Les arènes publiques : Définition et implantation géographique

Introduction

La tradition taurine, profondément enracinée dans le sud de la France, se manifeste à travers diverses formes de spectacles et de jeux. Parmi ces manifestations, les arènes publiques occupent une place centrale en tant que lieux dédiés à ces événements. Cet article vise à définir et à explorer l'implantation géographique des arènes publiques, en particulier dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, en mettant l'accent sur le département des Bouches-du-Rhône et ses environs.

Aire géographique et cadre historique

L'aire d'implantation des arènes dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur est limitée, à quelques exceptions près, à la partie occidentale du département des Bouches-du-Rhône. Des exceptions notables se trouvent dans le Vaucluse et le Var. Cavaillon reste la seule ville du Vaucluse à conserver des arènes, tandis qu'Avignon, autrefois renommée pour ses spectacles taurins, a vu ses arènes disparaître, tout comme celles de Pernes-les-Fontaines et d'Aubignan.

Dans le département du Var, deux lieux témoignent de la tradition taurine : Fréjus et les Embiez. À Fréjus, la présence d'arènes antiques a favorisé le développement de la corrida, attirant un public d'estivants. Cependant, cette ville occupe une place particulière dans le monde de l'aficion (amateurs de tauromachie) et de la bouvino. Aux Embiez, une petite île varoise au large de Six-Fours, les jeux taurins ont été introduits par la Société Ricard, propriétaire de l'île, qui a une longue tradition tauromachique, notamment à Méjanes en Camargue. La société y a fait construire des arènes en 1992.

Ces exemples témoignent de l'engouement passé d'une partie importante de la région pour les spectacles taurins. Dès le XVIIe siècle, et surtout aux XIXe et XXe siècles, des témoignages de cet intérêt se retrouvent non seulement dans les Bouches-du-Rhône, mais aussi dans les départements du Var, de Vaucluse et même des Alpes-Maritimes. Les demandes d'autorisations et les interdictions de courses conservées dans les Archives Préfectorales permettraient de retracer l'histoire de cette mode, qui dépassa largement le Midi de la France, avec la construction d'arènes à Paris et la participation de quadrilles, dont celui du célèbre Pouly de Beaucaire, dans toutes les capitales européennes. Nice a connu les jeux taurins en 1861 et a projeté de construire des arènes en 1883. Toulon avait des arènes probablement de 1857 à 1913, et Roquevaire aurait organisé des courses en 1845.

Dans le Vaucluse, Boulbon s'est vu interdire les mises à mort en 1892, Carpentras a installé des arènes au lavoir public en 1858, mais surtout Avignon a connu deux siècles de spectacles taurins du XVIe siècle à 1948. Selon Alain Maureau, spécialiste de la tauromachie à Avignon, "ce spectacle était fourni, du moins jusqu'à 1841, dans l'enclos de Saint-Roch. Il se transporta ensuite à Bagatelle dans l’ile de la Barthelasse, à l'intérieur d'arènes en bois". Ces arènes, souvent abandonnées à la suite d'incidents, ont été reconstruites plusieurs fois, notamment à Villeneuve-les-Avignon dans le Gard, où l'aficion se réfugiait en période d'interdiction. Elles ont accueilli toutes sortes de jeux taurins, de la course provençale aux courses de quadrille du célèbre Pouly, et aux mises à mort, comme annoncé en 1893 : "il y aura des frémissements dans l'atmosphère parfumée de Bagatelle, car l'action des géants escaladant l'Olympe sous l'œil de Jupiter n’est rien auprès de cette grande course à la mode espagnole, que nous offrons au peuple".

