"The Raft" : Plongée Documentaire dans l'Expédition Acali avec Marcus Lindeen

Le cinéaste suédois Marcus Lindeen a été couronné début 2018 à l’excellent festival documentaire CPH:Dox de Copenhague. Son film, "The Raft", est salué comme l’un des films les plus fous et fun de l’année. Ce documentaire captivant retrace les événements survenus en 1973, lorsqu'un anthropologue avait réuni un groupe de onze individus - cinq hommes et six femmes, ou six femmes et cinq hommes, selon les descriptions - sur un bateau pour traverser l’Atlantique. L'objectif était de mener une étude scientifique audacieuse sur la violence, le sexe et les comportements de groupe. Or, rien ne s’est passé comme prévu durant cette expérience. Pour son film, Marcus Lindeen a réuni les survivants de cette incroyable aventure qui partagent aujourd’hui leurs souvenirs, offrant une perspective unique et intime sur cet épisode historique. Le film "The Raft" est sorti en France le 13 février 2019, invitant les spectateurs à découvrir une histoire où la complexité humaine défie les attentes scientifiques.

L'Expédition Acali : Une Quête des Origines de la Violence

En 1973, l’anthropologue mexicain Santiago Genovés se lança dans une expédition en mer aussi intrépide que contestée. Son projet visait à traverser l’Atlantique en trois mois à bord d’un radeau, l’Acali, pour observer le comportement d’agressivité au sein d'un groupe. Cet homme, désireux d'explorer les origines de la violence afin de répondre à des interrogations universelles sur la paix dans le monde, avait minutieusement choisi ses participants. Pour attiser les tensions, il sélectionna onze personnes de toutes nationalités, de conditions et de religions différentes : une capitaine suédoise, un prêtre angolais, un photographe japonais, une médecin israélienne, entre autres. Il a ainsi constitué un groupe hétéroclite, une sorte de microcosme de notre monde.

L’aventure, devenue célèbre sous le nom d’« expédition Acali », fut également baptisée « radeau du sexe » par les médias, alimentant toutes sortes de spéculations. À bord de l’Acali, l'espace était pensé et aménagé de sorte à favoriser un certain sentiment de claustrophobie et encourager des actes de violence dus à une longue claustration. Santiago Genovés avait tout prévu, allant jusqu’à assigner les postes majeurs aux femmes, tandis que les hommes se voyaient rattachés à des tâches moindres. Ainsi, le radeau était mené par la capitaine suédoise, et les soins médicaux prodigués par la médecin israélienne, tandis que les hommes étaient cantonnés à la cuisine et responsables de la propreté. Chaque jour, les onze participants devaient répondre à des questions intimes concernant leur vie quotidienne sur le radeau, abordant le sexe, la fatigue et les relations. Le radeau navigua pendant 101 jours, poussé seulement par les vents et les courants marins, offrant un cadre unique pour cette expérience sociologique sans précédent. Personne ne pouvait s’attendre à ce qui s’est réellement passé lors de ce voyage de trois mois, qui, malgré son appellation médiatique de "radeau du sexe", a révélé des dynamiques bien plus complexes.

Marcus Lindeen : Du Théâtre à la Redécouverte d'une Aventure Maritime

Le cheminement de Marcus Lindeen vers la réalisation de "The Raft" est aussi singulier que l'expédition elle-même. À la base, il avait un projet théâtral ambitieux : il souhaitait réunir un groupe d’acteurs âgés qui, ensemble, avaient monté une pièce radicale dans les années 70. Il commença à s’entretenir avec eux, à écrire, mais deux des acteurs tombèrent malades et la production fut stoppée. Cependant, Lindeen était profondément intéressé par ce point de vue de personnes âgées revenant sur une chose radicale à laquelle elles avaient participé dans le passé. Il chercha alors d’autres histoires, se penchant sur des groupes de théâtre radical et des collectifs queer des années 70.

C'est au cours de ces recherches qu'il fit une découverte fortuite : un livre intitulé "Les 100 expériences scientifiques les plus étranges de tous les temps". C’est là qu’il lut quelque chose sur l’expédition Acali, et cette histoire le rendit « tellement curieux ! ». Pour lui, les composants de cette histoire étaient presque trop beaux pour être vrais : la violence, la science et le sexe réunis dans une spectaculaire aventure maritime. Le réalisateur savait qu'il aurait besoin de deux choses essentielles pour faire le film : retrouver les participants de cette expédition qui étaient encore en vie, et retrouver les archives de films tournés sur le bateau.

