Les chemins de l’exode : de l’opération secrète du Red Sea Diving Resort à l’intégration des Beta Israel

Les origines et les récits de la communauté Beta Israel

Les Juifs éthiopiens, également appelés Betas Israël ou Falashas, constituent une communauté dont les racines historiques demeurent, encore aujourd’hui, empreintes de mystère et de tradition orale. Deux récits principaux structurent leur identité. Selon le premier, largement répandu dans la tradition orale, ils descendraient des accompagnateurs du prince Ménélik, fils du roi Salomon et de la reine de Saba, lors du transfert de l’Arche d’alliance en Éthiopie au Xème siècle avant J.-C. Ce récit, qui présente des similitudes frappantes avec la légende des chrétiens d’Éthiopie, reste un socle de leur mémoire collective. Le second récit les identifie comme les descendants de la tribu de Dan, l’une des dix tribus perdues, déportée par les Assyriens en 722 avant J.-C. Ce récit est celui qui domine en Israël, ayant été officiellement accepté par le Grand-rabbinat d’Israël dès 1973. Durant des siècles, ces communautés sont restées isolées du reste du monde juif. Respectant la Torah, pratiquant un judaïsme proche de celui en vigueur à l’époque du second Temple de Jérusalem et priant dans des bâtiments semblables à des synagogues, ils vivaient dans la conviction profonde d’être les derniers Juifs de la planète.

Le contexte géopolitique et l’exode vers le Soudan

Au début des années 1980, la situation en Éthiopie devient critique. Le pays sombre dans une guerre civile et subit une famine dévastatrice en 1984. Pour fuir les persécutions et la misère, des milliers de juifs éthiopiens entreprennent un périlleux voyage à pied vers le Soudan, pays voisin majoritairement musulman. Cet exode est marqué par une tragédie humaine immense : on estime à 4 000 le nombre de décès au cours de cette traversée, souvent causés par la faim, l’épuisement, les assassinats lors du passage du désert ou les conditions sordides dans les camps de réfugiés de Gedaref et Kassala. Ferede Aklum, membre éminent de la communauté, réussit depuis le Soudan à faire parvenir des courriers à des organismes d’aide aux réfugiés ; l’un d’eux parvient au Mossad. Le Premier ministre israélien de l’époque, Menahem Begin, considérant le pays comme un refuge nécessaire pour les Juifs en péril, ordonne alors au Mossad d’agir. La mission est titanesque : il s’agit de localiser les réfugiés et d’organiser leur exfiltration depuis un pays ennemi où, officiellement, aucun Juif n’est censé se trouver.

La stratégie de couverture : Arous et le Red Sea Diving Resort

Pour mener à bien ces exfiltrations, le Mossad déploie une stratégie audacieuse : l’utilisation d’une couverture touristique. À la fin de l’année 1980, des agents, dont un certain Dani, découvrent sur les côtes soudanaises, à environ 70 km au nord de Port-Soudan, un village de vacances abandonné nommé Arous. Bâti en 1974 par des entrepreneurs italiens, le site était composé de 15 bungalows, d’une cuisine et d’une grande salle à manger face à un lagon. Les agents, se faisant passer pour des investisseurs européens représentant une agence de tourisme suisse fictive, convainquent les autorités soudanaises de la viabilité de leur projet. Le Red Sea Diving Resort devient alors une réalité opérationnelle. Équipé de matériaux israéliens passés en contrebande, incluant des systèmes d’air conditionné, des hors-bords et la première planche à voile vue au Soudan, le complexe accueille des centaines de touristes, parmi lesquels des membres de l’armée égyptienne, des diplomates et des officiels soudanais, nullement conscients de la véritable identité de leurs hôtes. Le personnel local, recruté par les agents, ignore également tout de la mission secrète qui se joue la nuit.

Les opérations d’exfiltration : de la mer au ciel

Tandis que le resort fonctionne comme une façade commerciale rentable, les équipes du Mossad mènent des opérations clandestines nocturnes. Initialement, les exfiltrations se font par voie maritime, via des Zodiacs partant du complexe vers des navires au large. En mars 1982, un incident majeur sur la plage d’Arous, où des soldats soudanais ouvrent le feu, contraint le Mossad à revoir ses plans. La stratégie se déplace alors vers les airs. Les agents identifient des terrains d’atterrissage abandonnés dans le désert. Lors de la première opération aéroportée en mai 1982, un Hercules C-130 de l’armée de l’air israélienne effectue un atterrissage nocturne. Fin 1984, face à l’aggravation de la famine, le rythme s’accélère. Avec la collaboration du gouvernement américain et le versement de fonds au président soudanais Jaafar Nimeiri, l’« Opération Moïse » est lancée. Elle permet le départ de 6 380 réfugiés dans 28 avions affrétés par une compagnie privée. Cependant, la fuite de l’information dans les médias le 5 janvier 1985 contraint le Soudan à annuler immédiatement les vols, forçant les agents à maintenir la couverture du resort malgré l’arrêt des exfiltrations. Le départ définitif de l’équipe a lieu en avril 1985, suite au coup d’État qui destitue Nimeiri, quelques heures avant qu’une nouvelle junte ne prenne le pouvoir.

L’Opération Salomon : une course contre la montre

L’histoire des sauvetages ne s’arrête pas au Soudan. Le 24 mai 1991, alors que le dirigeant éthiopien Mengisto Haile Mariam fait face à des groupes de rebelles se rapprochant dangereusement d’Addis-Abeba, une opération aérienne sans précédent est lancée. En l’espace de 33 heures, sous la direction du vice-chef d’état-major Amnon Lipkin-Shahak, 35 avions de la compagnie israélienne El Al et des avions de transport militaire Hercules C-130 effectuent 41 allers-retours. Au total, 14 400 Juifs éthiopiens sont transportés en Israël. Cette opération, unique en son genre, marque la fin d’un chapitre complexe pour les Beta Israel, dont près de 18 000 individus ont été exfiltrés sur une période de six ans, leur permettant d’entamer une nouvelle vie après des siècles d’isolement.

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Regard critique sur la représentation cinématographique

Ces événements historiques ont inspiré le film The Red Sea Diving Resort (titre français : Opération Brothers), réalisé par Gideon Raff et diffusé sur Netflix. Si l’œuvre met en lumière une mission spectaculaire, elle fait l’objet de critiques notables. Naftali Aklum, Israélien d’origine éthiopienne, souligne que le film risque de perpétuer le mythe selon lequel le gouvernement israélien a « sauvé » seul la communauté, occultant le rôle actif des Juifs éthiopiens eux-mêmes dans leur propre survie. D’autres observateurs, comme Ben Sales dans le Times of Israel, déplorent une vision très hollywoodienne qui relègue les réfugiés au rang de figurants, préférant mettre en avant l’action des agents occidentaux. Contrairement à une œuvre comme Argo, The Red Sea Diving Resort est jugé par certains comme restant en surface, omettant d’expliquer les causes profondes de la fuite, la réalité de la guerre civile ou les nuances politiques de l’époque. La fiction, bien qu’efficace, est perçue comme un thriller d’action ordinaire qui peine à rendre hommage à la complexité vécue par les Beta Israel.

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