Itinéraires maritimes et engagements : portraits de navigatrices

La mer, vaste étendue de liberté, demeure un espace où les trajectoires individuelles se croisent, se forgent et se remettent en question. Qu’il s’agisse de projets de vie radicaux, de carrières sportives de haut niveau ou de militantisme au sein des structures nautiques, le monde de la voile est le théâtre de mutations profondes. À travers les récits de Sophie Pilon, Sarah, Maëlenn Lemaître et Raphaëlle Ugé, se dessine une réalité complexe, loin des clichés traditionnels du marin solitaire et indomptable.

La vie à bord : entre itinérance et création artistique

Sarah et Sophie, la trentaine et férues de grand air, ont navigué depuis Marseille, leur port d’attache, jusqu’aux îles grecques du Dodécanèse à bord de leur cher Sweety, un Sangria de 1973. Au travers de leur regard perspicace et leur fine sensibilité, les deux complices “à la vie comme à la mer” racontent leur périple sous forme de dessins non dénués d’humour. Sophie au tracé et Sarah à l’aquarelle. Sarah a grandi dans le sud de la France, dans un village des gorges du Verdon, à proximité du lac d’Esparron. C’est donc là qu’elle a découvert la voile. Vers onze ans, elle a commencé à prendre des cours de planche à voile l’été. Sophie, elle, n’a pas du tout fait de voile quand elle était petite, ayant grandi sur une péniche en Seine-et-Marne. À la base, elle voulait acheter un bateau fluvial, à moteur. La passion de la voile est venue petit à petit, par la pratique sur Sweety.

Leur rencontre à Marseille a permis d’accomplir un rêve d’enfant pour Sarah : partir avec la Baleine blanche, une association qui permettait à un groupe de jeunes adolescents de partir vivre une expérience de navigation à la voile en équipage pendant neuf mois. Pour répondre à un besoin de voyage en itinérance, elles se sont dit : « pourquoi pas vivre sur un bateau ? » puisqu’elles sont l’une et l’autre intermittentes du spectacle et qu’elles peuvent choisir d’habiter où l’on veut. Elles ont acheté le Sweety en 2018 à l’Estaque à Marseille. Le propriétaire, qui avait beaucoup de souvenirs liés à ce bateau de famille, a aimé leur projet de voyage et a pris le temps de faire une jolie passation. Depuis, elles lui ont apporté de nombreuses adaptations et améliorations, comme installer un tube d’enrouleur, fabriquer un nouveau safran ou encore réfectionner la chaise d’arbre, et ce, par elles-mêmes dans la mesure du possible.

L’art au service de la remise en question des mentalités

Sophie et Sarah ont commencé à mettre leurs dessins sur Instagram. Désormais, c’est vraiment un autre exercice car elles ne dessinent plus des anecdotes intimes mais des anecdotes sur ce qu’elles voient du milieu de la voile. Au départ, elles illustraient ce que pouvait être la vie à bord sous tous ses aspects pour faire rire. Petit à petit, elles se sont dit que ce serait pas mal de proposer autre chose, de montrer une image différente du marin dur à cuire, homme, qui pense performance et chiffres. C’est important qu’il y ait d’autres représentations du milieu de la voile, qui sont finalement peu présentes. Elles ont également créé une nouvelle catégorie de planches qu’elles appellent les “mansplaining” (ou “mecsplication” en français), car ça leur arrive tout le temps. Ce sont pour le coup des histoires vraies, pas du tout exagérées.

Le dessin permet peut-être aussi d’accepter les situations qui ne sont pas drôles parce qu’on se dit qu’on pourra en faire un dessin. Voilà, tout cela permet de donner du sens au voyage, sur la longueur. Elles trouvent super important que chacune puisse être autonome sur le bateau, de savoir tout faire. C’est essentiel pour elles d’être au même niveau de connaissance pour tous les postes. C’est également important pour soi de ne jamais se faire porter par l’autre, pour ne jamais subir. Aussi, si jamais l’autre est en incapacité, il faut pouvoir être autonome. Aux dernières nouvelles, le Sweety a rejoint l’Atlantique via le canal des 2 mers.

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L’exigence de la haute compétition et les enjeux de genre

Maëlenn Lemaître est navigatrice de haut-niveau. Multi médaillée, elle détient le titre de double championne du monde junior en 470 et championne du monde en match racing féminin. La pratique de la voile est une histoire de famille : son grand-père était président de l’école de voile de Locquirec, où Maëlenn est toujours licenciée. Très jeune, elle embarquait sur le bateau de pêche de son grand-père qui relevait ses casiers dans la baie. Elle avait l’impression « d’être hyper grande car je pouvais mener ma barque comme je voulais, et ça c’était vraiment un bonheur ».

Maëlenn s’est confrontée aux compétitions internationales dès le lycée. À la sortie de ses études en 2019, elle a travaillé pour l’entreprise de Franck Cammas missionnée pour préparer quatre bateaux omanais au Tour de France à la voile. Cette expérience l’a mise face à certaines problématiques liées aux différences socioculturelles. Quand on est une femme dans le milieu de la voile de haut-niveau, le gabarit, la force et l’explosivité sont des points qui demandent beaucoup de vigilance car de nombreux projets et postes à bord nécessitent de la force physique. Sur les rankings mondiaux, les femmes sont moins bien classées que les hommes. Si tu es invitée à une course, tu peux marquer des points, si tu n’es pas invitée, tu n’en marques pas donc tu ne monteras jamais dans le classement. Depuis la création de la Women’s Cup en 2011, les régates 100% féminines se sont multipliées en France et un circuit 100% féminin, soutenu par la Fédération française de voile, a vu le jour en 2019, le WLS Trophy.

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