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Dans les Bouches-du-Rhône, des villes et des villages qui ont aujourd'hui perdu la tradition organisaient au XIXe siècle des courses et des corridas, bravant souvent les interdictions officielles. Les Baux, Le Paradou, Sénas, Mallemort, Salon en sont quelques exemples, sans oublier Aix qui avait des arènes en 1887 et installait encore, dans les années 1950, des arènes mobiles près du cimetière pour accueillir courses libres et novilladas. Marseille a occupé une place particulière dans l'histoire de la tradition taurine. Bien que les spécialistes s'accordent à dire que cette métropole, trop éloignée des lieux d'élevage, n'est pas une ville d'aficion, des spectacles taurins y ont eu lieu pendant deux siècles, ou plus. On trouve tout au long de cette période des corridas, des courses provençales, mais aussi des combats de taureaux contre des fauves, comme ce combat de tigres contre des taureaux qui, prévu en 1908 au stade vélodrome, fut interdit et dut se replier dans une villa du quartier de la Vieille-Chapelle où il connut de nombreuses vicissitudes. La première manifestation dont on trouve trace dans les archives a lieu en 1770 sur la Plaine Saint-Michel. Il s'agit de courses et de combats dans une "enceinte de bois ayant nécessité 6000 planches". Les dernières courses ont lieu dans des stades et des terrains vagues jusque dans les années 1960, après même la disparition des dernières installations fixes. Paul Casanova dans Deux siècles de tauromachie à Marseille propose un plan de situation des 18 arènes qu'il a pu recenser. On peut constater que trois lieux fonctionnaient en même temps à la fin du XIXe siècle : les Arènes du Prado, les Arènes Provençales des Catalans et les Nouvelles Arènes Marseillaises. Cette longue histoire est entrecoupée de nombreux troubles, accidents, incendies, qui entraînent des réactions officielles : effondrement des gradins en 1881 aux arènes du Rouet, incendie aux arènes du Prado en 1896. Pourtant on continue à construire des arènes, à se battre contre les interdictions innombrables, à organiser des jeux dans les lieux les plus divers, l'hippodrome du Château des Fleurs (1861), l'Alcazar, le Palais de Cristal (1891), et même au Skating un spectacle burlesque avec des patineurs en 1880. Bien qu'anecdotiques, ces faits sembleraient prouver qu'il y a eu un milieu d'aficionados à Marseille, mais qu’il a préféré se déplacer vers des plazzas qui lui paraissaient plus intéressantes, dépité par les spectacles de mauvaise qualité qui furent présentés après la fin de la seconde guerre. Marseille, Avignon et de nombreuses localités ont donc participé de cette tradition. Elles n'en sont peut-être pas coupées complètement malgré la perte de leurs arènes.

Zone de préservation du patrimoine taurin

L’espace actuel de préservation du patrimoine culturel que constituent la tradition taurine et ses manifestations architecturales est bien cette zone occidentale de la Provence. Elle forme approximativement un triangle qui a son sommet aux confins du Vaucluse, sous Avignon. Le côté ouest suit la rive gauche du Rhône et oblique jusqu’aux Saintes-Maries, englobant ainsi la Camargue. Le côté est du triangle suit presque le tracé de l'autoroute A7 de Marseille à Avignon. Deux agglomérations possédant des arènes débordent ces limites vers l'ouest, ce sont Pélissanne et Alleins. Cette zone semble faire pendant à une zone languedocienne concernée par les mêmes enjeux, qui serait formée par les parties sud-est du Gard et de l'Hérault : "un demi-cercle centré à Lunel et allant de Palavas à Nîmes, se raccordant à une ligne tirée de Nîmes à Arles". Cette délimitation de l'aire d'extension de l'élevage bovin de type camarguais correspond à celle de la tradition taurine. Les deux parties, provençale et languedocienne, se raccordent géographiquement, au mépris des divisions administratives, pour constituer le lieu d'un même patrimoine.

