La Route du Rhum – Destination Guadeloupe : Navigations Historiques, Défis Technologiques et Horizons Réglementaires

L'Élan Vers l'Inconnu : L'Édition 2026 et Ses Enjeux Contemporains

Le 1er novembre 2026, les plus grands navigateurs du monde se réuniront à Saint-Malo pour le départ de la Route du Rhum. Cet événement, attendu tous les quatre ans, incarne un défi immense pour chaque participant, s'élançant en solitaire à travers l'océan Atlantique. L'édition à venir promet d'être particulièrement marquante, non seulement par la présence de marins d'exception, mais aussi par l'introduction de nouvelles réglementations qui redessinent le paysage de la compétition, notamment pour les multicoques, et suscitent d'intenses débats au sein de la communauté des coureurs au large.

Parmi les récits humains qui animeront cette traversée, des projets spécifiques comme celui de Romain Pilliard et de son fils Titouan mettent en lumière la dimension de transmission et d'engagement. Ces deux marins s’élanceront de Saint-Malo à bord de deux bateaux complètement différents mais avec le même objectif : la protection des océans avec le projet “Use it Again”. Le père sera à la barre d’un trimaran de 23 mètres, également nommé Use it Again, un voilier emblématique construit pour Ellen MacArthur et mis à l’eau en 2003. Ce trimaran, remis à l’eau après plusieurs années d’abandon, est devenu depuis 2016 le socle du projet mené par Romain Pilliard, axé sur l'économie circulaire. Le fils, quant à lui, sera aux commandes d’un monocoque de 16 mètres, le Use it Again for Youth, un plan Finot-Conq mis à l’eau en 2007. Titouan Pilliard prendra le départ de la Route du Rhum à bord de ce voilier en catégorie Vintage Mono. Depuis toujours, Titouan est aux côtés de son père, et dès 2016, toute la famille est à l’œuvre, à terre comme en mer, pour remettre à l’eau un trimaran de légende : celui d’Ellen MacArthur. Le projet prend vie jour après jour, reflétant une réalité vécue avec des actes concrets et des outils pertinents pour sensibiliser et engager le plus grand nombre autour de l’économie circulaire et de la protection de l’océan. De plus, un programme pédagogique gratuit est conçu pour les classes de Cycles 2 et 3 (du CP à la 6e), permettant d’embarquer les élèves à bord du maxi-trimaran SVR-Lazartigue aux côtés du skippeur Tom Laperche, créant ainsi un lien fort entre l'aventure maritime et l'éducation.

Les Voiliers d'Exception et les Exploits Inoubliables : Le Cœur de la Compétition

La Route du Rhum est célèbre pour la variété des voiliers alignés sur la même ligne de départ. L’une des grandes forces de la Route du Rhum, c’est en effet la diversité des bateaux engagés. La course accueille six catégories de bateaux distinctes, ouvertes aux professionnels et aux amateurs, permettant à des voiliers de tailles et de conceptions très différentes de naviguer en même temps sur le même parcours. On y retrouve des trimarans, des catamarans, des monocoques puissants et des voiliers conçus pour affronter le large. Les catégories actuelles incluent les Ultimes, les Ocean Fifty, les Imoca, les Class40, et les classes Rhum (Multi et Mono Vintage), offrant un spectacle nautique inégalé.

La classe Ultime attire souvent les regards grâce à ses géants des mers, des trimarans et catamarans impressionnants, capables d’atteindre des vitesses extraordinaires et de défier les limites de la performance humaine et technologique. Ces navires représentent le summum de l'ingénierie nautique, conçus pour la vitesse et la robustesse face aux rigueurs de l'Atlantique. Les monocoques IMOCA de 18 mètres, qui participent également au célèbre Vendée Globe, témoignent de la polyvalence et de l'endurance nécessaires pour ces défis océaniques. La classe Rhum, quant à elle, est une catégorie "open" où s'affrontent des bateaux de toutes tailles, des multicoques aux monocoques, symbolisant l'esprit d'ouverture de la course.

