Rich Wilson, un nom indissociable des aventures maritimes et de l'éducation, incarne une figure singulière dans le monde de la voile de haute compétition. Loin d'être uniquement un navigateur émérite, cet Américain, issu d'une formation académique rigoureuse, a su fusionner ses deux passions - la mer et la transmission du savoir - pour créer une plateforme éducative d'une portée exceptionnelle. À travers ses tours du monde en solitaire, notamment ses deux participations au Vendée Globe, il a transformé l'exploit sportif en une gigantesque salle de classe flottante, connectant des centaines de milliers de jeunes Américains aux réalités des océans et aux multiples disciplines académiques qu'ils recèlent.
Formation et Premiers Bords : L'Ascension d'un Navigateur Émérite
Né à Boston, Massachusetts, Rich Wilson a très tôt développé une relation profonde avec la mer. Il a tiré ses premiers bords à l'âge de trois ans, initié par son père, forgeant ainsi les fondations d'un parcours nautique remarquable. Cette passion précoce s'est accompagnée d'une quête de connaissance universitaire. Haut diplômé de Harvard en mathématiques et de sciences au MIT (Massachusetts Institute of Technology), sa ville d'origine, Rich Wilson a d'abord embrassé une carrière d'ancien professeur de mathématiques et analyste de défense. Ses compétences intellectuelles et sa discipline ont indubitablement servi sa future carrière de marin.
Dès 1980, il se fait connaître dans le monde de la voile en remportant l'épreuve Newport-Les Bermudes, devenant le plus jeune vainqueur de cette course. Malgré ce succès précoce et le fait de s'être adjugé plusieurs records à la barre d'un multicoque de 50 pieds - dont les traversées Hong Kong-New York, New York-Melbourne et San Francisco-Boston - ce résident du Massachusetts se décrit avec humilité comme un "amateur éclairé". Son palmarès impressionnant, marqué également par des records à bord de Great American, un trimaran de 60 pieds, lui a valu l'une des plus hautes distinctions de la voile, la prestigieuse Blue Water Medal du Cruising Club of America (CCA). En outre, son livre "Racing a Ghost Ship" a été récompensé par le Scientific American's Young Reader's Book Award en 1997, témoignant de sa capacité à partager ses aventures de manière captivante. L'ensemble de ces réalisations maritimes, ancrées dans une curiosité intellectuelle insatiable, a progressivement ouvert la voie à une vocation éducative encore plus grande, où chaque vague devient une leçon, et chaque milles parcouru, une opportunité d'enseignement.
Le Vent de l'Éducation : Genèse et Évolution de SitesALIVE!
Au-delà de l'adrénaline de la compétition, Rich Wilson a toujours été animé par une motivation plus profonde : l'éducation. La compétition n'est pas la source de motivation de ce skipper. Convaincu de l'importance, pour des étudiants, d'être au contact du monde réel et pas seulement plongé dans des bouquins, il a canalisé son esprit d'aventure vers une mission pédagogique d'envergure. En 1990, il fonde SitesALIVE! (www.sitesalive.com), une organisation à but non lucratif dédiée à connecter les salles de classe de la maternelle à la terminale (K12) aux aventures et expéditions à travers le monde. Il croit fermement qu'un voyage océanique, avec son drame, l'incertitude de son issue et son vaste contenu, constituerait un événement idéal pour créer une "aventure d'apprentissage" excitante et engageante pour les étudiants en sciences, géographie, mathématiques et histoire.
C'est ainsi qu'est né le projet "Ocean Challenge Live!". En 1993, lors d'une tentative de record en double sur un trimaran de 60 pieds (Great American) entre San Francisco et Boston, Rich Wilson et son équipier ont vécu un événement qui a marqué à jamais la direction de SitesALIVE!. À quatre cents milles du cap Horn, naviguant à sec de toile pendant trois jours dans des mers estimées officiellement à 20 mètres, le trimaran a chaviré le jour de Thanksgiving. Dans un événement inédit dans l'histoire maritime enregistrée, le trimaran a été redressé et remis à l'endroit par la mer une heure plus tard. De retour à Boston après un voyage de 18 jours à bord du NZP vers la Hollande, Rich a visité une douzaine d'écoles qui avaient participé à cette "aventure d'apprentissage". L'effet d'apporter son histoire de survie du monde réel dans les salles de classe fut si étonnamment efficace que Rich décida de retenter le record en 1993, mais surtout, de développer de nouveaux canaux de distribution pour le programme scolaire "Ocean Challenge Live!".
