L'immensité de l'océan Pacifique, avec ses 7400 kilomètres à parcourir avant de revoir la terre, exerce une fascination indéniable sur les navigateurs du monde entier. Pour beaucoup, la traversée en catamaran représente l'apogée d'une vie sur l'eau, un défi où se mêlent la soif d'aventure, la recherche d'autonomie et le désir de se connecter aux éléments. Qu'il s'agisse de battre des records de vitesse ou de prouver la résilience de l'esprit humain, chaque traversée est une histoire unique, jalonnée d'expériences profondes et de défis inattendus. Le catamaran, par sa polyvalence, sa stabilité et son espace, est devenu le compagnon privilégié de ces explorateurs des temps modernes, offrant un équilibre entre performance, plaisir sous voile et facilité de manœuvre, le rendant parfaitement adapté à l'aventure du grand large.
L'Appel du Large et la Préparation d'une Vie
L'idée de se lancer dans une traversée du Pacifique est souvent le fruit d'une longue maturation. Comme l'exprime un navigateur, "cette vie sur un voilier, à aller d’île en île, je ne pouvais la mériter que si j’en chiais grave à côté. Que le bonheur se paye." Ce sentiment profond que le bonheur doit être mérité et qu'il est difficile de savourer un bonheur sans culpabiliser dans notre société judéo-chrétienne, sans en payer le prix, est une force motrice pour beaucoup. Il est certain que ce que l’on projette influencera la manière dont cela se passera.
La préparation est une étape cruciale. Un bateau de grand large devra être polyvalent, sûr et agréable à barrer. Une fois le modèle de bateau choisi, place à une préparation minutieuse, où il faut savoir garder son calme et faire preuve d'ouverture d'esprit. Pour les futurs acquéreurs d'un catamaran, des marques comme Excess ou Nautitech offrent des modèles qui excellent dans ce compromis entre performance et confort. Le tour du monde en catamaran n’a rien d’un rêve fou : des couples, des familles avec trois ou quatre enfants embarqués en Nautitech 40 ou 46 prouvent que l’aventure est à portée d’étrave. Il ne présente pas, loin de là, le même degré d'exigence sportive, physique et mentale qu'un Vendée Globe. Il est tout à fait possible, comme l'ont raconté de nombreux navigateurs, de réaliser la grande boucle en voilier sans rencontrer la moindre tempête, voire le plus léger coup de vent, mais plutôt des orages ou des grains parfois précédés de bonnes rafales.
Le choix du bon moment est primordial. La meilleure période pour partir en voilier et la durée du voyage sont des questions essentielles. Les alizés, ces vents chauds et réguliers que les Anglo-saxons baptisent « trade winds », sont des alliés précieux, offrant une route où le vent souffle toujours dans la bonne direction, autant dire celle vers laquelle on se dirige, avec la mer de l'arrière. Les catas sont faits pour abattre leurs 160 à 200 milles par vingt-quatre heures en moyenne, poussés par les vagues et le vent. Cependant, les régions tropicales subissent en été de méchantes perturbations nommées ouragans, cyclones ou typhons. Il est donc impératif d'établir une route qui évite la saison des cyclones dans les deux hémisphères, ou du moins qui écarte l’éventualité de traverser un océan durant cette période mal famée. Pour une famille comme les Dolley, embarquée sur leur catamaran Nautitech 46 Open Kumbaya, un voyage de trois années s'est finalement étendu sur quatre, soulignant qu'il vaut mieux compter large en voilier, même si on ne part pas pour une croisière. Trois ans constituent une durée raisonnable pour un tour du monde.
Le Début de l'Aventure : Faux Départs et Rencontres Inattendues
Souvent, le départ n'est pas sans péripéties. Les amarres sont larguées, et avec elles, l'émotion monte. Cependant, un imprévu peut vite survenir. C'est ce qui est arrivé à l'équipage de Vagabond : trente minutes après avoir quitté la marina de Vistamar, le moteur faisait un bruit anormal, l'eau ne sortait plus du pot d'échappement, une alarme stridente retentissait, le moteur surchauffait. Demi-tour. Le verdict fut incroyable : un bout de plastique avait été aspiré et avait bouché le système de refroidissement du moteur. Pour que du plastique obstrue l'entrée d'eau du moteur, il faut une grande dose de malchance, mais surtout beaucoup de cochonneries dans l'eau, un triste constat que l'océan est une poubelle. Pour éviter que le problème ne se reproduise, un filtre supplémentaire fut installé. Étonnamment, des amis américains, « Pélican », rencontrèrent un problème similaire, mais chez eux, c'est une méduse qui avait été aspirée. Ces faux départs sont souvent l'occasion de rencontres fortuites, comme celle avec des amis norvégiens, Axel et Christina, qui apportèrent réconfort et bières fraîches, ou un mécanicien efficace contacté par un ami navigateur indien, Venu.