Ces prouesses technologiques sont indissociables des exploits sportifs qui nourrissent la légende de la Route du Rhum. L’édition 2022 a marqué les esprits avec la victoire de Charles Caudrelier sur le Maxi Edmond de Rothschild, qui a établi un nouveau record en moins de sept jours. Plus précisément, Charles Caudrelier est le détenteur actuel du record de la traversée en solitaire, ayant accompli cet exploit en 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes à bord de son maxi-trimaran volant « Edmond de Rothschild ». Cette performance incroyable met en lumière l'évolution constante des bateaux et des techniques de navigation. L'amélioration du temps réalisé par le vainqueur a été considérable entre 1978 et 2014, ayant été divisée par trois, illustrant l'intense quête de vitesse et d'efficacité.

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Le défi de courir en solitaire est immense, exigeant une gestion complète et autonome du bateau et de soi-même. Chaque navigateur doit gérer son bateau, sa trajectoire, son sommeil, ses réparations, son alimentation et les conditions météo. Une mauvaise décision peut coûter de précieuses heures, voire compromettre la course entière. Comme l'a souligné un skipper, "courir en solitaire est un défi immense, mais savoir que des milliers d’élèves suivent le trimaran me donne une force incroyable." Cette dimension humaine, mêlée à la haute technologie, fait de chaque Route du Rhum une aventure maritime hors du commun.

La Route du Rhum 2026 : Un Tournant Réglementaire pour les Multicoques "Vintage"

L’édition 2026 de la Route du Rhum - Destination Guadeloupe marque un tournant réglementaire majeur pour les multicoques dits « historiques ». L’organisateur OC Sport Pen Duick a introduit une nouvelle Annexe 3 à l’avis de course, redéfinissant profondément les conditions d’accès à la catégorie dite "Multi Vintage" pour cette édition. Officiellement, l’objectif est double : préserver le patrimoine de la course et encourager une construction plus respectueuse de l’environnement. Cependant, ce dispositif a pour conséquence - volontaire ou non - d’exclure toute la génération des trimarans MOD70, pourtant aujourd’hui parmi les multicoques océaniques les plus actifs.

L’Annexe 3 introduit un principe simple dans sa forme, mais lourd de conséquences : la date de mise à l’eau d’un bateau devient le critère d’entrée principal. Une frontière temporelle devenue structurante est fixée au 31 décembre 2010. Deux régimes sont désormais distingués. Premièrement, les voiliers mis à l’eau jusqu’au 31 décembre 2010 inclus sont admis automatiquement en catégorie Vintage, sous réserve qu’ils n’aient pas subi de modifications dépassant 50 % de leur masse initiale. Deuxièmement, les voiliers mis à l’eau entre 2011 et 2024 sont soumis à des critères stricts d’éco-conception et de sélection technique. Ce seuil agit comme une véritable clause dite de « grand-père » : les bateaux anciens sont protégés au nom de leur statut patrimonial, tandis que les unités plus récentes doivent désormais démontrer leur compatibilité avec de nouvelles exigences environnementales, et ce, rétroactivement. Dans les faits, cette date devient le pivot autour duquel s’organise toute la catégorie Multi Vintage.

Le premier objectif affiché est d’introduire l’éco-conception dans la course au large, avec une volonté d’intégrer les enjeux environnementaux dans les choix de construction et de limiter l’impact des constructions modernes. Les multicoques modernes reposent massivement sur des fibres de carbone, de l'aramide, des âmes en nid d’abeille type Nomex, et des procédés industriels nécessitant cuisson et post-cuisson à haute température. Ces méthodes permettent des gains de performance considérables, mais génèrent aussi un coût environnemental important lors de la fabrication. L’Annexe 3 impose donc, pour les bateaux postérieurs à 2010, une limitation drastique de l’usage des matériaux composites hautes performances, l’interdiction de procédés nécessitant une cuisson ou post-cuisson au-delà de 50 °C, et des critères visant à favoriser des méthodes alternatives moins énergivores. Pour l’organisateur, 2011 marque ainsi l’entrée dans une ère où un bateau récent doit prouver sa responsabilité environnementale pour être admis. Cela permet, par exemple, de faire courir dans cette catégorie Multi Vintage un catamaran comme We Explore, mis à l'eau en 2022, signé VPLP et de 18,28 mètres de long, construit en fibre de verre pour les coques et en lin pour le pont et les aménagements intérieurs.