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Deux nouveaux canaux de distribution ont été développés. Douze grands quotidiens (dont le Los Angeles Times, le San Francisco Chronicle, le Boston Globe, le Philadelphia Inquirer, le Detroit News, le Denver Post, etc.) ont accepté de publier, par le biais de leurs services "Newspaper in Education", une série de 12 articles rédigés par Rich et Bill depuis Great American II en mer. Ces articles étaient rédigés sur le thème hebdomadaire du Guide de l'enseignant d'Ocean Challenge, afin que les enseignants disposent de contenu "en direct" pour compléter l'activité en classe. Les journaux commercialisaient le programme auprès des enseignants de leur région, puis, chaque semaine le jour de la publication de l'article "Ocean Challenge Live!", ils livraient 30 journaux aux enseignants inscrits. De plus, Prodigy, alors le plus grand service en ligne propriétaire aux États-Unis, a accepté de produire "Ocean Challenge Live!", la première aventure d'apprentissage véritablement interactive. Parallèlement, Rich a été directeur de l'éducation pour un syndicat de la Coupe de l'America, créant et produisant un programme éducatif sur la science et la technologie de la Coupe de l'America. Le programme American Sail Advancement, voyant le succès d'Ocean Challenge Live!, a parrainé Rich et son équipe pour un programme de promotion de la voile. Ocean Challenge s'est également associé à Class Afloat, une classe de lycée effectuant une année complète d'études académiques à bord du grand voilier Concordia tout en naviguant autour du monde, pour fournir du contenu de leur voyage autour du monde pour un programme scolaire aux États-Unis couvrant la géographie, les études sociales, l'histoire mondiale, et plus encore. Ce programme a été nommé "Class Afloat Live!". Au cours de la décennie suivante, de nombreux autres programmes ont été produits sous la nouvelle marque SitesALIVE!. Soixante-quinze programmes, chacun d'une durée d'un semestre, en direct et interactifs, et basés sur des programmes scolaires, ont été produits. Tous les programmes sont archivés sur www.sitesalive.com, sous la rubrique "75 Past Expeditions".
L'Engagement du Vendée Globe : Une Plateforme Pédagogique Mondiale
Rich Wilson a concrétisé sa vision éducative à travers le défi ultime de la voile en solitaire : le Vendée Globe. Sa première participation a eu lieu lors de l'édition 2008-2009. Du haut de ses 58 ans, il était fier d'être le doyen de cette édition. Il avait bouclé cette course en 121 jours, se classant neuvième. Une performance déjà remarquable qui avait fait de lui, à 58 ans, le vétéran parmi les finisseurs de cette course autour du monde sans escale et sans assistance.
Huit ans plus tard, en 2016-2017, Rich Wilson est revenu sur la ligne de départ, à nouveau en tant que doyen, cette fois-ci âgé de 66 ans. Sa monture, le Great American IV, était un plan Owen Clarke de 2006, un bateau avec lequel Dominique Wavre avait participé aux deux derniers Vendée Globe sous le nom de Mirabaud. Rich Wilson l'avait acheté en 2013. Ce monocoque, long de 60 pieds, large de 18 pieds et profond de 15 pieds, pesait neuf tonnes. La compétition n'était toujours pas sa principale source de motivation. Ce haut diplômé de Harvard se disait « très honoré de participer à la course à la voile la plus difficile qui soit aux côtés des meilleurs marins du monde », mais son objectif primordial restait de poursuivre sur les flots ce qu'il réalisait à terre : partager son savoir avec les jeunes Américains.
Pour ce Vendée Globe, il a conçu un programme spécifique basé sur un ouvrage de 60 pages et 15 leçons, destiné aux professeurs. « Le programme est suivi par 300 000 jeunes dans différentes écoles des États-Unis. Ils apprennent l'histoire, la géographie, les mathématiques et la science à travers mon tour du monde », racontait-il alors en français, une langue qu'il maîtrise et à laquelle il tenait. Pendant la course, sa participation consistait à rédiger des articles qui étaient publiés dans vingt-cinq grands quotidiens américains, permettant de toucher « 6 millions de lecteurs ». Ce programme d'apprentissage était enrichi par la participation de nombreux experts - des médecins, des scientifiques et des écrivains. Rich Wilson et son équipe collaboraient également avec la NASA, bien qu'il préférait ne pas en dévoiler les détails. Ce programme, "SitesALIVE!", était soutenu par quelques mécènes aux États-Unis et par ses propres économies, accumulées au fil de longues années de travail. Le site pour les étudiants était traduit en 4 langues, et quinze personnes écrivaient pour l'organisation. Une experte en géologie lunaire, par exemple, était disponible pour répondre directement aux questions des jeunes, démontrant l'étendue et la profondeur des ressources mises à disposition.
