Le Film « The Red Sea Diving Resort » : Entre Fiction, Histoire et la Réalité Complexe des Juifs Éthiopiens

Fin juillet, le film « The Red Sea Diving Resort » est sorti sur Netflix, une plateforme de streaming désormais bien connue, captivant l'attention du public mondial. Au cœur de l’intrigue de ce long-métrage, réalisé et écrit par Gideon Raff, se trouve l'histoire d’une opération secrète menée par des agents israéliens, ayant pour but primordial d’exfiltrer des juifs éthiopiens vers Israël. Le scénario nous plonge au début des années 1980, une période où l’Éthiopie avait basculé dans une guerre civile dévastatrice. Dans ce contexte chaotique, pour sauver les juifs qui y vivaient et fuyaient la persécution, les services secrets israéliens ont mis en place une couverture ingénieuse : ils ont ouvert un hôtel au Soudan, près de la mer Rouge, qui leur servirait de base clandestine et de façade pour leurs opérations.

Le film met en vedette Chris Evans dans le rôle de l'agent du Mossad israélien Ari Levinson, qui dirige l'opération secrète. Kebede Bimro, un juif éthiopien dont le personnage est librement inspiré de Ferede Aklum, travaille aux côtés de l'agent du Mossad pour évacuer les réfugiés juifs éthiopiens vers Israël via le Soudan. Ari Levinson réalise rapidement qu'une activité de couverture serait essentielle pour améliorer sa capacité à opérer sans éveiller les soupçons, lui offrant une raison valable de posséder un bâtiment et des véhicules dans la région. Il propose alors à l'officier de renseignement israélien Ethan Levin un plan audacieux : louer le Red Sea Diving Resort, un hôtel côtier soudanais abandonné, et le faire fonctionner comme une façade pour faciliter le déplacement des réfugiés hors du pays. D'autres acteurs notables comme Michael K. Williams, Greg Kinnear, Alessandro Nivola, Ben Kingsley, Haley Bennett et Chris Chalk ont également rejoint le projet, contribuant à donner vie à cette histoire complexe. Le film, initialement connu sous le nom d'« Operation Brothers », a été acquis par Fox Searchlight en août 2015, avec un développement annoncé en mars 2017 et un début de tournage en juin 2017. Il a fait sa première au Festival du Film Juif de San Francisco le 28 juillet 2019, avant d'être diffusé mondialement par Netflix le 31 juillet 2019. L'intrigue dépeint comment, peu après l'arrivée de l'équipe au Soudan, les brochures qu'ils avaient imprimées inspirent de véritables touristes à commencer à affluer vers le complexe hôtelier. Bien que l'accueil d'invités n'ait pas été initialement prévu, Levinson réalise que la présence des touristes fournira une couverture parfaite pour les opérations de l'équipe. Ainsi, l'équipe gère le complexe comme une entreprise légitime tout en évacuant simultanément les réfugiés vers un navire israélien en attente au large des côtes. Le plan connaît un succès initial, et de multiples opérations d'extraction sont menées à bien. Cependant, le colonel soudanais Abdel Ahmed apprend l'existence de Bimro après avoir interrogé, puis tué, un groupe de réfugiés. Une nuit, Ari et Sammy sont arrêtés après qu'une mission d'évacuation ait échappé de justesse aux soldats soudanais. Le colonel Ahmed se rend de nouveau au complexe, et Rachel est contrainte de tuer l'un de ses hommes après que le soldat ait découvert un groupe de réfugiés qui s'y cachaient. Pour les évacuer, Ari décide de procéder à une dernière extraction de réfugiés par avion cargo avec l'aide de Walton Bowen, un officier de la CIA. Ari et son équipe transportent alors les réfugiés vers un aérodrome britannique abandonné, réalisant une mission périlleuse.

