Les bouées constituent des éléments fondamentaux de la navigation et de la sécurité en mer, remplissant des fonctions aussi variées que la signalisation des dangers, le sauvetage ou la surveillance environnementale. Une bouée d’avertissement balise les zones où les navigateurs doivent être avertis de la présence de dangers comme des zones de tir, de régates, des bases d’hydravions, des ouvrages sous-marins, des zones où il n’existe aucun chenal sûr, des zones de séparation de trafic et des exploitations d’aquicultures. Ces dispositifs flottants, ancrés au fond marin, permettent une organisation rigoureuse de l'espace maritime. Par exemple, la bouée de mouillage (ancrage) balise le périmètre d’une zone de mouillage. Elle est blanche et porte un sigle distinctif sur deux côtés opposés. Ce sigle se décrit comme suit : il s’agit du contour d’un cercle orange situé entre deux bandes horizontales de même couleur. Un autre sigle se décrit comme suit : il s’agit d’un losange orange à l’intérieur duquel se dessine une croix de même couleur. Au-delà de ces avertissements, les bouées cardinales signalent l’emplacement du chenal le plus sécuritaire ou le plus profond par rapport aux points cardinaux, guidant ainsi les navires à travers des passages complexes.
La sécurité des personnes à proximité de l'eau est également assurée par des protocoles visuels stricts. Si la plongée se fait à partir d’un bateau, celui-ci doit arborer le pavillon A (bleu et blanc) du code international des signaux qui signifie « J’ai un plongeur à l’eau; écartez-vous largement à basse vitesse ». Le pavillon Alpha doit être hissé sur l’embarcation de plongée dès son ancrage ou lorsque les plongeurs sont mis à l’eau. Ces mesures préventives complètent le rôle informatif des bouées pour assurer une cohabitation sécuritaire entre les différents usagers de la mer.
Innovations techniques et lutte anti-sous-marine
L'évolution technique des bouées a également trouvé des applications cruciales dans le domaine militaire, notamment lors des conflits mondiaux. La technique américaine contribua à la création de deux autres armes de lutte anti-sous-marine très perfectionnées et fort utiles. La première était la bouée sonore, récipient cylindrique contenant un détecteur de son. Sa longueur de 115 cm et son diamètre de 10 cm seulement, faisaient qu’un avion patrouilleur pouvait en emporter plusieurs qu’il rejetait à l’eau en divers points bien repérés. Avec quelques bouées sonores bien placées, il était possible de déterminer la position d’un sous-marin avec une relative précision.
Après quoi l’avion passait à l’attaque avec la deuxième invention américaine, la mine modèle 24. Baptisée « mine » pour des raisons de sécurité, c’était en réalité une torpille à tête chercheuse acoustique. Lorsqu’elle pénétrait dans l’eau à moins de 1 400 m de l’objectif, « Fido » ou « Annie vagabonde », comme on l’ia surnommait, captait les bruits du moteur et de l’hélice du sous-marin et se dirigeait vers lui. Ces avancées démontrent comment la bouée est passée d'un simple flotteur de signalisation à un outil de détection technologique sophistiqué, capable d'influencer le cours des opérations navales.
Surveillance des tsunamis et système DART
À l'époque contemporaine, l'utilité des bouées s'est étendue à la protection des populations contre les catastrophes naturelles. Aujourd’hui, les scientifiques sont capables de suivre le déplacement des vagues de tsunamis à l’aide d’un réseau de bouées installées à la surface de l’océan. On a pu constater leur efficacité lors du séisme de M 7,9 enregistré le 23 janvier 2018 dans le Golfe d’Alaska. Les systèmes DART se composent d’un enregistreur de pression ancré sur le plancher océanique et d’une bouée en surface pour les communications en temps réel. Un lien acoustique transmet les données de l’enregistreur de pression sur le fond marin à la bouée à la surface de l’océan.
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En cas de tsunami, l’enregistreur reconnaît un changement de fréquence et de pression. Il envoie un signal à la bouée qui envoie à son tour par satellite une alerte au Tsunami Warning Center à Hawaii. Les bouées sont attachées à au moins une ancre par une corde en nylon. Elles sont entretenues tous les quatre ans ou plus tôt, selon le lieu où elles se trouvent. Cependant, ces systèmes ne sont pas infaillibles. Alors qu’une bouée s’échouait sur la côte de l’Oregon, une autre dans le Golfe d’Alaska ne faisait pas son travail correctement et communiquait de fausses informations. La bouée de la station 46410, un collecteur de données en haute mer, annonçait un tsunami qui n’existait pas.