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Ces quelques jours de plus sur terre peuvent offrir des rencontres formidables et l'opportunité de se ressourcer avant le grand bleu. Une fois ces obstacles surmontés, la côte s'éloigne, et l'excitation de découvrir de nouveaux horizons et de retrouver la paix de la vie au grand large prend le dessus. Les premiers jours, avec un vent soufflant à 20-25 nœuds et un courant favorable, le bateau peut filer à 5 à 6 nœuds, voire faire des pointes jusqu'à 8 nœuds, un joli score pour un petit voilier.
La Vie à Bord : Quotidien, Plaisirs et Confrontations avec l'Océan
La vie en mer est rythmée par les quarts, la contemplation et la gestion des ressources. L'équipage d'un catamaran comme Diatomée s'organise avec des quarts toutes les heures et demie, laissant 4h30 de sommeil entre chaque quart. Cependant, il arrive de ne pas se rendormir après le deuxième quart. Les nuits sous les étoiles sont riches en confidences et assez magiques, permettant de s'enrichir du savoir et des réflexions sur la vie de chacun. Certains, comme Cédric, sont discrets et adorent contempler la mer pendant des heures, passionnés de psychologie sociale et d'éthologie. D'autres, comme Guillaume, sont positifs et enthousiastes, exprimant joie et dynamisme, motivant même à faire du sport comme des burpees, squats sautés, tractions et pompes, et rêve de faire un quart de nuit avec la musique à fond. Les repas, souvent pris tous ensemble, deviennent des moments privilégiés, parfois agrémentés de concerts improvisés d'ukulélés et guitare.
Pourtant, le quotidien peut être lourd. La nourriture disparaît mystérieusement, accusant un passager clandestin imaginaire. Des discussions animées peuvent éclater, comme celles concernant la place du fameux radeau de survie, un élément essentiel de sécurité. Si Clémentine, la super capitaine/amie, donne des rôles prédéfinis à chacun en cas de naufrage, Guillaume et le narrateur sont responsables de sortir le radeau de survie sous le plancher du cockpit en cas d'urgence. Le sport est vital pour la santé mentale et Guillaume, même en mer, cherche où faire son exercice, réussissant même à motiver Alex, novice en la matière.
Les beautés de l'océan sont omniprésentes : les levers et couchers de soleil et de lune sont exceptionnels, on admire la beauté de la mer, mais les rencontres avec les animaux marins sont souvent rares. Parfois, l'océan offre des spectacles extraordinaires : à 4 heures du matin, sous une lune souriante et des étoiles scintillantes, le sillage du bateau s'illumine sous l'effet du plancton, et l'écume jaillit en feux d'artifice, tandis qu'un ballet élégant de dauphins phosphorescents donne naissance à une voie lactée. C'est un spectacle magique, presque irréel.
Défis et Résilience Face à l'Océan
La traversée du Pacifique n'est pas une longue croisière de tout repos. Après les Galapagos, la partie difficile peut commencer. Des jours entiers sans vent, avec un courant de face, obligent à utiliser le moteur, ce qui est pénible. L'inquiétude grandit lorsque l'iridium, essentiel pour télécharger les prévisions météorologiques, tombe en panne, exacerbée par la nouvelle que la station météo à Strasbourg a brûlé. Alex, scotché à son téléphone pour télécharger les prévisions toutes les deux heures, devient soucieux, car chaque fois qu'il prend la parole, c'est pour parler de la météo.
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La mer agitée, le vent arrière et les vagues qui soulèvent les fesses et font surfer le bateau peuvent provoquer le mal de mer, accompagné de reflux gastriques. Les conditions sont souvent dures, obligeant à se tenir constamment. Le bateau peut se transformer en un shaker, balloté de droite à gauche, le corps constamment contracté. L'épuisement mène aux premières larmes, la nausée et les maux de tête sont permanents. Les photographes et vidéastes le savent : il est très difficile de représenter la forte houle telle qu'elle est vécue. La patience des membres d'équipage diminue, les repas deviennent moins élaborés, se résumant souvent à du pain, du fromage et des pâtes.
Des imprévus techniques peuvent ajouter au stress : un pilote automatique déréglé par un aimant, entraînant le bateau à faire cap plein nord pendant 1h30 au lieu de l'ouest, ou une voile d'avant, le génois, qui s'emmêle sur l'étai en faisant des nœuds. Des médicaments comme le Stugeron, pris en préventif, se révèlent efficaces même lorsqu'on est déjà malade, permettant de se sentir revivre, de faire à nouveau un peu la vaisselle et de quelques secondes de rangement, un grand exploit. Mais surtout, de ne plus pleurer. La traversée devient une merveilleuse opportunité de vivre le temps autrement, de se connecter à soi-même, de ne plus pouvoir fuir dans notre hyperactivité quotidienne. Cependant, pour d'autres, elle peut empêcher de faire tout ce qu'on aime et qui épanouit, laissant le sentiment d'être éteint.