L'Inspiration Historique : Opération Moïse et le Village de Vacances du Mossad

Le film « The Red Sea Diving Resort » est inspiré des événements réels des opérations Moïse et Josué, souvent regroupées sous le nom d'Opération Brothers. Ces opérations ont permis le transfert clandestin de juifs éthiopiens des camps de réfugiés du Soudan vers un refuge sûr en Israël au cours des années 1980. Le véritable complexe abandonné, le Arous Holiday Village, était situé à environ 70 kilomètres de Port-Soudan, sur la mer Rouge, et a été géré par des agents du Mossad jusqu'en 1985. Cette histoire, celle d'une mission folle, presque impossible, qui a finalement réussi, est un beau message, comme l'a déclaré Gideon Raff. L'histoire de la diaspora juive est réellement importante à notre époque, et l'idée de deux communautés, très différentes, qui s’unissent, l'a beaucoup ému. Les Éthiopiens étaient aussi actifs dans leur propre sauvetage que l'était le Mossad.

Une Représentation Controversée : Quand la Fiction S'éloigne de la Réalité Vécue

Malgré l'intention affichée par Gideon Raff de raconter cette histoire et d'honorer la communauté, le film n'a pas été exempt de critiques. Le journal israélien Haaretz a publié un article dont le titre, « The real heroes of the ‘Red Sea Diving Resort’ rescue » (« Les véritables héros du sauvetage du ‘Red Sea Diving Resort’ »), donne le ton d'une controverse profonde. Naftali Aklum, un Israélien d’origine éthiopienne qui œuvre pour une meilleure compréhension de l’histoire de sa communauté, y donne son avis sur la réelle mission de ce long-métrage, affirmant : « Je ne veux pas que les gens se disent ‘Oh, le gouvernement israélien a sauvé les Juifs éthiopiens’, parce que ce n’est pas vrai. »

Le film a été critiqué pour sa narration de « sauveur blanc », qui met l'accent sur l'agent du Mossad plutôt que sur les réfugiés éthiopiens eux-mêmes. Le magazine Variety a écrit qu'« il est impossible d'ignorer à quel point le film marginalise les courageux réfugiés éthiopiens pour lesquels il prétend se soucier si profondément ». Le critique de Variety regrette également que le film ne raconte pas l'histoire du point de vue de Kebede, guidant son peuple vers la Terre promise. Ben Sales, dans le Times of Israel, a lui aussi dénoncé le fait que « le public ne voit qu’une trop petite partie d’une histoire qu’il n’a probablement jamais connue : celle d’un voyage dangereux, à pied, de villages éthiopiens jusqu’à un camp de réfugiés en Israël ». Cette histoire, selon lui, concerne la détresse des réfugiés juifs éthiopiens, mais ceux-ci sont presque un sujet secondaire dans le film. Il déplore ainsi que seul un personnage éthiopien soit vraiment mis en valeur, et que l’histoire se concentre davantage sur une intrigue d’espionnage que sur la vie véritable des juifs d’Éthiopie, ironisant : « Bien sûr, la vision de Chris Evans torse nu sur une plage est bien plus attrayante que des conversations anxieuses, faites la nuit et en Amharic [langue parlée par les juifs éthiopiens]. »

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En réponse à ces critiques, Gideon Raff a souligné que son film n'est « en aucun cas un documentaire, mais c’est un film inspiré par la vérité », ajoutant qu'il se sentait « responsable de bien raconter cette histoire et d’honorer cette communauté ». Il a également insisté sur le fait que les Éthiopiens étaient « aussi actifs dans leur propre sauvetage que l’était le Mossad ». Cependant, même avec ces efforts, il semblerait que certains considèrent le résultat comme non représentatif de la véritable histoire de cette communauté. C’est pourquoi l'on comprend mieux pourquoi Naftali Aklum insiste sur les « vrais héros » du film proposé par Netflix, arguant qu'en montrant comment les juifs d’Éthiopie ont lutté pour rejoindre Israël, le film peut faire comprendre au grand public l’importance pour la société israélienne d’inclure cette communauté en son sein.