L'implantation des arènes publiques (en opposition aux arènes privées des mas) dans le seul département des Bouches-du-Rhône, est très dense au centre de la zone décrite plus haut. Sur les 35 recensées, on en situe 27 dans la Plaine de La Crau, dans les villes et villages situés au sud et au nord des Alpilles, dans le nord du département entre Rhône et Durance. Ce réseau n'est pas homogène mais comporte des irrégularités. On trouve des arènes dans des villages parfois distants de trois ou quatre kilomètres comme Orgon et Plan d'Orgon, ou Noves et Paluds-de-Noves. Ces villages ont, à un moment ou à un autre, organisé des jeux dans des arènes improvisées mais n'ont pas eu à cœur de construire des installations durables. Ces manques correspondent-ils à un rejet, à un désintérêt pour les jeux taurins ou à une désaffection plus ou moins récente? A quel moment et dans quelles circonstances le glissement se situe-t-il? Les monographies de chacune de ces communes pourraient seules donner une réponse satisfaisante. Les enthousiasmes, les structures socio-culturelles, les personnalités qui ont permis l'ancrage de la passion taurine et la création d'arènes dans certaines localités ont manqué dans d'autres. Il faut remarquer que Mistral et le félibrige, tout en respectant et défendant le patrimoine culturel taurin, n'ont pas été des catalyseurs dans leur zone d'influence.

Quelques villes littorales : Fos, Port-Saint-Louis, Les Saintes-Maries-de-la-Mer, auxquelles on peut ajouter Salin-de-Giraud et Istres, sur l’étang de Berre, constituent la base méridionale de cette implantation. Les arènes de Méjanes non loin de l’étang du Vaccarès, sont atypiques puisqu'elles sont construites dans une propriété privée hors agglomération, mais servent surtout à des spectacles publics. On ne peut donc les assimiler aux arènes des manades (élevages de taureaux) ni aux arènes des villes. Cependant de par leur importance et leur finalité, elles seront étudiées comme des arènes publiques. Celles-ci sont presque toutes municipales actuellement (à l'exception de celles de Plan-d'Orgon, Méjanes, Salin-de-Giraud, encore privées).

La Camargue : Cœur de la tradition taurine

La plaine de Camargue, au Sud-Ouest du département, est le véritable cœur de la tradition taurine entre les deux pays de bouvino par excellence, Provence et Languedoc. C'est elle qui abrite une grande partie des manades (élevage de taureaux) : 33 sur les 51 recensées sur les listes d’associations d’éleveurs de taureaux braves et de manadiers de taureaux camargues. Cette région recèle dans ses mas des arènes privées plus ou moins élaborées, du simple bouvaou (enclos fait de planches) aux constructions en dur. En revanche les agglomérations, très petites il est vrai, n’ont pas construit d'arènes publiques. La plaine de Camargue diffère en cela de La Crau où cohabitent les arènes des mas (15 d'après les listes officielles), et les arènes de villes.

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Il est peut-être utile de mentionner que les modifications des écosystèmes et un certain développement industriel à partir du milieu du XIXe siècle ont obligé les grands manadiers à chercher de nouveaux parcours et des pâturages d’été plus ou moins éloignés de la plaine de Camargue comme la Petite Camargue, le Gard, la plaine de La Crau. L'exemple le plus célèbre est celui du Marquis de Baroncelli amenant ses bêtes du mas de l'Amarée, près des Saintes-Maries, au Cailar dans le Gard. A partir de ce fait, on a pu créer un lien entre l’événement que constituait le passage du troupeau dans les villages après l'hiver et le développement des jeux taurins "nous sommes au printemps. Quant aux taureaux, cantonnés qu'ils étaient dans leurs quartiers d'hiver, on ne les avait plus vus depuis l'automne dernier. Les gardians les ramènent du fond d'un pâturage où, vu la saison, la nourriture manque et soudainement ils arrivent…..De pareils moments évoquent le carnaval et les débordements qu'il provoque". Cette hypothèse expliquerait que les populations les plus profondément et durablement marquées par la tauromachie, en particulier camarguaise, sont celles qui, proches des pâturages d'été, voyant arriver les taureaux à la belle saison et les côtoyant pendant l'époque des fêtes votives, les ont intégrés à leurs divertissements traditionnels.

