La genèse d’un projet hors normes
La Route du Rhum est une compétition emblématique, incontournable pour tous les amateurs de course en solitaire. Organisée tous les quatre ans, cette transatlantique fait partie des épreuves de référence en matière de compétition pour les voiliers monocoques comme pour les multicoques. Comptant parmi les courses transatlantiques les plus renommées, la Route du Rhum relie tous les quatre ans, la ville de Saint-Malo, en Bretagne, à la ville de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Au fil des éditions, la Route du Rhum a vu naître de nombreux records et légendes maritimes. L'idée de cette course vient de Bernard Haas, secrétaire général du syndicat des producteurs de sucre du rhum des antilles, qui cherche à faire la promotion du rhum par un autre moyen qu'une campagne publicitaire classique.
Dans ce contexte de quête de performance, Jérémie Beyou et l’Imoca Charal ont pris le départ de la Route du Rhum - Destination Guadeloupe ce dimanche, à 14 heures, dans la baie de Saint-Malo. Une grande première dont le scénario est encore renforcé par une météo peu compatissante. Après des mois de construction du bateau et quelques semaines de préparation, Charal et Jérémie Beyou ont pris ensemble le départ de la 11e édition de la Route du Rhum. Pour Jérémie Beyou, triple vainqueur de la Solitaire du Figaro, 3e du dernier Vendée Globe et aux commandes d’un bateau exceptionnel mais pas encore totalement fiabilisé, il sera bientôt l’heure des choix.
L’ingénierie au service de la performance : Charal 2
Le Charal Sailing Team, avec notamment Franck Cammas ou encore Bertrand Pacé, l’homme aux sept participations à la Coupe de l’America, et le cabinet Manuard, ont réellement choisi des parti pris novateurs, comme la carène la plus étroite des IMOCA existants, alors que dans les années 90-2000, la tendance architecturale était de concevoir des « plats à barbe » très larges. En outre, Charal 2 possède un centre de gravité et une répartition des masses très reculés, un avant arrondi en forme de Scow, des foils en V plus profonds que ceux de son précédent plan VPLP Charal 1. Enfin, afin de favoriser l’aérodynamisme, qui sur ces IMOCA, est de plus en plus soigné, le pont est très plat (quasiment flush deck), le rouf est minimaliste et profilé, et le redan plus marqué.
Plus d’une quinzaine d’ingénieurs, dont cinq au sein du Charal Sailing Team, ont travaillé sur Charal 2. Ensuite, plus d’une centaine de spécialistes se sont affairés à la construction du bateau, à dessiner et usiner l’ensemble des pièces, quasiment toutes des prototypes, soit 35 000 heures de conception et 40 000 heures de construction chez CDK, qui est le chantier ayant produit le plus d’IMOCA depuis plus de 30 ans. L’Imoca Charal 2 de Jérémie Beyou a même été coupé en deux afin de remplacer le fond de coque. C'est un challenge technique aussi impressionnant qu'innovant imaginé afin d'améliorer le vol, de gagner en performance dans certaines allures et de faciliter l'usage du bateau en solitaire.
Défis météorologiques et tactiques
Si le départ, ce dimanche, s’est effectué dans un vent d’une petite vingtaine de nœuds de sud-est, et sur mer plutôt plate, cela change dans les jours à venir. Lundi, une fois passée la pointe Bretagne, la flotte de la Route du Rhum va se retrouver face à une première dépression classique, mais solide (30 nœuds dans les voiles, 4 mètres de creux sous la coque), qui va faire entrer les 123 concurrents dans le vif du sujet. Mardi, c’est une énorme dépression que les bateaux vont devoir affronter. Si les premiers, les trimarans de la catégorie Ultime, devraient être épargnés, la classe Imoca va, elle, avoir droit à son tête-à-tête avec des vents de nord-ouest de 40 nœuds - 55 en rafale -, et une houle de 6 à 8 mètres.
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A force de travail et d’affinage des normes de construction, les Imoca60 sont devenus des bateaux fiables, capables de traverser les mers du globe, mais les conditions météo de ce début de course sont telles qu’il n’est plus prioritairement question de compétition, mais de bon sens marin. Longtemps envisagée, la route qui plongerait droit vers le sud ne mettra pas totalement les Imoca à l’abri. Jouer de prudence et descendre par le sud ? Se prendre au jeu et aller chercher, dans l’ouest du golfe de Gascogne une des premières clés qui ouvrent les plus belles espérances ? En tout état de cause, la réponse appartient au skipper.