La Question de l'Identité Juive et la Loi du Retour

Le contexte de l'immigration des juifs éthiopiens est intrinsèquement lié à la « loi du retour », votée en 1950 par l’assemblée israélienne, qui stipule que tout juif est libre de venir et de s’installer en Israël. Cette loi renoue avec l’idéal qui se trouvait au fondement du sionisme, et donc de la volonté de créer un État juif. C’est à la fin du XIXème siècle que la pensée politique du sionisme est apparue en Europe. Theodor Herzl, considéré comme le fondateur de ce mouvement, fut particulièrement frappé par l’antisémitisme palpable qu'il observa lors de l’affaire Dreyfus en France. L’année suivante, en 1895, il publia « Der Judenstaat, Versuch einer Modernen Lösung der Judenfrage » (L’État juif, recherche d’une solution moderne à la question juive). On peut résumer sa thèse ainsi : la situation de la diaspora juive européenne est catastrophique, et il est donc nécessaire de fonder un État où cette diaspora pourra trouver un refuge sûr.

Toutefois, cette « loi du retour » pose certaines questions fondamentales, dont la plus importante est sans doute : « Comment définir qui est juif ? ». Les critères permettant de définir l'appartenance au judaïsme du point de vue de cette loi ont évolué au fil du temps. Dans le cas spécifique de la diaspora venue d’Éthiopie, la judéité des immigrants a été au cœur de nombreuses discussions et controverses. Les avis divergent énormément lorsqu’il s’agit de l’appartenance ou non de cette communauté au peuple juif. Les Falashas, nom donné aux membres de cette communauté, n’étaient pas considérés comme juifs par la loi juive orthodoxe, car, selon certaines interprétations, ils se seraient convertis à la chrétienté au cours du XIXème et du XXème siècle, même si, dans la plupart des cas, ces conversions n’ont pas eu lieu de manière formelle. En 2002, le rabbin sépharade Ovadia Yosef a rendu une décision cruciale, affirmant qu'ils s’étaient convertis par peur et à cause des persécutions. Quelques années plus tard, un autre rabbin influent, Shlomo Amar, a conclu que les Falashas étaient, « sans aucun doute », des juifs. Néanmoins, en dépit de ces reconnaissances, tout juif d’Éthiopie immigrant en Israël doit passer par un processus de conversion formelle au judaïsme. Et même ceux qui se sont convertis de cette manière font parfois face à des persécutions religieuses au sein de l’État juif, soulignant la complexité persistante de leur situation.

L'Intégration Difficile des Juifs Éthiopiens en Israël : Une Réalité Complexe

Ainsi, la situation des Éthiopiens immigrés en Israël est complexe et souvent précaire. D’autres vagues d’immigration de juifs éthiopiens ont suivi les premières opérations de sauvetage, et on estime qu’aujourd’hui, environ 135 500 Israéliens d’origine éthiopienne vivent au sein de l’État hébreu. Leur intégration, cependant, semble incomplète comparée à l’intégration d’autres immigrants. Les olim, terme désignant les nouveaux immigrés en Israël, se trouvent en général intégrés assez rapidement dans la société. Les juifs éthiopiens, bien que parfois immigrés depuis plusieurs décennies, connaissent eux une situation bien plus critique que celle des autres juifs israéliens. Si certaines avancées se produisent, les immigrés d’Éthiopie gagnent en moyenne moins, sont plus nombreux à vivre sous le seuil de pauvreté, et font face à des défis persistants en matière de logement et d'emploi. Ce constat conduit certains à s’interroger sur les efforts réels faits par les institutions pour intégrer pleinement ces derniers dans la société israélienne. Michal Avera Samuel, directrice de l’ONG Fidel, a d'ailleurs reconnu que des progrès considérables sont encore à faire, même si des signes positifs émergent.