Le taureau : De symbole antique à acteur des traditions

Un rapide historique des relations de l'homme et du taureau jusqu'à leur état actuel, devrait permettre de mieux aborder l’objet réel de cette étude, c'est-à-dire les installations et l'évolution des lieux où cette fréquentation se perpétue, les arènes. Réaffirmer la place du taureau dans les cultes antiques d’Asie Mineure et du monde méditerranéen, de Sumer à la Crète et Rome, en passant par l’Égypte, n’est pas inutile ici pour resituer le regard des hommes sur ces bêtes. La symbolique de ces religions, liée au soleil, au sang, à l'abondance, à la fertilité, a fait de cet animal, plus que de tout autre, l'emblème de la force et de la régénération le vouant à une forme d’adoration passionnée dont la traduction contemporaine serait la fe di biou. Cette expression est ainsi traduite par J.-N. Pelen dans L'homme et le taureau : "la fe : la foi, la passion, le terme désigne cet amour irraisonné et gratuit pour la tauromachie, caractéristique de cette relation de fascination qu'a l'homme pour le taureau…" A contrario l'aversion de certains pour la tauromachie de forme ibérique, mais aussi camarguaise, procéderait, non seulement du désir de protéger l’animal, mais également d'une crainte quasi religieuse née pendant les premiers siècles du christianisme : "la guerre fut déclarée au taureau, animal par trop vénéré par la religion rivale (le culte de Mithra)….Le taureau fut assimilé à une créature diabolique dont le sang était vénéneux; il devint un des attributs ordinaires de Satan et de l'Antéchrist."! Cette supposition pourrait être corroborée par les incidents qui ponctuaient les courses au XIXe, au cours desquelles le public entrait dans l'arène pour "tourmenter " le taureau. La presse se fait souvent l’écho de ces pratiques susceptibles d'inciter les autorités à interdire les jeux. Alain Maureau écrit à propos d'une course dans l'enclos de l'ile de La Barthelasse à Avignon en 1860 "hommes et jeunes gens n'hésitent pas à descendre dans le cirque pour s'amuser avec le taurillon…et très souvent lui faire endurer maintes tortures".

Après ce rappel d'une culture antique, il reste à voir ce qui demeure à partir de l'époque moderne de ces symboles et des rituels qui y sont attachés. "De tels rituels sont déjà présents et documentés au Proche et Moyen-Orient vers le troisième millénaire avant notre ère. Quels rapports ont-ils véritablement avec nos manifestations taurines contemporaines? En sont-ils réellement les ancêtres lointains?" L'origine des courses telles qu'elles se déroulent actuellement n'est pas clairement établie.S'agit-il d'un héritage antique, d'une pratique populaire et rurale, d'un détournement des opérations d'élevage et de domestication, d'une adoption des coutumes ibériques? Évelyne Duret fait un état actuel des recherches et rappelle les diverses hypothèses dans : "La course camarguaise, aspects historiques", texte publié en 1990 dans "L'homme et le taureau".A la suite de ses observations elle opte plutôt pour l'origine rurale de ces confrontations, dues à la proximité des bovins vivant à l'état sauvage : "dans le cadre de la domestication l'homme affronte volontairement le taureau pour le marquer. … .le soumettre au joug et lui faire tirer l'araire ….. La nécessité pratique qui commandait à ces opérations n'excluait certainement pas chez l'homme le plaisir de faire taire sa peur, de mettre à l'épreuve sa force,son agilité et sa rapidité, ni surtout de maîtriser l'animal sauvage". Certains textes font allusion à des jeux taurins urbains dès les XIIe et XIIIe siècles, et plus tard aux spectacles donnés en l'honneur de grands personnages. Il s'agit du combat d'un taureau contre un lion offert au Comte de Provence en 1402 à …

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