Chaque année, la polémique sur le voile revient inlassablement hanter le débat public français. Ce sujet passionne les politiques, les médias et les personnalités, et suscite des réactions passionnées. Récemment, l'humiliation d'une mère voilée par un élu du Rassemblement national a relancé l'énième controverse. Le Sénat a examiné une proposition de loi visant à interdire les signes religieux aux parents accompagnant les sorties scolaires. Un sondage a révélé que 78 % des Français estiment que la laïcité est « menacée », et 80 % pensent que « la question de la laïcité se pose aujourd’hui différemment en France s’agissant de la religion musulmane ».
Face à cette omniprésence du débat sur le voile, il est essentiel de comprendre pourquoi il suscite autant de réactions et pourquoi il est perçu comme un problème par une partie de la société française.
Une obsession française ?
Selon Hourya Bentouhami, philosophe et maîtresse de conférence à l’université de Toulouse Jean-Jaurès, on peut dire qu’en France les musulmans, et plus spécifiquement les femmes musulmanes voilées, sont interdits d’apparition. Les corps des musulmanes portant le foulard sont traqués dans le moindre espace public ou privé. Les musulmans « avoués », comme les appelle le sociologue Abdelmalek Sayad, sont des corps toujours en excès ; qui ont une injonction à la discrétion, voire à la disparition pure et simple. Plus qu’une obsession française, il existe un véritable dégoût envers les manifestations visibles d’une religion considérée à tort comme étrangère.
Cette « obsession » se manifeste par une surveillance constante des femmes musulmanes portant le voile, perçues comme une menace à l'identité française. Le voile est ainsi érigé en symbole d'une religion incompatible avec les valeurs de la République.
La laïcité en question
Cette fixation s'explique en partie par une certaine acception de la laïcité. La laïcité à la française s’attache surtout aux apparences, considérant que l’attachement à la laïcité et plus largement la loyauté aux lois de la République devraient se lire immédiatement dans la désaffiliation et le désaveu de sa religion. En vérité, c’est la religion musulmane qui est présumée incompatible avec la République. A ce titre, l’exigence de dévoilement jusque dans les espaces de la vie quotidienne n’est qu’un prétexte à l’expression d’un racisme qui fait ciment social, à une période où précisément l’inquiétude première des Français concerne davantage le réchauffement climatique, les retraites, les hôpitaux, et la possibilité de conduire une vie digne.
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En France, la laïcité est souvent interprétée comme une neutralisation de l'espace public, où les signes religieux doivent être discrets, voire absents. Cette conception de la laïcité est différente de celle en vigueur dans d'autres pays occidentaux, où la liberté religieuse est davantage mise en avant.
Comparaison avec d'autres pays occidentaux
Il existe de fait dans d’autres pays d’Europe des législations prohibitives du foulard, mais la France se différencie par le fait qu’elle considère l’expression de l’identité musulmane comme tendant nécessairement vers le communautarisme si elle n’est pas sans cesse rappelée à l’ordre et à la dispersion. Dans d’autres pays, comme en Belgique ou aux Pays-Bas, on peut voir des femmes médecins, des réceptionnistes, des élues voilées sans que cela suscite d’indignation républicaine. En France, on considère qu’être voilée c’est non seulement être soumise, mais être prosélyte et incapable de représenter l’universel ou d’être neutre.
En effet, d'autres pays européens se montrent plus tolérants envers le port du voile, considérant qu'il relève de la liberté individuelle et ne menace pas l'ordre public. La France se distingue par sa méfiance envers l'expression de l'identité musulmane, perçue comme un repli communautaire.
Sexisme et islamophobie
Les musulmanes attirent-elles plus l’attention des Français que les musulmans ? En réalité, les hommes musulmans subissent aussi les conséquences de l’islamophobie, mais différemment. Le mépris, les discriminations ou les violences dont ils font l’objet sont moins médiatisées car ce ne sont pas des violences exercées au nom de grands idéaux républicains et humanistes. Le dévoilement des femmes musulmanes a toujours été au centre de l’attention des politiques coloniales de civilisation, selon un adage rendu célèbre par les administrateurs de l’Algérie coloniale : « La conquête de la femme d’abord, et le reste suivra. »
En effet, la question du voile est souvent instrumentalisée pour justifier des discriminations envers les femmes musulmanes. Derrière le discours sur la laïcité et l'égalité, se cache parfois une volonté de contrôler le corps des femmes et de lesAssigner à une identitéEssentialisée.
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Peut-on y voir du sexisme « bienveillant » voulant « libérer » la femme contre son gré, en plus de l’islamophobie ? En effet, mais il faudra nous expliquer comment on libère les femmes en réduisant leur liberté et leur droit. Ce féminisme opportun ignore tous de ces femmes, de leur motivation, de leur attachement à la foi… et plus généralement du féminisme. Comment peut-on prétendre libérer les femmes et les aider à leur intégration sociale en leur interdisant de travailler et d’accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires ?