Rich Wilson était conscient que la voile, à l'exception de la Coupe de l'America, reste anecdotique aux États-Unis, rendant difficile la recherche de sponsors pour ce genre d'aventure. Cependant, cela ne l'a jamais freiné. « Peu importe. Mon but n'est pas de pousser les jeunes à décider de faire le Vendée Globe, mais de les aider à choisir une voie qui les intéresse en renforçant leurs connaissances dans plusieurs domaines », affirmait-il. Cette conviction profonde a fait de chaque mille nautique parcouru une opportunité de relier la théorie au monde réel, faisant de son bateau une extension de sa salle de classe et de l'océan, un laboratoire grandeur nature pour l'apprentissage.
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Préparatifs et Appréhensions Initiales
Avant même de larguer les amarres aux Sables-d'Olonne, Rich Wilson ne cachait pas une part d'appréhension. « J'ai un peu peur, bien sûr. C'est long, trois mois. Et ces bateaux sont grands et difficiles à manœuvrer pour un homme seul », confiait-il. Cette course est en effet l'Everest des mers, une épreuve d'endurance physique et mentale sans équivalent. Pour s'y préparer, il s'est attaché à ce que son bateau, le Great American IV, soit impeccablement préparé. « Il a été très bien préparé avant le départ. J'ai juste eu à faire des petites réparations », une preuve de la minutie de son équipe.
Défis Techniques et Conditions Marines Extrêmes
Dès le deuxième jour de course, les défis techniques se sont manifestés. Rich a dû sortir sa caisse à outils pour remplacer un chariot de latte sur le rail au mât, puis pour colmater une grosse fuite d'huile au niveau de la pompe de l'hydrogénérateur. Ces incidents précurseurs allaient ponctuer son parcours. Il a franchi l'équateur le 19 novembre, pour la douzième fois de sa vie, se trouvant alors en 21e position. En entrant dans l'océan Indien le 6 décembre, le skipper de Great American IV a de nouveau fait face à des soucis d'hydrogénérateur, des pannes récurrentes qui ont mis sa ténacité à l'épreuve.
Le Grand Sud, ce cap-hornier le connaissait déjà bien, ayant même chaviré dix-huit ans auparavant avec un 60 pieds dans des vagues officiellement de 20 mètres. Son commentaire sur la perception des vagues, « Les vagues, c'est comme les poissons, on les voit toujours plus grands qu'ils ne sont », révèle une sagesse acquise au fil des années. Lorsqu'il a franchi le cap Horn derrière Alan Roura le 17 janvier, les conditions de mer étaient « extrêmement violentes ». Il a avoué se sentir à la fois « démoralisé et très épuisé ». « Je ne peux rien faire dans le bateau car je dois m’accrocher en permanence », lâche-t-il lors d’une vacation par téléphone, illustrant la violence subie à bord.
L'Épreuve Mentale et Physique de la Solitude
Les difficultés n'ont pas cessé avec le passage du cap le plus redouté. Un scénario radicalement opposé s'est présenté devant son étrave pour remonter l'Atlantique. Fin janvier, à la latitude de Rio de Janeiro, le skipper américain a reconnu sa frustration d'être pris dans une « pétole insoutenable » et s'est désolé de « tourner en rond sans avancer durant des heures ». Il a dû patienter jusqu'au 5 février pour retrouver l'hémisphère nord.