Le deuxième pilier de cette réforme concerne la protection du patrimoine de la Route du Rhum. L’autre justification officielle concerne la dimension historique de l’épreuve. Les catégories Vintage visent à faire revenir sur la ligne de départ des bateaux ayant marqué l’histoire de la course, notamment les anciens ORMA 60, des unités emblématiques des années 1990-2000, et des multicoques associés à de grands noms de la discipline. Exiger de ces bateaux historiques qu’ils respectent des normes d’éco-conception modernes reviendrait souvent à les dénaturer techniquement, voire à les rendre inexploitables. La règle permet donc leur retour sans contrainte technique lourde, tant que leur structure d’origine reste majoritairement intacte. Ce qui ne pose pas de problème, le carbone vieillissant très bien. En dehors de la structure, tout peut être refait : circuit électrique, hydraulique, tout ce qui touche à la sécurité, car à l'exemple des ORMA60, il y a des lustres qu'ils ne naviguent plus, en tout cas pour ceux qui naviguent encore à l'exception de Sensation Ocean, ils ne sont pas en capacité d'être menés à haut rendement lors d'une course transatlantique.

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Enfin, un troisième enjeu est l'homogénéité et la sécurité de la flotte. L’Annexe 3 vise également à éviter des écarts de performance trop importants au sein de la flotte. Le système de sélection cherche à garantir que les couples bateau/skipper puissent rallier la Guadeloupe dans les temps impartis, maintenir une cohérence sportive et limiter l’écart entre unités historiques et machines ultra-optimisées. L’intention affichée est d’éviter qu’une catégorie Vintage ne devienne un affrontement déséquilibré entre anciens prototypes et machines modernes radicalement plus rapides. Cependant, il suffit de regarder les courses de l'an dernier, sur lesquelles il y a eu confrontation entre MOD70 et ORMA60, pour constater que l'écart à l'arrivée est insignifiant, et il le sera encore moins en solitaire.

La Controverse des MOD70 : Un Débat sur l'Héritage des Trimaran

C’est ici que la controverse autour des MOD70 et d'autres trimarans modernes commence réellement. Tous les trimarans MOD70 ont été mis à l’eau après janvier 2011. Ils basculent donc automatiquement dans le régime restrictif de l’Annexe 3. Or, ils ne satisfont pratiquement aucun des critères exigés pour pouvoir participer en respectant trois des conditions suivantes, rendant leur éligibilité extrêmement complexe, voire impossible selon les règles actuelles.

Premièrement, l’Annexe impose que les bateaux récents proviennent de moules ayant servi à produire au moins 10 unités. La série MOD70 n’en compte que sept, ce qui représente un critère éliminatoire immédiat. Il n'existe d'ailleurs pas de série de 10 unités en multicoque de course, ce qui soulève une question sur la pertinence de cette règle pour cette catégorie spécifique de voiliers.

Deuxièmement, le règlement limite l’usage des matériaux composites haut de gamme à 10 % du déplacement lège. Or, les MOD70 sont construits presque intégralement en carbone et Nomex pour atteindre environ 6,3 tonnes seulement, démontrant leur conception axée sur la légèreté et la performance. Ils dépassent largement le seuil autorisé, ce qui est également le cas du Gitana 11. Ce dernier, pourtant, pourrait être au départ si son propriétaire actuel avait trouvé les fonds nécessaires pour être sur la ligne de départ.

Troisièmement, l’Annexe interdit tout appendice permettant de générer un soulèvement ou un moment de redressement. Cette règle proscrit ainsi les foils en L, les safrans porteurs et les configurations semi-volantes. Ces systèmes, qui sont des avancées technologiques majeures pour la performance des multicoques modernes, sont désormais incompatibles avec la catégorie "Multi Vintage". Pourtant, les trois MOD70 dans cette configuration actuellement sont Argo, Zoulou et Maserati (ce dernier étant en vente), et leurs programmes sont exclusivement des programmes en équipage. De plus, le Gitana 11 et certains ORMA60 sont dotés de foils, et certains de ces derniers possèdent même des foils en "C", ce qui met en lumière une possible incohérence dans l'application des critères.

