L'Odyssée de l'Acali : Aux Origines de la Violence et les Révélations de "The Raft"

En 1973, une expérience scientifique d'une ambition rare et d'une portée philosophique indéniable a été initiée par un anthropologue mexicain. Au départ, c'était une idée scientifique - extrêmement. Hautement rationnelle, philosophique même, elle visait à sonder les profondeurs de la nature humaine. On peut aisément percevoir l'ampleur de l'intention derrière cette entreprise, la majesté du but que son concepteur s'était fixé, et l'horizon de la pensée qu'il espérait explorer. Cependant, comme la plupart de ces idées-là, celles qui portent une telle charge de grandeur initiale, l'expérience a, d'une certaine manière, "tourné cornecul". C'est cette aventure bizarroïde, inventée par Santiago Genovés Taragaza, un anthropologue mexicain, en 1973, que le film "The Raft" de Marcus Lindeen, un réalisateur suédois, nous invite à redécouvrir. Ce long-métrage, un peu documentaire et un peu reconstitué, revient sur une expédition qui a marqué son temps et dont les enseignements se révèlent encore pertinents aujourd'hui. L'anthropologue s'est posé la question fondamentale de la violence : "Pourquoi la violence ?". C’est la question qu’un anthropologue mexicain s’est posé dans les années 70 avant d’initier une expédition sans pareille. En plein âge post-68, une période profondément marquée par la guerre du Vietnam et l'idéologie pacifique du Flower Power, qui mettait en opposition la guerre et la paix, Santiago Genovés Taragaza se demandait précisément comment la violence pouvait naître au sein des groupes humains. "Ah, bon sang, se dit-il, en voilà une interrogation qu'elle est bonne !"

L'Expérience Acali : Une Quête des Racines de l'Hostilité

Guidé par cette interrogation brûlante, Santiago Genovés Taragaza a conçu l'expédition Acali. Ayant connaissance et tirant des leçons de l'expérience de Milgram, qui mettait en lumière la torture sur commande, et de celle de Thor Heyerdahl, avec son célèbre "Kon-Tiki" qui avait traversé le Pacifique sur un radeau, Santiago s'est forgé la conviction qu'en rassemblant une poignée d'hommes et de femmes dans un endroit clos et isolé, il pourrait enfin comprendre les ressorts profonds des pulsions hostiles et analyser les mécanismes de la violence, la façon dont elle naît au sein d'un groupe, se contient ou dégénère. Le postulat même de cette expérience était d’un surréalisme délicieusement absurde : il s'agissait de traverser un océan dans un simili-radeau de 12 mètres sur 7 et d'affronter de possibles tempêtes dans ce qui s'apparentait à une boîte de conserve flottante. Le but était clair : réaliser une étude comportementale dans ce huis-clos sans issue, où l'isolement devait, selon lui, révéler les instincts primaires de l'humanité.

Santiago Genovés n'en doutait pas un instant : au bout d'un moment, dans ces conditions extrêmes, tout le monde allait éprouver des sentiments violents. Il anticipait que les uns voudraient avoir des rapports sexuels, que les autres auraient un besoin irrépressible de dominer, et qu'alors, "hop !, le tour sera joué, ils vont s'étriper mutuellement et à moi la célébrité ! Je me ferai un nom en publiant un bouquin définitif sur la barbarie profonde de l'homme." Pour attiser les tensions et garantir l'émergence des comportements qu'il cherchait à observer, il sélectionna ses sujets avec un soin particulier. Genovés a casté avec attention les différents participants à son expérience. Parmi eux, une plongeuse, une capitaine, un photographe, des individus venus de partout. Il y avait une médecin israélienne, un prêtre angolais, un photographe japonais, une capitaine suédoise, ainsi qu'une Suédoise, deux Américaines, un Japonais et deux Françaises. Pour renforcer la diversité et ainsi, pensait-il, favoriser les frictions, il les choisit de pays, de conditions et de religions différentes. En plus de la diversité géographique et sociale, il apparia des couples potentiels. Il y avait même, comme on nous l’avoue, un aspect où chacun avait aussi été casté pour son physique afin de rapprocher les uns avec les autres… et de créer, par là même, des tensions propices à son étude. Trente ans avant les diverses émissions de télé-réalité dites de surveillance, Genovés empruntait déjà leurs rouages, préfigurant ce qui allait devenir un genre télévisuel populaire.

Durant l'été 1973, Santiago lança donc l'expédition Acali. Six femmes et cinq hommes, dont l'anthropologue lui-même, prirent la mer pour traverser l'Atlantique en 101 jours. Pendant cette période, aucun contact, aucune intervention extérieure n'étaient autorisés, garantissant ainsi l'intégrité de l'isolement expérimental. Santiago Genovés se posait en douce une question, issue de sa lecture du Kama-sutra : qui allait faire la "brouette enflammée" ou la "pirogue congolaise" avec qui ? Il nota, il observa, il attendait avec une impatience manifeste la promotion canapé et la "grande roue velue", espérant entendre des râles d'amour et des cris de jalousie. Il imaginait, dans "The Raft", cet anthropologue observer ses sujets comme dans un aquarium. Pour analyser les mécanismes de la violence, Genovés avait pensé à tout, y compris à renverser les stéréotypes d'époque en confiant des postes de pouvoir au sein du navire à des femmes, comme la capitaine suédoise. Il se demandait : est-ce la clé pour moins de violence, ou au contraire, cela allait-il éveiller la frustration des hommes ?