Comme indiqué par les experts, les bouées sont censées indiquer le déplacement vertical d’une colonne d’eau, mais pas nécessairement la hauteur des vagues. La station en question se trouvait à environ 50 km de l’épicentre. Le pic soudain montré par le déplacement de l’eau juste après le séisme reflète probablement l’énergie sismique qui s’est libérée très brutalement, mais pas le déplacement d’une vague. Il faut remarquer que ces bouées sont utiles pour indiquer le déplacement des vagues de tsunami quand l’épicentre du séisme se situe loin des côtes, comme ce fut le cas le 23 janvier dernier. Ces incidents soulignent l'importance de la maintenance et de l'interprétation des données. Par exemple, un couple de l’Oregon a découvert une de ces bouées sur la côte, le matin de l’alerte tsunami déclenchée suite au séisme dans le Golfe d’Alaska. Selon le National Weather Service, il se peut qu’elle se soit détachée de son ancrage à environ 400 km à l’ouest d’Astoria le 4 octobre 2017. Elle a dérivé pendant des mois, poussé par les vents, les courants et les vagues.
Histoire du sauvetage et origines de la bouée
L’humain, étant vif d’esprit l’aura déjà noté, n’est muni ni de nageoire ni de branchie. Mais, il a fait preuve d’imagination pour rester en surface plutôt que de couler involontairement vers les abysses. Or, la première vague que son radeau a percuté lui a rapidement fait prendre conscience qu’il n’est particulièrement pas facile de maintenir sa tête hors de l’eau par vent de force 10 sur l’échelle de Beaufort. Si l’Origine des Espèces laisse augurer toutes sortes de métamorphoses fascinantes dans les siècles à venir, elle ne promet rien qui n’aille vite. Il ferait beau voir que l’être humain soit sous peu doté de tout ce qu’il faut pour se déplacer amphibie.
Aucun doute n’existe quant au fait que la première embarcation flottante jamais construite se vit rapidement opposer un mouvement aqueux d’une mouvante verticalité : une vague. Si pour se prémunir de ces mésaventures certains de la race des sportifs apprirent à nager, d’autres se contentèrent d’accrocher des chapelets d’objets flottants sur leur corps de sorte qu’ils remontaient au-dessus des flots comme des bouchons, sacrifiant bien naturellement l’allure à la vie. Le premier choix n’excluait pas le second et augmentait d’ailleurs les chances de s’en tirer sain et sauf. Certains débrouillards ont appris à nager et d’autres plus malins ont proposé d’attacher des objets flottants à des cordes reliés aux embarcations afin qu’en cas de chute, le malchanceux ait une chance de sauver sa peau.
On retrouve des traces de ces réflexions dès la Renaissance avec une esquisse de Léonard de Vinci présente dans le Manuscript B de Paris (f. 81 v), réalisée entre 1488 et 1490. Cependant, il faudra tout de même attendre les années 1800 avant que les bouées n'évoluent véritablement. Il faut toutefois attendre le XIXe siècle avant que la modernité ne se préoccupe des bouées et créé, à l’instar des habits, un modèle de jour et un modèle de nuit. Point de coquetterie ici mais une prise de conscience salutaire : la nuit réduit la visibilité tandis que le jour l’augmente. À nouveau, la puissance intellectuelle de l’Homme moderne foudroie le quidam de son éclatante évidence.
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Évolution technologique du XIXe siècle : les bouées de jour et de nuit
La bouée de jour est un rond principalement en liège et parfois recouvert de tissu ciré traversé par un tube métallique vertical. C'est un disque en liège recouvert ou non de tissu ciré et traversé dans son épaisseur par un tube métallique vertical. Un ingénieux mécanisme permet de faire sortir de ce tube un drapeau rouge dès que la bouée tombe à l’eau. Cette innovation visuelle a permis d'améliorer considérablement les chances de repérage en plein jour.
La bouée de nuit connaît quant à elle plusieurs versions, mais la plus aboutie est inventée à la fin du XIXe siècle par Seyferth et Silas (ce dernier était archiviste à l’ambassade de France). Ces deux savants se servirent de la particularité du phosphore - qui émet une lumière au contact de l’air - aux nécessités du sauvetage en mer. Ils fabriquèrent donc une bouée similaire à la bouée de jour mais équipée d’une cavité dans laquelle était placé un tube de phosphore. Le système de bouée de Silas, documenté dans "La Nature - Revue des sciences" (1873), utilise les propriétés du phosphore pour servir les nécessités du sauvetage en mer.
