Des mois durant, on l’a imaginé sirotant des ti-punchs au fond d’une baie de Curaçao ou trafiquant de l’or au-delà des sources du Mato Grosso. En fuite ou en rupture. Avec changement d’identité avéré et chirurgie esthétique éprouvée. « Mais où es-tu passé, Manu, Manureva ? » Au sommet des hit-parades en 1979, Alain Chamfort s’interrogeait. À propos d’un bateau perdu et de son capitaine guère mieux loti, l’ébouriffant Alain Colas. Son nom est irrémédiablement lié à celui de son trimaran, le Manureva, dont la disparition, au matin du douzième jour de la Route du Rhum en novembre 1978, a créé une légende tenace et un mystère qui continue de hanter les esprits. Cet événement soudain et inexplicable affola l’opinion, d'autant que le naufragé, ou supposé tel, avait marqué la course au large par son audace et son esprit pionnier.
L'Émergence d'un Marin Terrien : Des Racines Nivernaises à la Découverte de l'Océan
Alain Colas est né le 16 septembre 1943 à Clamecy, un petit bourg de la Nièvre sur les bords de l'Yonne. Issu d'une famille de faïenciers, loin, très loin, du littoral, rien ne le prédisposait à la navigation maritime. Son père, ouvrier tourneur, était devenu le patron d'une faïencerie à force de volonté, un exemple qui a marqué Alain Colas, qui voulait sortir de sa peau. C'est par le plus grand des hasards que ce terrien devint marin. En 1965, Colas étudiait à la Sorbonne, mais il « étouffait à Paris ». Il découvre la mer à 22 ans, au gré d'une cascade de hasards inattendus. Un jour, il voit passer une annonce demandant un maître de conférence à la faculté des lettres de Sydney. Il part pour l'Australie, embarquant à bord d'un cargo en 1966. Sur place, il réussit à obtenir un poste à la faculté des lettres de Sydney et devient chargé de cours au St-John's College où il enseigne la littérature française à 22 ans.
En Australie, et surtout à Sydney, la voile s'impose. La baie, extraordinaire, est sillonnée de voiliers, et c'était tout de suite l'appel. Ses collègues pratiquaient la voile et lui ont fait découvrir ce monde, cette vie, et il a accroché immédiatement. Il a navigué un an avec eux dans la baie de Sydney, puis il a eu envie d'aller au large. Alors, il s'est fait engager comme "french cook", comme cuisinier sur les bateaux de course croisière, les bateaux de haute mer. C'est une révélation pour lui. Colas entend rattraper le temps perdu et se consacrer corps et bien à sa nouvelle passion. Dès lors, tout ira très vite. Colas devient en quelques mois un as de la régate. Il brûle d'impatience, il veut déjà prendre le large.
L'Apprentissage auprès d'Éric Tabarly et l'Avènement du Multicoque
Impossible de comprendre le destin d’Alain Colas si on néglige le choc frontal déterminant de sa rencontre avec Éric Tabarly. En 1967, alors que Tabarly est venu disputer la course Sydney-Hobart, une course de 630 milles, Colas le rencontre. La vedette nationale de la voile lui propose alors d'intégrer son équipage, le temps d'une croisière en Nouvelle-Calédonie. Au contact des baroudeurs des mers de l'équipe de Tabarly, l'ancien marin d'eau douce observe et apprend. Dans un premier temps, l'impétrant observe et obtempère. Du côté de Hobart, Tahiti ou Nouméa, il est au mieux matelot, au pire cuistot. Mais, en même temps qu'il file doux, l'ex-étudiant en Sorbonne séduit. La personnalité de Colas surprend. Dans un milieu dominé par les Bretons, volontiers discrets et taiseux, il détonne. Lyrique et passionné, le marin s'enthousiasme pour cette vie d'aventure. En 1968, Colas veut revenir en France, passer d'autres examens pour devenir traducteur, mais il arrive à Paris en mai 1968, il « débarquait du bout du monde » et a été « incapable de s'intéresser à ce qui se passait en France. Ça lui paraissait être une tempête dans un verre d'eau. » Lui se sentait « citoyen du monde », alors il est parti retrouver Tabarly et la mer pour toujours.