Luttes et Résistance : La Voix de la Communauté Face aux Injustices

La difficile intégration des juifs éthiopiens en Israël est exacerbée par des tensions sociales et des incidents qui révèlent des problèmes sous-jacents de racisme et de discrimination. En juillet 2019, la mort de Solomon Tekah, un jeune homme de dix-huit ans d'origine éthiopienne, tué par un policier, a déclenché une vive protestation dans tout le pays. Cette révolte, causée par cette perte tragique, a eu pour objectif de montrer à quel point le racisme était présent au quotidien dans la société israélienne, perçu comme un fléau systémique. Ce n’était d'ailleurs pas la première fois qu’une action policière conduisait à de telles réactions. En 2015, la diffusion d’une vidéo montrant un jeune soldat aux origines éthiopiennes battu par un policier avait déjà mené à d’importantes manifestations. Dans les deux cas, un fort sentiment d’injustice face à des traitements jugés racistes a embrasé la communauté et ses soutiens.

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Sharon Abraham-Weiss, directrice exécutive de l’association pour les droits civils en Israël, a déclaré au journal Haaretz que « les statistiques montrent que, en Israël comme aux États-Unis, les personnes ayant une couleur de peau noire ont plus de risques de voir leurs droits violés ». Elle a illustré cette réalité par un exemple frappant : « Par exemple, en Israël, si vous êtes un mineur noir, vous avez quatre fois plus de chances de finir en prison qu’un semblable blanc. » Cette vision, bien sûr, mérite d’être nuancée, et le Jerusalem Post a présenté, chiffres à l’appui, certains progrès pouvant être constatés dans la situation des Éthiopiens en Israël. Michal Avera Samuel, de l'ONG Fidel, a exprimé un certain espoir : « Nous voyons les premiers signes de changements ; bien sûr, il y a de l’espoir. Notre situation tend à s’améliorer, par bien des aspects ; en termes du nombre d’élèves obtenant des diplômes de fin d’études, d’étudiants entrant dans l’éducation supérieure, de soldats de notre communauté entrant dans les unités d’élite de l’armée israélienne, et bien d’autres choses encore. »

Cependant, elle a ajouté que ces avancées ne masquent pas des préjugés tenaces : « Beaucoup de gens, au sein de la société israélienne, perçoivent les Israéliens éthiopiens comme noirs, violents, faibles et primitifs », déplore-t-elle. Elle insiste sur une transformation essentielle des mentalités : « Il faut que la société israélienne considère la communauté éthiopienne comme une part d’elle-même ; autrement, les choses ne changeront pas. » Montrer que cette lutte concerne la totalité de l’État hébreu est compliqué ; au cours des manifestations, nombreux ont été ceux qui ont perdu confiance dans la représentation médiatique de la communauté. « Beaucoup d’adolescents [prenant part aux manifestations] ont refusé de parler à la presse. En première page de l’un des journaux les plus populaires d’Israël, on peut lire le mot « Anarchie » suivi d’une photographie d’une voiture en flammes. ‘J’emmerde les médias, je vous emmerde. C’est votre faute. Ils nous tirent dessus et nous tuent à cause de la façon dont vous nous représentez’ a crié l’un des jeunes à l’intention d’un groupe de photographes présents lors de l’une des manifestations. » La mauvaise représentation de la communauté et de son combat s’ajoute ainsi à la liste de ses griefs envers la société et les médias. Dans Haaretz, un journaliste a raconté : « Pendant la vague de protestation, beaucoup ont écrit dans les médias à propos de la méfiance des manifestants à leur égard, et de la façon dont ils étaient étiquetés comme « médias blancs ». La vérité c’est que beaucoup de journalistes ont véritablement mérité ce titre. » Il donne l’exemple de la mort de Yehuda Biadga, d’origine éthiopienne lui aussi, sur lequel un policier a tiré deux fois en janvier 2019, et a cité un de ses collègues écrivant à propos de cet événement qu’il s’agissait d’un manque de professionnalisme, et que les policiers travaillant dans des zones en tensions avaient plus de risques d’être victimes de burn-out. La façon dont on se représente la communauté revêt donc une importance capitale pour que celle-ci puisse conquérir son égalité au sein de la société israélienne.

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