La préparation du skipper et l’apprentissage du solitaire
Jérémie Beyou, qui enchaîne les navigations au large de Lorient depuis la mise à l’eau du bateau, avec comme premier objectif la 12ème Route du Rhum, avant de participer à son 5ème Vendée Globe en novembre 2024, se dit enchanté par son nouveau bateau. Lundi, le skipper et son IMOCA60 ont bouclé une première navigation de 1200 milles, validée par la direction de course. Pour Jérémie, ce fut aussi l’occasion d’entamer une relation de confiance avec son bateau : « C’était ma première navigation en solitaire, car pour toutes nos navigations précédentes, nous étions jusqu’à dix à bord. J’ai vraiment apprécié ce moment seul sur mon bateau ».
Ce foiler a été façonné et pensé pour le solitaire. Durant les quatre jours qu’a duré la qualification, le skipper a pu commencer à prendre ses marques. « Le protocole des manœuvres n’est pas différent de ceux que j’avais l’habitude de faire sur mes anciens IMOCA. A la conception de l’IMOCA Charal, on a bien entendu cherché à innover fort, mais on a aussi gardé des constantes qui marchaient bien : l’organisation de l’électronique, la vie à bord et mes routines de manœuvre ». Jérémie a pris le temps de décomposer les mouvements, dans des conditions qui auront finalement été assez souples.
Performance au près et évolution de la classe IMOCA
Parti dans un petit temps médium, Charal s’est ensuite frotté à des conditions plus toniques sur un bord de portant dans 17 nœuds de vent sur une mer plutôt plate. Puis, avant de revenir paisiblement à Lorient, Jérémie Beyou est allé chercher des conditions de près plus musclées. « Forcément, quand on conçoit un IMOCA à foils pour être performant sur le Vendée Globe, on ne met pas l’accent sur les performances au près, puisque la puissance vient des foils et qu’on n’a pas de dérives droites pour maintenir le bateau. Mais j’ai été très agréablement surpris de ce que mon bateau est capable de faire dans ces allures ».
Que de chemin parcouru pour la classe IMOCA depuis la dernière édition de la course ! Aujourd'hui, le foil est légion sur ces monocoques de 18,26 m conçus pour faire le tour du monde en solitaire et sans assistance, le Vendée Globe. Les bateaux sont toujours plus technologiques, mais surtout plus durs et inconfortables. Si le Vendée Globe se joue sur la distance, la Route du Rhum est un sprint qui devrait être achevé après 8 à 11 jours de course. Ce sera aussi l'occasion de retrouver Paul Meilhat, dernier vainqueur sur SMA, un IMOCA à dérive. Quatre ans plus tard, il a retrouvé un sponsor et construit un nouveau foiler, Biotherm. S'il remet son titre en jeu, il est conscient que la mise à l'eau tardive de son bateau ne lui a pas permis de correctement s'entraîner.
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L'environnement de course et les records
La course est ouverte à tous les voiliers à partir de 39 pieds. Les IMOCA, ces monocoques de 18 mètres, participent également au célèbre Vendée Globe. Il existe aussi la classe "Rhum", une classe "open" où s'affrontent des bateaux de toutes tailles. Charles Caudrelier, détenteur actuel du record de la traversée en solitaire, a accompli cet exploit lors de l'édition 2022 avec un temps de 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes avec son maxi-trimaran volant « Edmond de Rothschild ». La durée de la course varie en fonction des conditions météorologiques et des performances des bateaux.
La saison 2024 débute avec la Transat CIC, où le bateau est victime d’une avarie sur son étai de J2 et est contraint à l’abandon, mais parvient tout de même à rejoindre les côtes new-yorkaises. Malgré les aléas techniques, le projet Charal demeure une référence en termes de recherche et développement. Le Défi Azimut, qui réunit autour de Lorient une large partie de la flotte des IMOCA60 engagés sur la Route du Rhum, marque un temps fort. Deux temps marquent le rendez-vous : une épreuve en solitaire de 24 heures, puis un run de vitesse et le tour de l’île de Groix. L'occasion de passer pour la première fois en configuration course. « Mes ambitions restent simples, pour l’instant. Je veux faire le parcours complet en incluant la tactique, la stratégie et la gestion de la météo ».