Son modèle, Éric Tabarly, est lui-même à la croisée des chemins à cette époque. Couvert de lauriers mais aussi amoureux d'une jolie Néo-Calédonienne, la course n'est plus sa priorité. Son bateau, Pen Duick IV, lui donne du fil à retordre. Démotivé, Tabarly consent à s'en séparer avant même d'en avoir tiré avantage. Colas n'en espérait pas tant. En 1970, avec ses maigres économies de maître de conférences et le soutien de sa famille, il rachète le prototype inespéré, le Pen Duick IV à Tabarly. Pour financer ses traites, Colas se fait journaliste, filme ses périples. Il connaît ce bateau par cœur, ayant écumé les mers à bord de ce trimaran avec Tabarly. En 1969, Alain Colas a abandonné définitivement sa carrière universitaire et s'est lancé avec Éric Tabarly et Olivier de Kersauson dans un tour du monde par le canal de Panama, Tahiti, la Nouvelle-Calédonie avec le trimaran Pen Duick IV, le premier grand multicoque transocéanique. À mi-parcours, à Hawaï, Éric Tabarly a annoncé qu’il souhaitait vendre son bateau. Alain a « saisi sa chance », s'est endetté et est devenu maître à bord.
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Les Triomphes Solitaires : De la Transat Anglaise au Tour du Monde Record
Le tournant de 1972 marque le début de ses exploits en solitaire. Après avoir racheté le Pen Duick IV, Colas accélère sa prise en main et boucle une magnifique navigation solitaire pour rejoindre la France juste avant de prendre le départ de la Transat anglaise en 1972. Les Français découvrent alors le style Colas. Il remporte cette course haut la main, pulvérisant le record de l'épreuve de plusieurs jours, six jours même. C'est le premier multicoque à gagner cette course. Colas a 29 ans et de l'ambition à revendre. Il a le verbe haut et des rêves de grandeur. Les aficionados jubilent. Opposition de styles, croisement de trajectoires, le scénario est enlevé. Colas en rajoute et le public, versatile par essence, a choisi : va pour l'iconoclaste et le mégalo !
Son apogée est atteint en 1974. Le navigateur s'engage dans la Transat anglaise, sa première course en solitaire, et il est loin de faire partie des favoris, et pourtant il la gagne. Cette victoire change tout pour lui, car il voit la possibilité de pouvoir réaliser ce dont il avait envie : faire le tour du monde et avoir le baptême du Cap Horn. Son rêve va se concrétiser. Pour affronter le mythique Cap Horn, Colas transforme Pen Duick IV qu'il rebaptise Manureva, "l'oiseau du voyage" en tahitien. Il réalise le premier tour du monde en solitaire sur un multicoque, à bord de Manureva, battant le record établi par Francis Chichester. De retour dans la cité malouine le 28 mars 1974, 169 jours après en être parti, il améliore l'ancien record de 32 jours. C'est un exploit sans précédent.
L'Ambition Démesurée : Le Projet du "Club Méditerranée" et l'Accident Invalidant
Au mitan des années 1970, le « marin turbo » tient une place à part au panthéon des figures exemplaires. Parce qu’il rompt avec les habitudes et incarne le progrès. Depuis dix ans déjà, il n’a cessé de passer outre. Un esprit de contestation que l’époque appelle et que la jeunesse réclame. L'astre Colas est à son zénith. Il va brutalement décliner. Aussitôt son tour du monde achevé, Alain Colas a déjà un autre projet : la construction d'un quatre-mâts. Le Morvandiau entend désormais construire SON bateau. Il rêve d'un très grand voilier, sorte de « cathédrale des mers » manœuvrable par un seul homme. Pour mener à bien cette tâche, le marin se transforme en ingénieur. À l'aise devant les caméras, il prend plaisir à raconter la mer et gère sa communication avec brio. En quête de fonds, il conclut un accord avec la presse quotidienne régionale, puis convainc Gilbert Trigano, le patron du Club Med, de financer son projet.
Ce projet est une nouvelle folie : un paquebot de 72 mètres de longueur et de 243 tonnes de déplacement. « Une caricature de bateau », selon le prince Éric Tabarly. Dans le petit monde nautique français, son attitude et ses projets pharaoniques agacent parfois. La carrière d'Alain Colas est marquée par un grave drame personnel. Le 19 mai 1975, alors qu'il rentrait d'une sortie en mer avec des proches, Colas jette l'ancre pour freiner son bateau, mais prend son pied dans une bobine de fil. C'est l'imbécile et horrible accident : une chaîne d'ancre s'enroule autour de sa cheville droite. Son pied au bout de la jambe ne tient plus que par les tendons. Il est lourdement blessé. Colas refuse l'amputation et reste six mois à l'hôpital de Nantes où il subit une vingtaine, puis 26 interventions chirurgicales. Il endure un martyre mais parvient à sauver son pied de l'amputation.
