « par magie » la voile à 14 ans. Le mot "voilier" est apparu dans sa vie lorsque l'équipe nationale de voile a été formée pour préparer les Jeux Olympiques de 2008 et qu'ils l'ont contacté pour rejoindre l'équipe. À l'aube des Jeux de Pékin 2008, le gouvernement chinois organise des sessions découvertes, à la recherche d’athlètes paralympiques capables de ramener des médailles en voile. Il s’initie alors à la voile sur YouTube. Un déclic pour “Jackie”. À 14 ans, je ne savais pas nager et je n'avais jamais vu la mer, a-t-il témoigné. Ce n’est qu’après sa blessure à la main qu’il décide de se lancer dans la voile. Après la blessure à ma main gauche, la course à pied m’a sauvé. Dans d'autres domaines, il me manque une main par rapport aux autres, mais sur la piste d’athlétisme, nous sommes tous égaux, nous avons tous deux jambes. Trois ans après ses débuts en compétition, il termine finalement 10e des Jeux paralympiques de Pékin 2008. Il pense alors que son histoire avec la voile va en rester là et se réoriente dans la construction navale avec un oncle. Avant de replonger dedans en 2012, inspiré par les récits des aventures de la célèbre skippeuse britannique Ellen MacArthur. Pour lui, la navigation, et en particulier la navigation au large, est le meilleur mentor de sa vie. Chaque voyage est une leçon de vie, et la mer m'enseigne toujours beaucoup de choses, me donne matière à réflexion, ainsi que le courage et la persévérance pour affronter le destin.

Après de nombreuses victoires dans des courses contre des navigateurs valides en Asie, il s’installe dans le Finistère à partir de 2015 et prend part au départ de la Mini-Transat à Douarnenez. Une période de transition marquante où il a dégotté un 24 pieds (un peu plus de 7 m), quasiment une épave, qu'il a retapé pendant neuf mois dans une décharge, avec sa seule main valide. De 2017 à 2020, il entreprend un tour du monde en catamaran, traverse 40 pays sans pilote automatique et parcourt toutes les mers du monde avec sa femme Sofia. Ces trois années m'ont non seulement permis de découvrir de nombreux paysages d'une beauté indescriptible, mais j'ai également été témoin de la pollution des océans et des conditions difficiles auxquelles les créatures marines sont confrontées. En tant que marin, nous sommes les premiers témoins du destin de l'océan. L'océan est un patrimoine commun à toute l'humanité, et je souhaite de tout cœur utiliser toutes mes forces pour sensibiliser et m'engager activement dans la protection des océans. Mais un rêve demeurait : celui de participer un jour au Vendée Globe. Jingkun Xu croit dur comme fer à son projet et s’appuie sur l’exploit de Damien Seguin, qui est devenu en 2021 le premier skipper handisport à avoir bouclé l’Everest des mers.

La Voile Chinoise, entre Histoire et Avenir

Le parcours de Jingkun Xu est d'autant plus remarquable qu'il s'inscrit dans un contexte historique et culturel où la voile n'a pas toujours eu sa place en Chine. Contrairement à la Bretagne, épicentre de la voile française depuis des décennies, en Chine, la mer a longtemps représenté une zone interdite. La navigation a été bannie au XVIe siècle et son accès n'a été rétabli… que sous Deng Xiaoping, le successeur de Mao Zedong, dans les années 1980. La mer a disparu de l'histoire chinoise pendant cinq siècles, a résumé Thierry Barot, team manager du défi chinois sur la Coupe de l'America en 2007. Certains ports importants du pays sont encore munis de grandes chaînes qui en interdisent l'accès la nuit, vestige de cette époque. Sous l'impulsion du gouvernement, la Chine se jette dans le grand bain de la voile lorsque Pékin est désignée pour accueillir les Jeux olympiques de 2008. De grandes opérations de détection sont organisées un peu partout dans le pays, c'est ainsi que Jingkun Xu fut repéré.