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Marcus Lindeen n’était pas étranger à l'exploration de récits humains complexes. Il avait déjà travaillé dans un studio pour son premier documentaire, "Regretters". Ce film racontait l’histoire de deux personnes suédoises âgées qui avaient subi une opération de réassignation sexuelle qu'elles avaient fini par regretter. Elles se retrouvaient dans l’ombre d’un studio, s’asseyaient sur deux chaises, parlaient et se montraient des images de leurs vies. Ce décor avait très bien fonctionné pour "Regretters" parce qu’il créait une concentration stylisée qui tenait plus du théâtre que du documentaire, établissant ainsi une sorte de contrat avec le public. Marcus Lindeen récidive ici dans son goût pour le genre transgressif, prolongeant ses désirs dans "The Raft". Après son remarqué "Regretters" (2010), à la fois pièce de théâtre et film documentaire, et son film de fiction expérimental "Accidentes Gloriosos" (2011), qui traitait des accidents de voiture liés aux aventures sexuelles, le réalisateur a montré une capacité constante à sonder les profondeurs de l'expérience humaine.

Marcus Lindeen est riche de deux héritages différents : il a travaillé à la radio suédoise comme journaliste d’investigation, et il a travaillé et écrit toujours pour le théâtre. Ces expériences ont façonné son approche narrative, comme en témoigne la façon dont ses films abordent des thèmes comme la condition féminine, la solitude et la brièveté des vies humaines, les choix faits en réaction aux oppressions subies, les histoires familiales, ou encore la liberté rêvée et rarement atteinte - des thèmes que "The Raft" explore aussi à sa façon.

Le "Théâtre de la Mémoire" : Recréer le Radeau pour Révéler les Souvenirs

Pour "The Raft", Marcus Lindeen a voulu travailler à nouveau avec une scénographie stylisée, tout en étendant cette méthode avec un décor plus élaboré, en jouant davantage avec l’espace et la lumière. Il a entamé une collaboration fructueuse avec la décoratrice danoise Simone Grau Roney, qui avait déjà beaucoup travaillé auprès de Lars Von Trier. Ensemble, ils ont développé l’idée audacieuse de construire une réplique exacte du bateau en contreplaqué. Ce choix a permis d'embarquer les participants à l’intérieur de cette reconstitution, transformant l'ensemble en un véritable « théâtre de la mémoire ». Cette scénographie fut conçue spécifiquement pour faciliter leurs souvenirs de l’expérience et des trois mois passés ensemble dans l’Atlantique. L'installation recréée dans le studio permettait aux membres survivants de l'expédition de revivre leur aventure dans un cadre qui rappelait fidèlement leur passé.

Les témoignages actuels des survivants sont appuyés par de nombreuses vidéos d'époque tournées sur le radeau, des archives fascinantes qui donnent une dimension supplémentaire au récit. En découvrant les bobines numérisées des archives que Marcus Lindeen avait découvertes sur une étagère dans une université mexicaine - huit heures d’images muettes, tournées soit par le Japonais Eisuke à la demande de l’anthropologue, soit par Mary, l’Américaine - l'équipe de production ne put résister à les monter comme des scènes d’un film narratif. Ces images étaient si purement belles, avec leurs couleurs intenses et chaudes, telles celles de la voile de l’Acali, qu’elles ont d’abord attiré l’attention du réalisateur. Le cinéma est un marqueur du temps qui passe, et ces images 16mm ou Super 8 des années 70 capturent une époque où tout semblait possible.

Le cinéma documentaire, souvent mal connu, offre une liberté formelle rarement atteinte en fiction, et trouble profondément le spectateur de par sa nature « réelle ». Dans "The Raft", on commence à raconter le voyage en créant des scènes comme en fiction, à la différence que les images sont de vraies images et les moments filmés de véritables moments vécus. Cette approche brouille les frontières et rappelle la magie pure du cinéma, celle des frères Lumière face à celle de Georges Méliès. Des scènes marquantes sont reconstituées et enrichies par ces archives, comme celle où le fiancé de la Capitaine tente de la faire revenir, pour laquelle une bande son de radio amateur retrouvée par Marcus a été utilisée, ou encore celle où les participants pêchent un requin et sont comme entraînés dans une furie collective, ou bien celle où Santiago manque de se noyer par orgueil en plongeant. Toutes ces scènes sont racontées par les moyens du cinéma, incluant le montage, la musique, des sons divers et, bien sûr, des prises de vues réelles. Le film, non plus un simple documentaire, se transforme alors en un voyage dans le temps qui nous plonge avec nostalgie dans la folie des années soixante-dix, une époque où la bien-pensance était régulièrement défiée par un profond désir de paix et de liberté.