Pendant dix mois, le navigateur subit des opérations et lutte pour éviter l'amputation de son pied droit devenu complètement insensible. Fatigué et amer, son pied nécessitant des soins constants, Colas croule sous les dettes, car il a vu très grand, trop grand. Depuis son centre de rééducation, il supervise la construction du "Club Méditerranée", son futur navire. Le "boeing des mers" est mis à l'eau le 15 février 1976. En juin, il est au départ de la Transat anglaise. Pour la première fois, il affronte Tabarly, son ancien mentor, avec lequel ses rapports se sont dégradés. Très vite, les conditions climatiques sont épouvantables. Cinq dépressions s'abattent sur les participants. Malgré sa lutte acharnée, il est battu par Tabarly.
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À la défaite s'ajoutent les problèmes financiers. Pour rentabiliser son monstrueux bateau de 72 mètres de long et 10 millions de francs, il commande des travaux à Marseille. En outre, le 26 septembre 1977, le bateau est victime d'un grave incendie qui détruit la timonerie. On se demande alors s'il s'agit d'un acte criminel de plus dans la série d'attentats qui frappe cet été-là tout ce qui porte le nom de Club Méditerranée. C'est la série noire. Quatre mois plus tard, tout est réparé, le bateau est transformé ; la bête de course est devenue un animal domestique apte aux promenades en mer, apte à gagner de l'argent à défaut de courses et de rêves. Colas se loue en Polynésie aux riches Américains qu'il promène à travers les îles. Il vit en demi-solde de la gloire, une existence presque bourgeoise entre sa compagne Teura, une Tahitienne, leurs jumeaux Tremu et ToRea et Vaïmiti, la première fille de Teura. Son pied privé de toute sensibilité nerveuse lui cause toujours des soucis ; des médecins et même des amis lui conseillent de se laisser amputer pour éviter les risques d'une septicémie toujours possible. Volontaire, obstiné, Colas refuse. Il parvient même, parfois, à marcher sans boiter.
La Route du Rhum 1978 : Le Pari de la Revanche
Malgré ces épreuves, l'envie de renouer avec la compétition le gagne bientôt. C'est qu'il prépare ce qu'il veut être son grand retour : la Route du Rhum. Il veut en faire sa grande revanche sur le mauvais destin, sa « renaissance ». Son projet soulève des objections. « Un marin solitaire ne peut être un assisté, or Colas est un assisté, son pied nécessite des soins constants », disent certains médecins. Rien n'y fait. Colas veut courir, il veut « jouer le coup ». Mûri dans son orgueil, rien ni personne ne l'arrêtera. Le 5 novembre 1978, à Saint-Malo, Alain Colas s’élance sur l’Océan à bord de son « Manureva », un trimaran de 20 mètres de long, qui est l'ancien « Pen Duick IV » réaménagé avec lequel en 1972 il était né à la gloire en remportant la Transat en solitaire. Il avait son petit sourire charmant au coin des lèvres.
La Route du Rhum fut inventée en réaction à la volonté des organisateurs britanniques de l’Ostar - la seule transat qui vaille à l’époque - de limiter la taille des bateaux à 18,28 m à partir de 1980. Mesure très politique aussi : la domination des skippers français (Tabarly vainqueur en 1964 et 1976 ; Colas en 1972) avec leurs immenses coursiers agace les Britanniques. Les coureurs tricolores adhèrent immédiatement à l’idée portée par le nouvel organisateur, Michel Etevenon. Tabarly, faute de bateau prêt à temps, doit se contenter d’en donner le départ depuis la passerelle du ferry Armorique, le 5 novembre 1978, et lâche les 39 navigateurs engagés d'un œil averti.
La flotte de cette première Route du Rhum est très disparate. Elle compte beaucoup de multicoques qui, peu à peu s’imposent au large. Des trimarans surtout, allant du grand Kriter IV de Kersauson au minuscule Olympus Photo de Birch que la presse compare à une libellule. Et puis des monocoques, là encore de tailles très diverses. Parmi les bateaux à une coque, on remarque surtout le magnifique Kriter V de Michel Malinovsky, neuf et parfaitement au point. Quand bien même la roue semble tourner en faveur des multicoques, lui croit en ses chances de gagner à bord de ce monocoque-là.