La peur de l'islam radical et le rôle des médias
Pourquoi les autres signes religieux n’ont-ils pas cet impact médiatique dans la société ? Parce que c’est l’islam qui est considéré comme un problème. Il est souvent avancé de fait que ce serait la peur de l’islam dit « radical » et plus encore, du terrorisme, qui expliquerait ce soupçon généralisé vis-à-vis des musulmans. Mais lorsqu’une musulmane comme Latifa Ibn Ziaten - mère de la première victime de Merah - fait un travail de prévention du terrorisme dans les écoles, les parlementaires poussent des cris d’orfraie et exigent son dévoilement avant toute apparition publique.
Le gouvernement avec sa politique de détection des « signaux faibles » et les médias qui plébiscitent les éditorialistes comme Eric Zemmour, ont une immense responsabilité dans le développement d’un racisme populaire. Ils alimentent la croyance implicite que des gestes et des conduites de haine envers les musulmans seraient autorisés, avec le risque majeur en France de voir un attentat de l’extrême droite ou de déséquilibrés à la Christchurch. N’oublions pas en effet que dans ce dernier cas, les terroristes se réclamaient de la thèse de Renaud Camus sur le « grand remplacement ».
La peur de l'islam radical et du terrorisme alimente la méfiance envers les musulmans et justifie les discriminations à leur encontre. Les médias jouent un rôle important dans la diffusion de cette peur, en relayant les discours alarmistes et en stigmatisant les musulmans.
La loi sur la laïcité mal comprise
Comment expliquer que la loi sur la laïcité soit si mal comprise et soit autant détournée contre le voile ? Certainement parce que le problème français du voile n’est pas lié à la laïcité contrairement à ce qui est sans cesse claironné. Ce qui ne passe pas dans la visibilité de l’islam, c’est l’existence pérenne des musulmans et plus largement de populations postcoloniales. La preuve en est que la loi sur les signes religieux à l’école de 2004 n’a pas fait taire les polémiques, puisque celles-ci s’étendent sans cesse vers des lieux et des espaces où les femmes concernées ne sont pas des agents de la fonction publique.
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La loi sur la laïcité est souvent instrumentalisée pour justifier l'exclusion des femmes voilées de l'espace public. Cette instrumentalisation témoigne d'une difficulté à accepter la présence de l'islam en France et d'une volonté de contrôler les populations issues de l'immigration postcoloniale.
Le voile au travail : un obstacle à l'emploi
La Cour de justice européenne a estimé, le 14 mars 2017, que le règlement interne d'une entreprise pouvait prévoir l'interdiction du port visible de signes religieux ou politiques. Une entreprise peut inclure dans son règlement intérieur, sous conditions, l'interdiction du port visible de signes religieux, comme le foulard islamique. C'est ce qu'a estimé, mardi 14 mars, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE). "Cela envoie un message aux entreprises privées.
Dans le cadre de son livre Le Voile au travail (éd. Fauves), Fatima Achouri rencontre et conseille des femmes voilées qui ont des difficultés dans le monde de l'entreprise. "C'est très compliqué pour elles de trouver du travail. Elles n'accèdent souvent même pas à l'entretien", expose-t-elle. En effet, une fois diplômée, Wahiba Khallouki a mis beaucoup de temps à trouver un stage. Au cours de ses formations en publicité, en gestion de contenus et enfin en communication, les entretiens pour des stages se sont faits rares. "Le fait d'être voilée, dans la communication qui est un métier d'image, ça posait souvent problème. Et une fois la phase de recherche terminée, les difficultés ont continué.
"En entretien, on leur pose souvent des questions en lien avec leur religion", regrette Fatima Achouri. Cette dernière se souvient notamment du récit d'une de ses interlocutrices : "Diplômée d'un BTS en assurance, elle candidatait pour un poste où il n'y avait aucun contact avec la clientèle. Quand elle est arrivée, le seul fait qu'elle porte un voile lui a valu un refus", relate la spécialiste, qui regrette qu'on n'offre à ces femmes que des postes dans des centres d'appels. "Je ne veux pas qu'on me cache !
De son côté, Wahiba Khallouki a elle aussi rencontré des obstacles lors de ses entretiens. "A mon arrivée, soit on me demandait clairement d'enlever mon voile, soit on ne disait rien, mais je voyais bien qu'il y avait un malaise et que les recruteurs cherchaient à écourter l'entretien.