La course a été une épreuve de résilience face à la monotonie et la grisaille. « Ce qui marque la course pour moi est que tout était gris tout le temps. Que ce soit dans les mers du sud ou lors de la remontée de l'Atlantique. Gris. Gris. Rien que du gris. C'était déprimant ! », a-t-il partagé. Le manque de lumière était tel qu'il a raconté : « Il y a 4 ou 5 jours, le soleil est sorti pendant 20 minutes. Je me suis précipité dehors pour prendre un peu de soleil sur le visage et les mains. Sinon, c'était gris pendant si longtemps. C'était dur ! »
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Le Vendée Globe est également un défi physique colossal. Rich Wilson, malgré son âge, a fourni des efforts herculéens. « Chaque jour j'ai noté combien de tours je faisais avec le grinder et en moyenne c'était 1200 et 3000 des fois. C'est dur pour les muscles », a-t-il expliqué. Les bateaux sont d'une violence inouïe : « Ces bateaux sont violents, on peut rapidement se blesser si on ne s’accroche pas ». Pour sa sécurité, il avait toujours un endroit pour se tenir, ayant même « mis du grip pour manche de raquette de tennis ». Vers la fin de la course, confronté à des problèmes de pilote automatique, il devait souvent intervenir, portant alors un casque pour se protéger dans l'habitacle.
Vitesse et Stratégie face aux Géants
Rich Wilson a également réfléchi à la performance de ses concurrents. « Je ne comprenais pas comment les autres pouvaient aller si vite. J'avais tout le temps peur à ma vitesse. Je ne comprends pas comment les leaders peuvent si rapidement et supporter un tel stress. C'était frustrant car même quand j'essayais de passer outre ma façon de naviguer très conservatrice, je n'arrivais pas à les suivre. J'aurais bien aimé prendre des leçons avec Armel ou Jean le Cam », a-t-il concédé.
La vitesse maximale du Great American IV était une donnée que Rich Wilson connaissait, mais avec une certaine appréhension. « Quand j'ai reçu le bateau, Dominique Wavre m'a demandé si je voulais connaître la vitesse maximum du bateau. Je ne voulais pas m’effrayer mais il l’a écrit sur un bout de papier. Je me disais que si je voyais un 3 dans la colonne des dizaines j'allais aller pleurer sous la table à carte. Sur le papier c'était écrit 35,7 nœuds. » Il a lui-même atteint des vitesses impressionnantes : « Un soir lors de la descente de l'Atlantique, j'ai pris 31,3 nœuds. Deux semaines après j'ai atteint, 32 nœuds mais je ne sais pas quand c’est arrivé. » Il a cité Brian Thompson qui disait « qu'on atteignait les vitesses les plus élevées sous pilote automatique car il ne ressent pas la peur », une observation pertinente sur le facteur humain dans la performance.
Il a reconnu avoir fait « quelques erreurs dans le Sud », ayant l'impression de « rentrer dans toutes les zones sans vent ». Il a même filmé une vidéo pour montrer qu'il tournait en rond. Malgré cela, il était « surpris d'en avoir parcouru si peu » de milles supplémentaires, soulignant que sa trace n'était pas si éloignée de celle du vainqueur.
La Solidarité en Mer et la Connexion Humaine
Même en solitaire, l'expérience du Vendée Globe n'est pas toujours celle d'une isolation totale. Rich Wilson a navigué dans un « petit groupe international » multigénérationnel dans les mers du Sud, en compagnie du benjamin suisse Alan Roura (La Fabrique), des quadragénaires français Eric Bellion (CommeUnSeulHomme) et Arnaud Boissières (La Mie Câline), ainsi que du marin-musicien irlandais Enda O’Coineen (Team Ireland). Cette proximité a créé des liens. « C'était super de voir Eric (Bellion) et Alan (Roura). Ils étaient mes frères dans le sud », a-t-il déclaré à l'arrivée. La communication était également différente de sa première participation. « Dans cette édition, il y avait beaucoup plus de communication entre les skippers qu'en 2008-2009 - Koji, Fabrice, Nandor, Stéphane et Didac, qui était juste derrière moi. Nous avons parlé de tout. » Il a également eu un contact inattendu : « J'ai parlé à la VHF avec un bateau militaire brésilien. Après j'ai vu Eric qui s'est échappé. Puis plus rien, je n'ai plus revu de bateau après ça. Je pensais être seul au monde. » Cette dualité entre la camaraderie et la solitude était une constante.
Rich Wilson a bien distingué la solitude du sentiment d'être seul : « Il y a une différence être la solitude et se sentir seul. » Il n'a pas non plus été épargné par les avaries, bien qu'il ait préféré rester discret : « Je ne voulais pas dire aux autres concurrents que j'avais un problème avec la trinquette. » Il a souligné son lien profond avec son bateau : « Je ne fais qu’un avec le bateau. Le bateau n’est rien sans moi et je ne suis rien sans lui, on est une équipe. »