Alain Colas est confiant malgré sa très grave blessure au pied droit qui fait de lui un demi-infirme, car il connaît son trimaran par cœur. En plus de la Transat, il a bouclé deux tours du monde à son bord, dont un en solitaire par le Cap Horn. Victime du sort contraire et endetté, Alain Colas comptait beaucoup sur cette Route du Rhum pour prendre une revanche sur le destin. C'est acculé qu'il avait choisi de relever le défi - avec un pied invalide de surcroît, objet, au bas mot, d’une vingtaine d’interventions chirurgicales ! Manureva, bien qu'âgé de 10 ans en 1978, sortait d’un chantier de remise en état effectué au Minihic-sur-Rance. Une chose est avérée : lors de son convoyage vers Saint-Malo, le bateau avait percuté violemment un quai lors d’une escale. La question de sa solidité persiste.
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Les Derniers Mots et la Disparition Inexplicable
Pendant la course, Alain Colas intervient tous les jours sur l'antenne de RMC, en contrat pour être le reporter de sa propre course. Il est en relation suivie avec le journaliste Jean-Louis Filc, via le centre radio-maritime Saint-Lys-Radio, près de Toulouse. Ce 16 novembre, veille de la définitive perte de contact, Colas martèle son avantage : il est en tête, cela va de soi ! Un avion de reconnaissance relativise cette position et rapporte des mouvements désordonnés, pour ne pas dire davantage.
La dernière conversation enregistrée a eu lieu le mercredi matin 16 novembre : « J'ai vraiment retrouvé le contact avec Manureva. Maintenant chaque geste s'enchaîne bien. Le pied se pose au bon endroit. La main, l'épaule s'appuient là où il faut. Je mène Manureva de façon beaucoup plus pondérée, beaucoup plus intériorisée, et je crois que le bateau apprécie. Je pense qu'en ce moment, on fait de la très bonne route. Bonjour à toute l'équipe. Au revoir ! » Cette retranscription est celle de la dernière conversation enregistrée d'Alain Colas, entretien accordé le 16 novembre 1978 à Jean-Louis Filc, reporter de la radio RMC avec laquelle le skipper était partenaire.
Le lendemain, le 17 novembre, à 17 heures, Colas parvient, via Saint-Lys Radio, à joindre Teura, son épouse. Ses mots sont définitifs : « Je suis au cœur du typhon. Il n’y a plus de ciel, il n’y a plus de mer… » La station de Saint-Lys Radio a confirmé que ce n'était pas son dernier message. Cependant, lors de son dernier appel, Colas lance : « Je suis dans l’œil du cyclone. Il n'y a plus de ciel ; tout est amalgame d'éléments, il y a des montagnes d'eau autour de moi. » Ce jour-là, Manureva est en approche de l’archipel des Açores et Colas jette toutes ses forces dans la bataille. Son frère Jean-François Colas a précisé que le message à sa compagne Teura - « Je suis au cœur du typhon, il n’y a plus de ciel, il n’y a plus de mer… » - a pu être prononcé par Alain avant le passage des Açores, lorsqu'il était dans le Golfe de Gascogne. Le 13 novembre, trois jours avant le dernier contact, Alain avait dit à son frère qu'il était à la hauteur des Açores, que les très « gros temps » du Golfe de Gascogne étaient derrière lui, qu’il allait rencontrer du temps variable et enfin l’Alizée. Ce grand vent portant allait donner à Manureva toute sa puissance.
À partir de ce moment-là, plus personne n'aura de nouvelles du navigateur et de son embarcation. Colas devait recontacter RMC le lendemain du 16 novembre, mais la liaison n’a pu se faire et il n’a plus donné de nouvelles, malgré les appels de Saint-Lys Radio. Les jours passaient et son silence devenait de plus en plus inquiétant.