De nouvelles phobies peuvent apparaître, comme celle des poissons volants, nombreux à venir s'échouer sur le pont, visqueux et gigotant, ou des calmars morts qui grouillent de fourmis. Le moindre bruit peut être perçu comme un poisson agonisant. Tandis que le réveil en pleine nuit pour les quarts peut être un enfer pour certains, cherchant la répartition parfaite des quarts pour diminuer le nombre de réveils.
Passage de l'Équateur et l'Arrivée Tant Attendue
Le passage de l'équateur, correspondant à la latitude 0 sur le point GPS, est une coutume en mer qui se fête traditionnellement au champagne. C'est un moment fort, parfois marqué par un bizutage joyeux et des libations en l'honneur de Neptune. Après des jours de navigation, parfois sous moteur pour sortir d'une zone sans vent et attraper les alizés, la terre finit par apparaître. L'apercevoir, même si elle se fond dans le brouillard et les nuages, est un événement incroyable qui réveille tout l'équipage.
L'arrivée à Nuku Hiva, après 47 jours sur les flots pour le voilier Vagabond, est la fin d'un combat. Dans la noirceur totale d'une nuit sans lune, le bateau s'immobilise. Le bruit angoissant des vagues qui s'éclatent contre les falaises toutes proches, le parfum de la terre et des fleurs chatouillent les narines, surprenant l'odorat habitué aux notes iodées. C'est le sentiment d'être arrivé au bout du monde, et au bout de soi-même, un mélange de bonheur épuisé et de dépassement des limites physiques et mentales. Les treize derniers jours peuvent avoir été passés à la barre, jours et nuits, 24 heures sur 24, sans relâche, se battant pour que la situation ne devienne pas existentielle, l'eau menaçant de manquer. Cette épreuve rapproche l'équipage, créant une symbiose avec l'océan et le bateau. Le Pacifique n'est pas seulement traversé, il est vécu.
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Record et Inspiration : Des Exploits Humains sur l'Océan
Au-delà des traversées personnelles, le Pacifique est le théâtre de tentatives de records et d'exploits extraordinaires. Le skipper du trimaran MACIF, François Gabart, a battu des records en solitaire, améliorant par exemple de deux jours le record précédent entre Ouessant et le Cap Horn, détenu par Thomas Coville. Il a également établi un nouveau record de la traversée du Pacifique Sud (Tasmanie/Cap Horn) en 7 jours, 15 heures et 15 minutes, battant à 6 heures près la performance en équipage d'IDEC Sport. L'objectif ultime étant de battre le record du tour du monde en solitaire.
Olivier de Kersauson, sur son maxi-trimaran Geronimo avec son équipage, a également marqué l'histoire en établissant un nouveau record de la traversée à la voile de l'océan Pacifique d'est en ouest (San Francisco-Yokohama) en 14 jours, 22 heures, 40 minutes et 41 secondes, puis en sens retour en 13 jours, 22 heures, 38 minutes et 36 secondes. Ces performances témoignent de la force et de la résilience nécessaires pour affronter l'un des océans les plus vastes du monde.
L'histoire de Craig Wood, un Britannique de 33 ans, incarne un tout autre type de record et d'inspiration. Triple amputé suite à des blessures subies en Afghanistan en 2009, il s'est lancé dans la traversée du Pacifique en solo et sans escale, de Puerta Vallarta au Mexique à Yokohama au Japon. Un périple de près de 7000 miles nautiques et environ 80 jours en mer. Son objectif n'est pas seulement d'établir un record - il serait le premier triple amputé à y parvenir - mais de prouver ce que les personnes handicapées peuvent accomplir. "Beaucoup de gens pensent qu'une personne sans jambes ne peut pas naviguer sur une telle distance. Je veux montrer que c'est possible," explique Wood. La voile, qui faisait déjà partie de sa vie avant l'accident, lui donne le sentiment d'être l'égal des autres malgré ses limitations physiques. Avec sa compagne Renate Gwerder et leurs deux enfants, ils ont adapté leur catamaran Galileo 41 avec des poignées, des winchs électriques et un revêtement particulièrement adhérent sur le pont pour faciliter son quotidien. Malgré les défis, il trouve toujours un moyen, ne pouvant pas utiliser son handicap comme excuse, devenant même le premier à détenir une licence de yachtmaster avec son type de handicap physique. Son voyage est un moteur pour inspirer les vétérans et collecter des dons pour des organisations caritatives, illustrant qu'il n'y a pas de record à établir, seulement de magnifiques souvenirs à construire et un message d'espoir à partager.