La Réalité Contre les Prévisions : Quand l'Humanité Déjoue les Attentes

Mais, hélas pour lui, Santiago Genovés Taragaza, dans toute sa préparation méticuleuse, avait tout pris en considération, sauf ce que le narrateur décrit comme "sa propre connerie". Et c'est là que ça déraille, pour notre plus grand plaisir de spectateur ou de lecteur, car l'expérience prit une tournure totalement inattendue. Contre toute attente, et au grand dam de l'anthropologue, la violence qu'il cherchait à provoquer ne se manifesta pas. La presse, qui suivait attentivement l'affaire, avait déjà baptisé l'Acali "le radeau du sexe", prévoyant des dérives libidineuses en haute mer. Pourtant, du sexe, il y en a eu, certes, mais très peu. Et de la violence, il n'y en a pas eu du tout. Les événements les plus difficiles à vivre sur ce radeau n’avaient en réalité rien à voir avec les pseudo-différences du groupe, mais avec des sentiments personnels éveillés par certaines situations.

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Les participants, loin de s'entre-déchirer, s'entendaient bien, la civilité demeurait, et les six femmes, en particulier, devinrent amies. Et… rien ne se passa. Pas d'éclats, pas de "cochonneries" selon les attentes de Genovés. Notre manipulateur en chef fut profondément déçu ; tout son truc foira. Genovés, obsédé par son étude, ne vit même pas que la réponse à ses questions s’offrait à lui, non pas dans la violence, mais dans son absence. Il enragea. Déçu de ne pas avoir trouvé la violence là où il l’attendait, il en tomba malade. Comme si la victoire sur la guerre n’avait plus d’intérêt pour lui ni pour l’humanité. Il se mit en tête de monter les participants les uns contre les autres, tentant de provoquer artificiellement les conflits qu'il espérait voir naître naturellement. Mais ça ne marcha pas. Il insista, tenta d'allumer les feux de la discorde, sans succès. Ça ne marcha toujours pas. Il en fit des tonnes, espérant la zizanie et la bagarre, mais ses efforts furent vains. Peine perdue.

Exaspérés par ce "boutefeu débile" et ses tentatives maladroites de manipulation, les dix autres membres de l'équipage, se sont concertés et ont décidé de se débarrasser de lui. Ils envisagèrent même de le foutre par-dessus bord. Il s'en fallut de peu que le "mariole" ne finisse en petit-déjeuner de requin. La seule violence détectée au cours de cette expérience, c'est lui qui l'a provoquée par ses manipulations et son aveuglement. Ce constat ironique fut résumé par la phrase : "Pas malin, pour un anthropomexicain patenté." L'attirance ne naît pas forcément au milieu de la rareté et de l’isolement, et la guerre n'a pas éclaté même en présence d'une Juive israélienne et d'une Arabe musulmane, ce qui aurait pu être un ferment de discorde selon les préjugés de l'époque. "The Raft" révèle que la violence ne jaillit pas d’où on l’attend. Finalement, l'Acali arriva à bon port, et c’est bien là toute l’ironie du film.

"The Raft" : Le Film de Marcus Lindeen et le Regard Rétrospectif

Quarante ans plus tard, le réalisateur Marcus Lindeen a retrouvé les bouts de films, supposément perdus, qui avaient été tournés sur l'Acali durant l'expédition originale. C'est en découvrant un livre sur les cent expériences les plus étranges au monde que ce jeune réalisateur suédois, décrit comme un véritable "couteau suisse de l’art", a découvert la curieuse expérience du Pr Santiago Genovès, qui est à l’origine de son film. En 1973, l'anthropologue mexicain Santiago Genovés décide de réaliser une ambitieuse expérimentation. Pour la création de son film, Marcus Lindeen a visité les survivants de cette odyssée, qui étaient sept, dont les six femmes. Puis, il les a rassemblés dans "The Raft", pour reproduire l’expérience dans une réplique en bois du radeau d’origine. Ce radeau a été copié sur l'ancien, dont on a fidèlement repris les plans.

Installée dans un grand hangar à la manière d’une installation d’art contemporain, à la Dogville, cette réplique du radeau, baptisée l'"Acali II", est devenue le lieu des retrouvailles. Dans l'ombre d'un studio, et non plus en pleine mer, les survivants se sont retrouvés dans la barcasse pour partager leurs souvenirs et leurs impressions. Ils ont ressorti leurs notes, leurs carnets, leurs photos, et, assis dans la cabine de l'"Acali II", ils ont bavardé - avec une émotion palpable. "The Raft" n'est plus un simple documentaire ; il se transforme alors en un voyage dans le temps qui nous plonge avec nostalgie dans la folie des années soixante-dix. Un temps où tout semblait possible, acceptable, et où la bien-pensance était régulièrement défiée par un profond désir de paix et de liberté. Nous, spectateurs d'aujourd'hui, sommes soudain si "vieux" face à ces personnages tout droit sortis de Freedomland ! C’est en écoutant leurs confidences inédites, quelque quatre décennies plus tard, que nous découvrons avec surprise leurs sentiments les plus enfouis. Et quelle surprise !

"The Raft" est documenté par les nombreux films tournés à l’époque et semble être un concentré des années 70 à l’utopie post-baba. Il y a pourtant quelque chose de sacrément contemporain, d’abord dans le dispositif mis en place par Lindeen, mais aussi dans le projet de Genovés. Aujourd'hui, on parle d’aventure pour le moindre télé-crochet ; l’aventure ici proposée est à la fois littérale, traversant l'océan, mais elle annonce avec des décennies d’avance ce qu’on considère comme une aventure contemporaine.

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