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L'Ironie de l'Expérience : Quand la Réalité Dépasse la Théorie

L’ironie de "The Raft" est qu’il révèle quelque chose qui n’était pas l’intention originelle de Santiago Genovés. Marcus Lindeen, qui s’intéresse beaucoup aux échecs, aux rêves brisés et à toutes les choses qui ne se terminent pas comme les gens l’espéraient, voit dans ces histoires des récits qui en disent bien plus sur nous que les récits de succès. L’histoire de "The Raft" est proche d’un mythe grec ou d’une fable ancienne, un récit de « La chute du roi ». La vision d’un scientifique réunissant un groupe de personnes, représentant une sorte de microcosme du monde, sur un radeau lancé sur l’océan, pour essayer de comprendre quelque chose de neuf et d’important pour l’humanité, est tellement romantique. Cependant, une fois en mer, rien ne se déroule comme le scientifique avait prévu.

Le film est éminemment politique, mais il est aussi complètement fou et super fun. Lindeen a passé beaucoup de temps à se questionner sur cet équilibre, à la fois lors du montage mais aussi lors de l’écriture de la narration pour la voix de Santiago. D’une certaine manière, "The Raft" est un film sur des femmes fortes qui apportent des réponses à un homme incapable de les voir. Pendant un long moment, Marcus Lindeen n’a trouvé que les femmes du film, pensant que tous les hommes étaient morts. Ce n’est qu’assez tard, deux mois seulement avant le tournage, qu’il a réussi à trouver le participant japonais, Eisuke Yamaki. Le réalisateur a même hésité, car il aimait beaucoup l’idée que seules les femmes avaient survécu pour raconter comment elles avaient dû combattre ce patriarche en pleine mer il y a des années. La situation est d’autant plus ironique que Santiago avait donné toutes les positions importantes aux femmes pour voir ce qui se passerait si elles avaient le pouvoir, un pouvoir qu’il était incapable de gérer lui-même.

Dans "The Raft", le dénominateur commun de la violence se révèle être le professeur Genovés lui-même. Il était si déçu de ne pas avoir trouvé la violence là où il l’attendait qu’il en tomba malade. C’était comme si la victoire sur la guerre n’avait plus d’intérêt pour lui ni pour l’humanité. Le film nous révèle que la violence ne jaillit pas d’où on l’attend. Les événements les plus difficiles à vivre sur ce radeau n’avaient en réalité rien à voir avec les pseudo-différences du groupe, mais avec des sentiments personnels éveillés par certaines situations, notamment le patriarcat mettant en danger l’ensemble de l’équipage. Bien que l'on s'attende à la décadence et à un fort désir de violence en tant que spectateur, on découvre l'inverse. Le groupe semblait s’entendre à merveille, vivant nu et ayant quelques banales aventures sexuelles, mais ne causant en aucun cas de la rage et de la haine au sein de cette collectivité façon clichés hippies.

Cependant, il flottait dans l’air une émotion fétide et fiévreuse, inculquée par cet homme, Santiago Genovés, se déclarant presque comme gourou de cette secte improvisée, de tous ses fidèles qui formaient un microcosme du monde. Les témoignages des différents survivants laissent un goût amer : ils révèlent du racisme, des conditions de vie hygiéniques exécrables, la faute étant imputée à Santiago lui-même. Ce dernier tenait à bord un genre de rapport, mentionnant par exemple pour chacune des participantes les périodes de menstruation, les moments de fatigue, ou si elles avaient la nausée, des informations que les survivants découvrent plus de 40 ans après. La présence polluante de l’anthropologue en est même venue à faire s’unir tout le groupe contre lui, car il ne leur avait pas vraiment fait part de ses véritables intentions, mais leur avait fait signer au préalable un étrange contrat stipulant que les participants, pendant le voyage, devaient lui obéir en tout point et qu’à partir de ce moment, ils en étaient tous la propriété absolue.

À l’arrivée du Raft au Mexique, rien ne s’est passé comme prévu par Genovés : aucune violence, pas de rancune, juste une bande de potes en vacances. Certains ne voulaient même pas quitter ce radeau et se disaient prêts à repartir pour trois mois de plus. D’abord, pour Santiago, ce fut une déception, un échec. Puis, voyant tout le monde s’enthousiasmer, il admettait entrevoir des réponses inverses à celles qu’il attendait, dont une en particulier qui peut apparaître banale mais sur laquelle tous semblaient s’être mis d’accord : ce qui sauve de la violence, c’est l’amour. Le lien exploré entre le passé et le présent donne donc tout son sens au projet du film, et cette aventure sociologique ratée est finalement plus satisfaisante que si elle était arrivée à ses fins dans la logique des choses. En créant une atmosphère si confinée, Lindeen nous offre sur un plateau des confidences édifiantes sur la nature humaine, nous amenant à nous demander si nous serions alors des êtres de lumière plus enclins à l’amour qu’à autre chose.

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