Le métier de plongeur démineur est une spécialité exigeante et dangereuse au sein de la Marine nationale. Ces professionnels interviennent dans des environnements sous-marins complexes pour identifier, neutraliser et détruire des engins explosifs immergés. Leur expertise est cruciale pour sécuriser les voies maritimes, protéger l'environnement marin et préserver la vie humaine.
Un Héritage Historique : Du Sabordage de Toulon aux Premiers Démineurs
L'histoire du plongeur démineur est intimement liée aux conflits maritimes du XXe siècle. Lors de la Seconde Guerre mondiale, en novembre 1942, les Allemands envisagent de s’emparer de la flotte de Toulon et franchissent la ligne de démarcation. Le 27 novembre, l’amiral De Laborde ordonne le sabordage de la flotte pour éviter qu'elle ne tombe aux mains de l'ennemi. Plus d’une centaine de navires sont sabordés, jonchant la rade d'épaves, de munitions et d'explosifs.
À la fin du conflit, la nécessité de neutraliser ces dangers conduit à la création du Groupe de Recherches Sous-Marines (GRS), animé par les célèbres Mousquemers, dont J.Y. Cousteau, Philippe Tailliez et Frédéric Dumas. L'État-Major de la Marine confie à ce groupe la lourde tâche du déminage sous-marin. Leur première mission consiste à sortir deux torpilles d’un sous-marin allemand échoué devant Saint-Mandrier.
Des équipes de déminage sont formées et affectées à la section K.M.A (Katymines). Ces plongeurs, appelés « Scaphandriers Démineurs », utilisent un matériel hétéroclite comprenant des scaphandres allemand Draeger M 40, anglais Siebe-Gorman ou des systèmes à circuit fermé Davis. En 1949, l'État-Major décide d'une mission de déminage des côtes du Languedoc, qui reçoit un témoignage officiel de satisfaction du Ministère de la Marine.
Évolution du Métier : De l'Héritage Héroïque à la Haute Technologie
Depuis cette époque héroïque, le métier de plongeur démineur a considérablement évolué. Le recrutement s'effectue désormais parmi les titulaires du certificat de plongeurs de bord, qui doivent suivre une formation initiale de neuf mois. Cette formation approfondie permet d'acquérir les compétences nécessaires pour utiliser tous les appareils respiratoires réglementaires à circuit ouvert, fermé et semi-fermé.
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La qualification des plongeurs démineurs leur permet de plonger jusqu'à 60 mètres à l'air et jusqu'à 80 mètres avec des mélanges ternaires (trimix) composés d'azote, d'oxygène et d'hélium. Ils sont également formés à la recherche, à l'identification et à la destruction d'engins explosifs immergés, ainsi qu'aux travaux sous-marins tels que le découpage, la soudure, le déplacement d'objets volumineux, la photo et la vidéo sous-marine.
L'accès au brevet supérieur de plongeur démineur permet de compléter les connaissances en matière de neutralisation d'engins explosifs.
Missions et Spécialisations des Groupes de Plongeurs Démineurs (GPD)
Les plongeurs démineurs sont regroupés au sein de Groupes de Plongeurs Démineurs (GPD), répartis sur les différents façades maritimes françaises. Chaque GPD a développé des domaines d'excellence spécifiques :
- GPD Manche (Cherbourg) : Spécialisé dans le dépiégeage d'assaut dans le cadre du contre-terrorisme maritime. Ce groupe mène environ une centaine d'interventions par an, dont 10 % en mer et le reste sur l'estran. Il est responsable d'une zone maritime de 29 000 km² entre le Mont-Saint-Michel et la frontière belge.
- GPD Atlantique (Brest) : Opère sur les mines inconnues et les interventions en eaux polluées.
- 3ème GPD (Toulon) : Intervient sur un large éventail de missions, incluant la recherche, l'identification et la neutralisation d'engins explosifs, ainsi que les travaux sous-marins.
Les missions des plongeurs démineurs sont variées et complexes. Elles peuvent inclure :
- La sécurisation de mines trop proches de la côte, avec la mise en place de rayons de sécurité, le relevage de l'engin explosif à l'aide d'une « vache » (parachute destiné à soulever un engin lourd) et son déplacement vers un point de pétardement en sécurité.
- La recherche et la récupération d'obus d'exercice.
- La réalisation de mesures d'épaisseur de coque sur des navires.
- L'expertise d'épaves.
- La dépollution de navires échoués.
- La recherche de corps piégés dans des bateaux.
Au Cœur de l'Action : Reportage sur une Mission d'Entraînement à Toulon
Pour mieux comprendre le quotidien de ces professionnels, un reportage a suivi Christopher, plongeur démineur au 3ème GPD, lors d'une mission d'entraînement au large de Toulon. L'équipe rejoint l'arsenal et rencontre Christopher, Romain et Julien, qui les accueillent au bâtiment du 3ème GPD, entouré d'une collection impressionnante d'objets explosifs.