Malgré ces progrès, les limites de l'équipement face aux éléments restaient tragiques. Sur les 48 bouées que comptait à son bord le Titanic, plusieurs disposaient du mécanisme lumineux inspiré de celui de Silas. Les 48 bouées du Titanic étaient en liège et recouvertes d’un tissu ciré blanc. Néanmoins, considérant la température de la flotte et de l’air lors de la nuit du 14 avril 1912, il aurait bien pu y avoir autant de bouées que de passagers, les morts auraient été tout aussi nombreux puisque la plupart ne moururent pas de noyade mais de froid.
Urbanisme et modernisation du sauvetage
Pendant longtemps, les infrastructures urbaines ont également intégré ces dispositifs de sécurité. Les ponts des grandes villes furent longtemps équipés de bouées que les passants pouvaient facilement lancer s’ils voyaient une personne en détresse dans l’eau. Contrairement à Berlin, où elles sont encore nombreuses, celles de Paris ont totalement disparu, en partie à cause des cleptomanes, des touristes un peu trop amoureux de la ville et des Parisiens. La ville, fatiguée de constamment les remplacer, a renoncé à ses bouées.
Heureusement, la technologie continue de repousser les limites de l'efficacité. La bouée de sauvetage est l’objet de toujours plus de perfectionnement. La société portugaise Noras Performance a ainsi mis au point la bouée USafe (lire you safe, « tu es sauvé »), une bouée télécommandée à distance en forme de U ou de fer à cheval dont chaque branche est équipée de puissants propulseurs jet. Elle permet ainsi à n’importe qui de sauver des vies. Le sauveteur dirige grâce à un joystick la bouée télécommandée vers la personne à secourir et la ramène en sécurité sur terre ou sur le bateau, toujours à l’aide du joystick. Cette évolution transforme radicalement le sauvetage, le rendant plus rapide et moins risqué pour l'intervenant.
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La bouée, objet social et avènement des loisirs
Si jusqu’à la moitié du XXe siècle, « les noyades étaient devenues la première cause de décès en temps de paix », l'usage de la bouée a progressivement glissé vers le domaine des loisirs. D’abord nécessaire, elle devient transitoire dans l’apprentissage de la natation à l’échelle d’une personne ou d’une nation. La bouée a été popularisée au début des années 1930 pour apprendre à nager. Tout commence il y a presque un siècle. Vers 1920/1930, la France vit ses Années Folles : une période nécessaire de futilité et d’insouciance après une guerre marquante (1914 - 1918). Les gens ont besoin de se marrer.
Avant cette période, les bains et les bassins étaient synonymes de propreté et d'hygiène ; on s’y rendait pour ne pas sentir mauvais ou le "chien mouillé" et pour voir du monde. En 1924, la première piscine uniquement dédiée à la natation et au jeu dissocie la notion de propreté de celle du loisir. La bouée est un objet qui change de vocation avec l’instauration des congés payés. Jusque dans les années 20, elles servent à ne pas couler. Mais dans les années 30, les classes populaires découvrent les vacances et la mer. La bouée accompagne un changement social, les nouveaux vacanciers ne savent pas nager. La bouée est la même pour tout le monde et les Français peuvent apprendre à nager. Lorsque les congés payés ouvrent la voie aux loisirs et à un commerce qui les accompagne, la bouée devient un objet aussi emblématique que la chaise longue.
Design, culture Pop et matérialité
L'évolution esthétique de la bouée est intimement liée aux innovations industrielles. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’avec l’invention et la popularisation du plastique, la bouée passe esthétiquement d’un objet opaque à un objet transparent. Alors que son esthétique importait moins que son usage lorsqu’il s’agissait de naufrage, les possibilités offertes par le plastique se gardent longtemps de reproduire l’opacité des premières bouées. Dans les années 60, elle va sortir de l’eau. Les piscines privées font leur apparition et deviennent un signe extérieur de richesse.
En 1968, l’ingénieur français Nguyen Manh Khanh (1934 - 2016), qui prendra plus tard le nom de Quasar Khanh, imagine des meubles futuristes en revisitant le concept de la bouée. Quasar Khanh fut le mentor de Philippe Starck. La collection de mobilier Aerospace est un pur produit de son époque. Inspirée par la conquête spatiale qui marque les sixties, les traits sont fins et jouent la transparence. Comme les fusées (ou la fumée des cigarettes magiques des hippies), l’époque veut de la légèreté. Instantanément (et sans Instagram), les objets Quasar deviennent une référence de la culture populaire. C’est une élite jeune qui s’approprie ce mobilier que l’on observe en 1968 dans le film "Le Cerveau" de Gérard Oury. Bientôt, les bouées de piscine se généralisent, s’adaptent aux goûts de l’époque puis deviennent dépassées.
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