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Quatrièmement, la construction des MOD70 repose sur des procédés industriels de cuisson à haute température, désormais interdits pour les nouveaux entrants. Résultat : même profondément modifiés, les MOD70 ne peuvent satisfaire suffisamment de critères pour être éligibles. Cela crée une situation paradoxale où des bateaux conçus pour la performance et ayant marqué une époque récente de la course au large se retrouvent mis à l'écart.

La situation devient plus délicate lorsque l’on compare certains bateaux admissibles à ceux qui sont exclus. L’exemple révélateur est celui du Gitana 11. Construit en carbone/Nomex et extrêmement performant, il a même participé au circuit des MOD70 avant que l'écurie aux cinq branches puisse disposer de l'exemplaire 4 des MOD70, et se montrait même plus performant que certains d'entre eux. Mais ce bateau est quand même admis en Vintage Multi ! Pourquoi ? Parce que sa transformation majeure, qui a consisté en la construction de trois nouvelles coques et l'assemblage avec les bras de l'ORMA60 ex-Belgacom, date de 2009, soit avant le couperet réglementaire du 31 décembre 2010. Il bénéficie donc de la clause d’antériorité. À l’inverse, des unités techniquement comparables, mais mises à l’eau après 2010, tombent sous les règles restrictives. Le cas du MAXI80 Prince de Bretagne, mis à l’eau en 2012, illustre parfaitement cette différence de traitement. Trois années d’écart entraînent une différence réglementaire radicale, alors que son procédé de construction, avec trois nouvelles coques assemblées aux bras de l'ORMA60 Sodebo, était similaire. Bien qu'il ne soit pas question qu'il participe à la Route du Rhum 2026, cela démontre l'incohérence perçue de l'Annexe 3.

Certains projets tentent malgré tout de revenir dans le jeu. Le trimaran Wraith 2 (ex-Foncia/Phaedo3/Beau Geste/Snowflake), un MOD70 emblématique, espère être au départ de la Route du Rhum 2026. Ce trimaran a récupéré ses safrans et foils d'origine et son mât va être raccourci dans un chantier en Nouvelle-Zélande avant de poursuivre son tour du monde et revenir en Bretagne. La question se pose : pourquoi empêcher son skipper américain d'être au départ en catégorie Multi Vintage ? Un autre projet est en cours de constitution sur un autre MOD70, sans parler de la réflexion d'Alexia Barrier de s'engager sur Limosa, le MOD70 actuellement à Brest. Ces trimarans font partie de l'histoire de la Route du Rhum, trois d'entre eux ayant déjà participé à la célèbre transatlantique en solitaire, et l'un d'eux étant même monté sur le podium. Mais même dans cette configuration d'origine, les MOD70 ne respectent pas les critères de série ou de matériaux. La seule voie possible reste donc une invitation exceptionnelle de la part de l'organisateur.

Les invitations, ou "wildcards", représentent une soupape réglementaire potentielle, mais également une solution politique. L’organisateur conserve en effet la possibilité d’accorder des wildcards. Celles-ci peuvent concerner des projets liés à l’histoire de la course, des initiatives territoriales (par exemple, la présence d'un skipper américain en multicoque pour internationaliser l'événement), ou des bateaux emblématiques. Un MOD70, ayant déjà participé et même atteint un podium, peut certainement être considéré comme un bateau emblématique et lié à l'histoire de la course. C’est une porte d’entrée potentielle pour certains MOD70. Cependant, cette solution reste discrétionnaire et incertaine, ce qui ne facilite pas le montage d'un projet et la recherche de partenaires.

Sur le plan juridique, l’Annexe 3 est cohérente : elle vise explicitement le patrimoine, l’écologie et la sécurité. Sur le plan sportif, elle redessine pourtant profondément la flotte admissible. Et dans les faits, elle place toute une génération de multicoques modernes - dont les MOD70 - dans une zone grise, entre exclusion réglementaire et admission exceptionnelle. La Route du Rhum 2026 pourrait ainsi devenir la première édition où les multicoques historiques retrouvent le devant de la scène… tandis que certaines des machines les plus spectaculaires des quinze dernières années pourraient rester à quai. La question reste désormais ouverte : la catégorie Multi Vintage doit-elle préserver l’histoire ancienne… ou accepter que l’histoire, un peu plus récente, en fasse déjà partie ?

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