Architecture navale et innovation structurelle
L'Imoca Charal de Jérémie Beyou a été coupé en deux. Visuellement, c'est assez dingue. On a l'impression que le bateau a été tronçonné, il a deux trous béants dans le fond de coque. Imaginée depuis de longs mois, l'opération a été entreprise quelques semaines après la victoire dans la Transat Café L'Or, avec la collaboration de Gepeto Composite, à quelques centaines de mètres du hangar de Charal à Lorient. Il faut imaginer une maison où tu as tout : les murs, la cloison, la structure et la charpente mais pas le toit.
Toute l'équipe ayant contribué à la construction du bateau pose devant la fusée. C'est ce qui impressionne le plus : les foils. Ils sont é-nor-mes ! Jérémie Beyou, lui-même dit qu'aucun monocoque n'a jamais possédé de foils aussi grands. Cette quête de la performance absolue, dans un cadre réglementé mais en constante évolution, définit l'essence même de la classe IMOCA. Le chantier CDK, qui a produit le plus d’IMOCA depuis plus de 30 ans, a assuré la maîtrise d'ouvrage de cette pièce maîtresse de la course au large française. La maîtrise des matériaux composites, alliée à une architecture audacieuse, permet aujourd'hui à ces navires de repousser les limites de la physique, transformant la navigation en un vol au-dessus des vagues.
La gestion de l'incertitude dans la course au large
La Route du Rhum, par son parcours transatlantique, impose une gestion fine des transitions météorologiques. Les skippers doivent naviguer dans des conditions variées, passant des zones de calme plat aux dépressions les plus violentes. La capacité d'adaptation du bateau, et particulièrement celle du Charal 2, est mise à rude épreuve par ces changements de rythme. La gestion de l'énergie, le choix des voiles, et la surveillance constante des structures sont autant de paramètres que Jérémie Beyou doit intégrer dans sa routine de solitaire.
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Chaque décision tactique, du placement dans le golfe de Gascogne au choix de la route vers les Antilles, est une équation complexe où le risque doit être pesé face à la performance pure. Le rôle de l'équipe technique, des routeurs et des ingénieurs en amont est crucial pour préparer le skipper à toutes les éventualités. L'aspect humain, la résistance physique et mentale, reste cependant le facteur déterminant dans ces moments où le skipper se retrouve seul face aux éléments. La préparation psychologique, autant que la préparation physique, est intégrée au quotidien du Charal Sailing Team, garantissant une cohésion totale entre l'homme et la machine.
Une vision élargie de la course au large
La classe IMOCA ne se limite pas aux seuls records de vitesse. Elle est le laboratoire technologique de la voile de demain. L'innovation constante, que ce soit dans le design des foils, la structure des coques ou les systèmes embarqués, bénéficie à l'ensemble du monde de la plaisance et de la course. La Route du Rhum, en tant que vitrine médiatique, permet de mettre en lumière ces avancées, tout en conservant l'esprit d'aventure qui a fait la renommée de cette transatlantique. Le passage du "plat à barbe" des années 2000 au "foiler" actuel illustre parfaitement cette mutation rapide.
Les défis restent nombreux : la fiabilité des systèmes, le coût des projets, et l'impact environnemental de la construction navale sont des sujets au cœur des préoccupations des équipes. Le projet Charal, par sa transparence et sa volonté de partager les étapes de sa construction, contribue à sensibiliser le grand public sur la complexité et l'exigence de la course au large. En ouvrant les portes du chantier, en expliquant les choix techniques et en documentant la préparation du skipper, Jérémie Beyou et son équipe offrent une plongée inédite dans un univers où la précision est la règle et où chaque détail compte pour atteindre l'excellence sportive.