Nawel a, elle, surtout souffert du changement dans le regard des autres. Diplômée d'un master et employée dans une société d'informatique, la jeune femme de 37 ans a décidé assez tard de porter le voile, "de [son] propre chef", tient-elle à préciser. A partir du moment où elle a annoncé sa décision à son employeur et ses collègues, son quotidien a complètement changé. Du côté de sa hiérarchie, plus question de voir les clients. De commerciale sur le terrain, Nawel est passée en mode "sédentaire". Ses collègues ont eux aussi modifié leur comportement. "Avant, je faisais le ramadan, je ne mangeais pas de viande, je ne buvais pas d'alcool. Ma religion était une chose existante mais tout d'un coup, avec le voile, elle a pris une dimension tout autre à leurs yeux", explique-t-elle. "On ne m'invitait plus, ils se sont éloignés, regrette-t-elle. Mais je n'ai pas changé. Je mangeais les mêmes choses au restaurant, je tenais les mêmes discussions !" D'après elle, beaucoup lui ont suggéré de simplement enlever son voile. "Pourquoi tu insistes ?" lui demandent ses collègues. C'est dur, vous êtes réduite à votre apparence. Elle a donc décidé de quitter son entreprise.
Pour Wahiba Khallouki, la méthode a fonctionné. "J'ai été recrutée dans une entreprise pour qui le voile n'est pas un problème, parce que le patron est musulman", expose-t-elle. Elle s'est ensuite tournée vers l'entrepreneuriat. "Je peux choisir les personnes avec qui je travaille et elles voient mes compétences. Elles ne me considèrent plus uniquement comme un voile sur pattes, se réjouit Wahiba Khallouki.
Le port du voile peut être un obstacle à l'emploi pour les femmes musulmanes. Les entreprises peuvent interdire le port de signes religieux, et les femmes voilées sont souvent victimes de discriminations à l'embauche. Elles sont réduites à leur apparence et leurs compétences sont ignorées.
Le voile dans le sport : une nouvelle polémique
Alors qu’une proposition de loi visant à interdire le port du voile dans le sport doit être débattue à l’Assemblée nationale, des femmes musulmanes expliquent pourquoi elles portent le foulard. Volonté de conformité religieuse, désir d’échapper au regard des hommes… Derrière ce choix souvent perçu comme vecteur d’une idéologie rigoriste, leurs motivations sont diverses.
Au loin, on n’entend que le bruit mat des passes sur le ballon, la respiration des jeunes filles et les cris de l’entraîneur. « Allez on attaque, fort ! » Vers 21 heures ce lundi soir d’avril, sous le ciel bleu orangé d’une banlieue parisienne, une quinzaine de lycéennes s’entraînent au football. Parmi elles, Aya (1), 16 ans, est coiffée d’un bonnet. Il y a deux ans, la jeune fille s’est mise à porter le voile « par obligation religieuse », dit-elle. Pour l’adolescente, « c’était évident qu’il fallait le faire », elle s’est sentie prête.
Le débat sur le voile s'étend désormais au domaine du sport, avec une proposition de loi visant à interdire le port du voile lors des compétitions sportives. Cette proposition suscite de vives réactions, car elle est perçue comme une atteinte à la liberté religieuse et une discrimination envers les femmes musulmanes.
Le voile : un symbole de soumission ou d'émancipation ?
Vous avez toute une partie du féminisme qui considère que le voile est incontestablement un signe d'aliénation de la femme, que le voile lui-même remet en cause le principe de l’égalité hommes-femmes. Il se trouve que les femmes féministes qui défendent ce projet sont probablement aujourd’hui les plus nombreuses dans le champ féministe. Mais il ne faut pas dissimuler l’existence d’une autre tendance, une tendance qui se construit autour de cette idée qu’à travers le port du voile peut s’affirmer une autonomie. On emploie très souvent le mot “agentivité” pour dire que les femmes, en portant le voile, déterminent au fond les lignes de leur propre destin, non pas sous le joug nécessaire de l’injonction de leurs grands frères ou de leurs parents ou de leur époux, mais à partir d’une décision personnelle qu’elles choisissent en propre.
Le voile est un symbole polysémique, qui peut être interprété de différentes manières. Pour certains, il est un signe de soumission de la femme à l'homme et à la religion. Pour d'autres, il est un choix personnel, une affirmation identitaire et un moyen de se protéger du regard des hommes.
Le voile et la politique
FIGAROVOX/TRIBUNE - Le 18 février sur Europe 1, Éric Piolle annonçait soutenir les Hijabeuses qui militent pour pouvoir jouer au football voilées. Le voile, le voile, le voile… Jusqu'à l'indigestion. Après le voile du quotidien, le burkini, puis le hijab de sport, puis le mouvement associatif des Hijabeuses voulant l'imposer dans les compétitions sportives et particulièrement footballistiques, puis… Ce bout de tissu islamiste ne cesse d'empoisonner le débat politique et sociétal et revient avec plus d'insistance dans les périodes électorales, même s'il étend sa toile au quotidien. Le hijab fait même parfois un grotesque pied de nez à ses prétentions pudiques.
Le voile est devenu un enjeu politique majeur en France. Les partis politiques s'emparent de la question du voile pour mobiliser leur électorat et défendre leurs valeurs. Le voile est ainsi utilisé comme un marqueur identitaire et un instrument de division.