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La mission du jour consiste en une recherche programmée. Après avoir embarqué le matériel nécessaire, l'équipe quitte le quai à bord d'un puissant pneumatique et se rend sur la zone de recherche, non loin de l'anse Méjean, sur des fonds sableux d'une dizaine de mètres.
Après avoir gréé leurs « crabes », les nouveaux équipements fournis par Aqua Lung, les plongeurs démineurs descendent rapidement vers le fond. La visibilité est correcte, environ dix mètres. Ils retrouvent un obus d'exercice de gros calibre, l'élinguent et le remontent à bord du zodiac à l'aide d'un parachute.
L'après-midi est consacrée à une mission différente : la réalisation de mesures d'épaisseur de coque sur la frégate ASM Montcalm, dans le port de Toulon. Philippe confie que l'ambiance est particulière : "Ca rappelle un peu la Bretagne ; nous croisons même quelques beaux mulets et des sars de taille respectable ; les conditions de travail ne sont pas faciles, il faut jongler entre réglages et particules. Dans une eau verte et glauque, tout n'est qu'ombre et lumière diffuses. Les formes s'estompent, fantomatiques, on a vite fait de perdre ses repères, coincé entre le quai et cette masse sombre de 140 mètres de long."
Le lendemain, une autre mission attend l'équipe : retrouver une mine à orin d'exercice déposée dans la même zone que la veille. Christopher et Julien, son binôme habituel, descendent rapidement vers le fond. Christopher utilise le compas, tandis que Julien scrute les échos sur l'écran du sonar. Ils trouvent la mine accrochée à son crapaud et la récupèrent.
L'équipe visite également le Bâtiment Base de Plongeurs Démineurs (BBPD) Pluton, équipé d'un caisson de recompression multiplace. Ce navire, en service depuis 1986, est équipé du matériel nécessaire pour des plongées jusqu'à 80 mètres.
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Une journée est consacrée aux « Trasoum », les travaux sous-marins, une spécialité du GPD. L'équipe assiste à des travaux de soudure et d'oxycoupage, dans une ambiance surréaliste de crépitements, d'éclairs et de grondements.
Formation et Sélection : L'École de Plongée de Saint-Mandrier, Berceau des Plongeurs Militaires
La formation des plongeurs de la Marine nationale, qu'ils soient plongeurs de bord, plongeurs démineurs, plongeurs d'hélicoptère ou nageurs de combat, commence à l'École de plongée de la Marine nationale à Saint-Mandrier (Var). Cette école forme les plongeurs de bord (PLB), aptes à opérer jusqu'à 35 mètres de profondeur. Environ 220 candidats participent chaque année aux sessions de six semaines, avec un taux de réussite d'environ 75 %.
Depuis 2006, une douzaine d’élèves se préparent chaque année à la formation de plongeurs de la Marine nationale. Au lycée professionnel Simone Veil, à Conflans Sainte-Honorine, les élèves suivent une formation préparatoire aux métiers de plongeur de bord et plongeur démineur.
Pour devenir plongeur démineur, il faut d'abord effectuer un stage de plongeur de bord à Saint-Mandrier, puis passer le brevet d'aptitude technique, réservé à un nombre limité de personnes chaque année. L'obtention du brevet supérieur spécialisé dans la neutralisation d'engins explosifs permet ensuite d'organiser et de conduire des missions, en mer ou sur terre.
Dangers et Défis : Un Métier où la Moindre Erreur Peut Être Fatale
Le métier de plongeur démineur est considéré comme l'un des plus dangereux de la Marine nationale. Il combine les risques liés à la plongée et au déminage. Comme le souligne un instructeur : "Notre métier est sans doute l'un des seuls au monde où la moindre erreur est fatale."
Les plongeurs démineurs doivent être capables de contrôler leur stress, de maîtriser parfaitement les techniques de plongée et de déminage, et de connaître tous les types de mines. Chaque mouvement doit être réfléchi, précis et net.
L'anecdote du Pégase, un chasseur de mines qui a explosé sur l'épave d'une barge contenant une dizaine de tonnes de munitions, témoigne des risques imprévisibles de ce métier.
L'Avenir du Métier : Entre Technologie et Nécessité Humaine
Malgré les avancées technologiques, le métier de plongeur démineur reste essentiel. Les robots sous-marins, ou « drones », peuvent aider à la détection et à la manipulation de certains types de munitions, mais ils ne sont pas encore complètement autonomes. L'analyse du danger, l'interprétation et la prise de décision nécessitent toujours l'intervention humaine.
Le volume de munitions produites et dispersées à travers le monde dépasse largement les capacités de déminage actuelles. Les plongeurs démineurs sont donc confrontés à une tâche immense et durable. Leur motivation et leur conviction de l'utilité de leur métier sont des atouts précieux pour relever les défis de demain.