L'Immense Opération de Recherche et la Persistance du Mystère
Dans un premier temps, les observateurs attribuent le silence radio aux vicissitudes de la course, mais 24 heures après l'arrivée des premiers concurrents à Pointe-à-Pitre (Birch et Malinovsky), il faut se rendre à l'évidence : il est arrivé quelque chose. À l’arrivée des premiers, il y a toujours deux voiliers dont on est sans nouvelle depuis le passage de l’île d’Ouessant, à la pointe de la Bretagne, trois semaines auparavant. La question de savoir où se trouve Colas s’impose rapidement en Guadeloupe, tous les observateurs s’attendant à voir surgir la grande silhouette de Manureva en premier.
Les proches battent le rappel, des concurrents se déroutent. Gaston Defferre, maire de Marseille et ami de Colas, réclame des recherches plus intenses. François Mitterrand, député de la Nièvre, port d’attache du disparu, insiste à la tribune de l’Assemblée nationale. Le 1er décembre, lorsque son père demande officiellement que des recherches soient effectuées, le dispositif a déjà été mis en place par la Marine Nationale. Deux avions Breguet Atlantic sont déployés ainsi que trois bâtiments en mer. Les recherches officielles débutent le 4 décembre. L'attente commence, insupportable, seulement rompue par des faux espoirs. La zone à quadriller est immense et couvre près de 5 millions de km². 36 missions de vol sont menées, mais rien n'y fait, Colas et son Manureva restent introuvables. Semaine après semaine, les recherches diminuent en intensité, avant de cesser totalement.
Les conditions de la disparition du bateau ouvrent la voie à toutes les spéculations. Désintégration, collision, perte de contrôle, noyade : toutes les hypothèses sont envisagées. D'aucuns envisagent un démâtage suivi d'un renversement, d'autres imaginent une collision avec un cargo. Certains incriminent la personnalité d'un marin casse-cou et trop sûr de lui. Les plus intrépides envisagent même une disparition volontaire de Colas, qui aurait ainsi échappé à ses créanciers. Ce qui hérisse la famille du marin. Jean-François Colas, son frère cadet, a affirmé : « C'est tellement ridicule. Quand j'entends ces paroles ça me fait rire, ou grincer des dents ». Il a rappelé qu'il a été « statué, par un tribunal à Papeete, la mort physique de mon frère ». Les radiesthésistes agitent leurs pendules et les devins consultent leurs boules de cristal.
36° 5’ de longitude O, 35° 51’ de latitude S : le dernier relevé place Manureva proche des Açores. L’opinion garde espoir. Néanmoins, pas une trace du marin, pas un débris du trimaran Manureva. Rien n’est revenu des profondeurs de l’océan. La France du sport qui se passionne depuis peu pour la course au large vient de perdre un de ses plus beaux ambassadeurs.
Jean-François Colas, le frère d'Alain, a ses propres théories. Selon lui, dans la journée du 16 novembre, dans la zone où se trouvait Alain, il y a eu une dépression tropicale très localisée, qu'il n'a apprise que des années après grâce aux rapports de la météo de la marine américaine. Mon frère a été vraisemblablement surpris par cette tempête. Un bras de liaison d’un flotteur du trimaran a pu se casser. Alain a pu être précipité à l’eau. Si le bateau s’est retourné, Alain a pu aussi rester dans sa coque centrale insubmersible. Pour le tour du monde, elle avait été aménagée spécialement pour ce cas de figure, avec notamment des planchers boulonnés et une ouverture de survie au fond de la coque. C’était un vrai coffre-fort. Dans ce cas, il a pu survivre dans l’habitacle pendant des semaines… Il s’était psychologiquement préparé à cette éventualité. Jean-François Colas confirme qu'aucun débris de Manureva n'a jamais été retrouvé.
Un épisode troublant a marqué l'après-disparition. L’année suivant sa disparition, Jean-François Colas a été convoqué à la gendarmerie de la commune où il habitait. On avait apporté à la gendarmerie de l’Île de Ré une bouteille d’eau minérale en plastique retrouvée sur la côte. Elle était soigneusement fermée avec du gros scotch et contenait un message écrit sur une feuille d’agenda. Il disait : « Venez-vite, Alain » avec une position en latitude et longitude. Son frère avait un code particulier pour les noter : deux lettres de l’alphabet grec, et c’est bien celui-là qui était utilisé. C’était très troublant, mais il n’y avait pas de date. L'analyse du plastique de la bouteille a confirmé qu’elle était restée longtemps dans l’eau de mer. La position indiquée correspondait bien à une zone où il aurait pu dériver. Aucune recherche n’y a été menée.