L'avenir des IMOCA sur les océans
Avec la perspective du Vendée Globe en novembre 2024, le travail accompli sur la Route du Rhum sert de base solide pour la suite. Chaque mile parcouru, chaque avarie réparée, chaque réglage affiné est une brique supplémentaire dans l'édifice de la performance. Les retours d'expérience de Jérémie Beyou, ses sensations à la barre et ses analyses tactiques après chaque course sont autant de données précieuses pour le bureau d'études et les ingénieurs. La recherche de la perfection est un processus continu, où la remise en question est permanente.
La flotte des IMOCA, de plus en plus homogène en termes de performances théoriques, voit l'écart se réduire entre les bateaux. La différence se fait alors de plus en plus sur la gestion du skipper, sa capacité à anticiper et son audace dans les choix stratégiques. Les conditions extrêmes rencontrées au début de la Route du Rhum sont un test grandeur nature pour ces machines volantes. La capacité à préserver le bateau tout en restant compétitif est le défi majeur de chaque course. Le Charal 2, avec ses formes innovantes et ses foils surdimensionnés, incarne cette nouvelle génération de monocoques prêts à affronter les océans avec une vitesse et une efficacité inégalées.
L'interaction entre homme et machine
La relation entre le skipper et son bateau est le socle de toute réussite dans la course au large. Pour Jérémie Beyou, le Charal 2 n'est pas seulement un outil de compétition, c'est une extension de lui-même. Chaque manœuvre, chaque réglage est le fruit d'une compréhension profonde de la machine. Cette symbiose est le résultat de milliers d'heures de navigation, de tests en mer et de discussions techniques. La confiance mutuelle qui s'installe lors de ces phases de préparation est ce qui permet au skipper de se dépasser, même dans les conditions les plus périlleuses.
Les moments de solitude, loin des côtes, sont des instants privilégiés où le skipper peut tester ses limites et celles de son bateau. Ces phases d'apprentissage, loin du regard des autres, sont essentielles pour forger le caractère de la course. La capacité à rester lucide, même après plusieurs jours de navigation intense, est ce qui distingue les grands marins. Le projet Charal, par son approche rigoureuse et sa volonté d'innovation, place le skipper au centre de cet écosystème, lui offrant les moyens de ses ambitions dans un monde où la technologie est omniprésente mais où l'humain reste le décisionnaire final.
La culture de la voile et ses racines
La Route du Rhum, au-delà de la compétition, est une célébration de la culture maritime française. Saint-Malo, cité corsaire, est le théâtre idéal pour le départ de cette grande aventure atlantique. Le lien entre la terre et la mer, entre le public et les marins, est une part intégrante de l'identité de cette course. Les histoires de marins, les récits de traversées et les exploits des vainqueurs successifs nourrissent l'imaginaire des générations de passionnés qui viennent chaque année saluer les skippers avant le grand saut.
Le projet Charal s'inscrit dans cette lignée, en portant haut les couleurs de l'innovation et du dépassement de soi. L'engagement de l'équipe, le soutien des partenaires et la ferveur du public sont autant de moteurs pour Jérémie Beyou dans sa quête de victoire. La voile, dans sa forme la plus pure et la plus technologique, continue de fasciner. La Route du Rhum reste, édition après édition, le point de rencontre incontournable entre les traditions maritimes et la modernité la plus pointue. C'est dans ce mélange d'histoire et de futur que se dessine l'avenir de la course au large.
L'impact de la technologie sur le sport
La course au large est devenue un sport de haute précision, où les données sont reines. Le développement des logiciels de routage, l'optimisation des structures par ordinateur et l'utilisation de matériaux de pointe ont transformé la manière dont les courses sont abordées. Le projet Charal est à la pointe de cette évolution. L'analyse des performances, la simulation des conditions météorologiques et l'optimisation des trajectoires sont intégrées dans la stratégie de course.
Cependant, cette technicité ne remplace pas l'intuition du marin. L'expérience, le sens marin et la capacité à interpréter les signes de la nature restent des atouts indispensables. La technologie est un facilitateur, un outil qui permet d'aller plus loin, plus vite et plus sûrement. C'est l'équilibre entre ces deux mondes, celui de la donnée brute et celui de l'instinct, qui fait toute la beauté et la complexité de la course au large. Le Charal 2, par sa conception et ses performances, est le symbole de cet équilibre réussi, porté par une équipe passionnée et un skipper déterminé.
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