Le port du voile en Islam est un sujet de débat contemporain, souvent au cœur de discussions passionnées. En France, cette pratique a connu une progression notable, comme le révèle l'enquête Trajectoires et Origines 2 de l'Ined et de l'Insee, qui a constaté une augmentation du port du voile chez les femmes musulmanes âgées de 18 à 49 ans, passant de 18% à 28% en dix ans. Cet article se propose d'examiner ce que le Coran dit à ce sujet, en mettant en lumière les versets pertinents et en analysant leur interprétation.
Contexte de la révélation des versets
Il est essentiel de comprendre le contexte historique dans lequel les versets relatifs au voile ont été révélés. À l'époque du prophète Mahomet à Médine, les femmes étaient parfois victimes d'agressions et de harcèlement lorsqu'elles sortaient de chez elles. C'est dans ce contexte que certains versets ont été révélés pour assurer leur protection et préserver leur dignité.
Les versets coraniques clés
Plusieurs versets du Coran abordent la question du voile, notamment dans les sourates An-Nur (La Lumière) et Al-Ahzab (Les Coalisés).
Sourate An-Nur (24:31)
Ce verset est souvent cité comme argument en faveur du port du voile. Il enjoint aux croyantes de baisser le regard, de préserver leur chasteté et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît. Il leur indique aussi le fait de rabattre leur voile sur leurs poitrines, et de ne dévoiler leurs atouts qu'à leurs époux, et leurs maharims.
Traduction standard (Oregon State University) : « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu'elles rabattent leur voile sur leurs poitrines; et qu'elles ne montrent leurs atours qu'à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs soeurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu'elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu'elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l'on sache ce qu'elles cachent de leurs parures. »
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Une analyse littérale de ce verset révèle plusieurs recommandations adressées aux musulmans et aux musulmanes :
- Refréner certains regards (abṣâr) : Il ne s'agit pas seulement de baisser les yeux, mais de maîtriser les intentions qui président à ces regards, en particulier les regards impudiques ou concupiscents.
- Être chaste : Cette recommandation, adressée tant aux hommes qu'aux femmes, souligne l'importance de la maîtrise de la sexualité et de la responsabilité individuelle.
- Ne montrer de leur beauté (zîna) que ce qui peut en paraître : Ce segment, souvent interprété de manière restrictive, peut aussi être compris comme une invitation à ne pas exagérer dans l'exhibition de sa beauté.
- Couvrir de leurs étoffes (khumur) leurs décolletés (juyûb) : Le terme khumur, pluriel de khimâr, désigne étymologiquement tout ce qui sert à cacher et dérober aux regards. L'interprétation de ce terme a varié au fil du temps, certains y voyant une obligation de couvrir la tête, d'autres se limitant à la poitrine.
Sourate Al-Ahzab (33:59)
Ce verset mentionne le jilbab : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs jilbab lorsqu'elles sortent. C'est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et d'éviter d'être importunées. »
Ce verset a été révélé dans un contexte où des croyantes subissaient des agressions. Le jilbab, souvent interprété comme une robe longue ou un manteau, permettait aux femmes de se distinguer des non-croyantes et d'être protégées.
Interprétations et débats
L'interprétation de ces versets a suscité de nombreux débats au sein de la communauté musulmane. Certains considèrent que le port du voile est une obligation divine (farḍ) basée sur ces versets, tandis que d'autres estiment qu'il s'agit d'une recommandation contextuelle, liée aux conditions sociales de l'époque.
Arguments pour l'obligation du voile
Les partisans de l'obligation du voile s'appuient sur une lecture littérale des versets, notamment le verset 31 de la sourate An-Nur, qui enjoint aux femmes de rabattre leur voile sur leur poitrine. Ils interprètent également le terme khimâr comme désignant un voile couvrant la tête et les cheveux.
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L'imam Ibn Kathir (mort en 774 du calendrier hégirien) a dit : « Le terme khoumour est le pluriel de khimar qui est la chose avec laquelle on cache une autre chose. 2 - Allah a ordonné aux femmes de porter un voile qui couvre leurs têtes et donc cache leurs cheveux et qui doit descendre pour cacher leurs poitrines.
Pour l’Islam, le port du voile est une obligation divine/farḍ, c’est-à-dire dictée par voie de révélation et le segment-clef du verset référent est connu de tous, en voici la traduction standard : « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile/khumur sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs… », S24.V31. Le message est censé être aussi explicite qu’indiscutable : une obligation divine faite aux femmes de se voiler, c’est-à-dire de recouvrir leur chevelure.
Arguments pour une interprétation contextuelle
D'autres savants et intellectuels musulmans proposent une interprétation plus contextuelle des versets. Ils soulignent que le Coran met l'accent sur la pudeur, la modestie et la protection de la femme, mais ne prescrit pas nécessairement une forme vestimentaire spécifique. Ils notent également que le terme khimâr peut désigner différents types de voile et que son interprétation a évolué au fil du temps.
Selon une logique identique, certains pouvoirs séculiers ont compris tout l’intérêt, faute de mieux, qu’ils avaient à agiter ce bout de chiffon dans l’arène politique, ne nous voilons pas la face. Entre ces luttes d’hommes, les femmes sont doublement prises en otages, consentantes ou pas. De fait, le voile peut être à l’heure actuelle l’expression d’une piété sincère, l’affichage d’un certificat d’islamité, une mode identitaire ou une revendication militante.
Le sens de ce passage semble donc quelque peu voilé, et ceci explique sans aucun doute qu’en réalité la position de l’Islam sur le voile a varié dans le temps. À titre d’illustration de cette réalité historique, rappelons que le plus ancien traité de Droit musulman, al-muwattâ’ de l’Imam Malik, décédé vers la fin du IIe siècle de l’Hégire, n’aborde pas le sujet. Ceci alors même qu’il traite de ce que doit être la pudeur de la femme, et l’on en trouve encore la définition deux siècles plus tard : « la femme lorsqu’elle sort ne doit pas porter de vêtements trop fins qui montreraient ses formes ».[1] En ces temps-là, la pudeur musulmane ne passait donc pas par le voile. Est-ce à dire pour autant que les musulmanes ne portaient pas le voile ou autres tenues plus ou moins intégrales ? Sans doute pas, bien que cela ne dut relever que d’habitudes vestimentaires empruntées plus aux coutumes des juifs et des chrétiens qu’à celles des Arabes.
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Le voile : plus qu'une question vestimentaire
Au-delà des interprétations religieuses, le port du voile est devenu un enjeu social, politique et identitaire complexe. Il peut être perçu comme un symbole de piété, d'identité culturelle, de résistance ou de soumission, selon les contextes et les perspectives.
Depuis les années 80, le voile est devenu progressivement un quasi-pilier de l’Islam post-moderne, mouvement de réislamisation qui dès l’origine est de nature politique. Voile islamiste donc, et voile islamique par suite.