Cependant, l'équipe paralympique de voile est rapidement dissoute, alors que la Chine poursuit son effort dans des sports aquatiques plus pourvoyeurs de médailles comme la planche à voile. Pour eux, la priorité, ce sont les Jeux, a résumé Bruno Dubois, qui a dirigé le bateau chinois Dongfeng sur la Volvo Ocean Race. Je ne voulais pas arrêter la voile, a poursuivi celui que tout le monde surnomme "Jackie" en France. Il choisit la course au large plutôt que les courses en équipage, même si, à l'époque, les voiliers de compétition ne sont pas légion en Chine. Une vague de milliardaires chinois férus de voile commence alors à avoir les moyens de leurs rêves de grand large. Le navigateur Luc Méry s'est ainsi retrouvé propulsé dans la grande aventure après avoir convoyé un catamaran jusqu'au port de Sanya pour le magnat du e-commerce Wang Bin. Quand je suis arrivé dans l'immense marina flambant neuve où il n'y avait que quelques yachts, j'avais l'air d'un extra-terrestre, s'est-il souvenu. C'est aussi l'époque du premier (et dernier) défi chinois à la Coupe de l'America. Les concurrents avaient un budget de 70 à 120 millions d'euros, soupire Thierry Barot. Nous, six millions au départ, quinze à la fin avec l'aide d'autres sponsors qui nous avaient accordé une rallonge. Un sous-investissement étonnant vu la puissance économique du pays, un peu moins quand on mesure la place de la voile dans le paysage sportif chinois. Sur l'America's Cup, il n'y avait pas de skippeur chinois et à peine un ou deux marins dans l'équipage, a pointé Jingkun Xu.

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La victoire du Dongfeng en 2018 sur la prestigieuse Volvo Ocean Race demeure à ce jour le mètre-étalon de la réussite chinoise sur les mers. L'équipage emmené par Charles Caudrelier comprenait quelques noms familiers des connaisseurs, mais à peine deux marins chinois. Le but était de les former pour qu'ils puissent voler de leurs propres ailes ensuite, a assuré Bruno Dubois. Aucun skippeur chinois n'a pourtant envisagé de faire le Vendée Globe jusqu'à "Jackie". On a bien croisé Guo Chuan au Salon nautique en 2016, après son tour du monde en solitaire sans escale qui avait eu un énorme retentissement au pays. Mais celui que tout le monde voyait comme le "Tabarly chinois" s'est orienté vers la chasse aux records sur les grands multicoques, un projet plus bankable à ses yeux. Sa disparition en mer, en 2017, a laissé un vide béant dans la voile chinoise. Derrière "Jackie", le nombre de marins chinois candidats à l'"Everest des mers" se compte sur les doigts d'une main. En France, on a des structures qui permettent d'aller très rapidement vers la voile en solitaire, illustre Antoine Mermod, le patron de la classe Imoca du Vendée Globe. Dans tous les autres pays du monde, c'est le contraire. Il n'existe ainsi aucune épreuve de course au large de l'autre côté du globe. Aujourd'hui, "Jackie" fait figure de pionnier. De part ma position de président de la classe Imoca, j'ai l'occasion de voir mûrir les projets, a confié Antoine Mermod. Et très honnêtement, au début, je ne pensais pas qu'il y arriverait. On dit souvent qu'être au départ du Vendée Globe constitue une victoire, ça a rarement été aussi vrai que pour lui, a-t-il ajouté. Jingkun Xu symbolise l’internationalisation de la course au large, sa capacité à susciter la curiosité de nouveaux publics et à faire rêver, bien au-delà des passionnés de la discipline. Mais lui aussi est un passionné invétéré, un marin qui a le large au cœur. Sa capacité à croire en son destin et à se jeter avec détermination dans chacune de ses aventures en ont fait une personnalité à part dans l’Empire du milieu.

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