Les Risques et la Réglementation des Plongeurs en Centrale Nucléaire

Le travail en milieu hyperbare, notamment pour les plongeurs intervenant dans les centrales nucléaires, est une activité complexe et rigoureusement encadrée. Ces professionnels effectuent des tâches essentielles dans des conditions extrêmes, exposés à des risques spécifiques liés à la pression, à l'environnement et aux rayonnements ionisants. Cet article explore les différents aspects de ce métier, des risques encourus aux mesures de sécurité mises en place, en passant par les enjeux de la sous-traitance et de la formation.

Les Activités Hyperbares : Définition et Contexte

Les activités hyperbares sont définies comme celles où les travailleurs sont exposés à une pression relative supérieure à 100 hectopascals (hPa). Elles incluent les travaux subaquatiques, le percement de tunnels, le forage, et les interventions dans un réacteur nucléaire. Ces activités peuvent se dérouler avec immersion (hyperbarie humide, typique des scaphandriers) ou sans immersion (en atmosphère sèche, comme dans les tunneliers). Depuis 2015, le travail en hyperbarie est reconnu comme un facteur de risque professionnel, au même titre que le travail de nuit ou le travail répétitif.

Pour être pris en compte dans le dispositif du compte professionnel de prévention, un travailleur hyperbare doit avoir été exposé à une pression relative d’au moins 1 200 hectopascals, à l’occasion d’au moins 60 interventions ou travaux par an.

Exemples d'Interventions en Hyperbarie

Les plongeurs en centrale nucléaire sont chargés de diverses tâches, notamment :

  • La maintenance des réacteurs, en particulier dans les piscines de refroidissement.
  • Le contrôle de l'étanchéité de l'enceinte du dôme entourant les réacteurs.
  • La vérification de la paroi inoxydable des bassins de stockage de combustibles.
  • La réalisation de soudures sous-marines pour des réparations éventuelles.
  • L’observation (reconnaissance d’ouvrages d’arts, d’infrastructures, de retenues d’eaux…).
  • Des relevés (bathymétrie…).
  • Décolmater les puits de captage d’eau.
  • Effectuer la construction et la maintenance et l’entretien d’ouvrages : piles de pont, écluses, quai, égouts, station d’épuration, barrages et toutes autres structures immergées…
  • Réaliser la pose, la protection, la réparation ou la dépose de canalisations, de conduites ou de câbles immergés…
  • Participer à la dépollution pyrotechnique.

Pierre Poupel, ancien dirigeant de l'entreprise Sogetram-Sotraplex, spécialisée dans les travaux publics sous-marins, témoigne de l'importance de ces interventions : "Nous contrôlions notamment l'étanchéité de l'enceinte du dôme qui entoure les réacteurs. Nous y allions en civil, parce qu'à l'intérieur, la pression était de cinq bars, ça équivaut à une plongée de 50 m." Son entreprise intervenait également dans les piscines où reposent les combustibles, effectuant des vérifications et des soudures sous l'eau si nécessaire.

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Les Risques Inhérents au Travail en Hyperbarie

Travailler en hyperbarie expose les professionnels à des contraintes physiologiques et psychologiques significatives. L'adaptation du corps, des mouvements et des techniques à cet environnement inhabituel est essentielle.

Facteurs de Risque

  • Pression: L'augmentation de la pression peut entraîner des problèmes physiologiques graves, tels que la narcose à l'azote ou un accident de décompression.
  • Environnement: L'absence de visibilité, l'obscurité totale, le froid, le courant, l'essoufflement, l'isolement et les perceptions de bruits et de vibrations non identifiables sont des facteurs aggravants.
  • Rayonnements Ionisants: Le personnel travaillant auprès d’un réacteur nucléaire est susceptible d’être exposé aux rayonnements ionisants. Bien que le risque de contamination interne soit faible en fonctionnement normal, il augmente lors des arrêts de tranche, en raison de la dispersion de poussières contaminées.
  • Risques Physiques: Les incidents et accidents peuvent inclure des aspirations ou explosions, des intoxications aux mélanges gazeux (oxygène, azote, hélium), et des accidents de décompression.
  • Facteur Psychologique: L'inquiétude face à un environnement hostile, la gestion de situations extrêmes, et l'isolement peuvent peser lourdement sur le moral des plongeurs.

Les Défis de la Soudure Sous-Marine

La soudure sous-marine, pratiquée par les soudeurs-plongeurs ou scaphandriers, est une activité particulièrement exigeante. Joseph Purvis, ancien soudeur sous-marin, décrit ce monde comme "exaltant et éprouvant".

  • Visibilité Réduite: Les scaphandriers travaillent souvent dans des eaux troubles et peu lumineuses, rendant difficile l'identification des dangers et des obstacles. Certains plongeurs soudent même les yeux fermés, se fiant uniquement à leurs sensations.
  • Électrocution: Les sources d'électricité peuvent envoyer des courants électriques dans les eaux environnantes, représentant un risque majeur.
  • Explosions: Le soudage à des températures extrêmement élevées (5 500 °C et plus) provoque la séparation des molécules d’hydrogène et d’oxygène de l’eau, pouvant entraîner des explosions si la proportion d’hydrogène devient trop élevée.
  • Blessures: La peur est omniprésente, et les plongeurs peuvent perdre des doigts à cause de pièces qui leur écrasent la main.

Malgré ces défis, Kevin Peters, soudeur sous-marin et directeur des services environnementaux chez Subsea Global Solutions, souligne que ce travail nécessite un savoir-faire unique : "Il faut vraiment s’y consacrer, avoir des compétences et de la pratique, de la même manière qu’un peintre ou un musicien doit s’exercer pendant 10 000 heures pour exceller."

Un Risque Très Encadré : Réglementation et Sécurité

Le travail en hyperbarie est soumis à une réglementation stricte visant à minimiser les risques et à assurer la sécurité des travailleurs.

Mesures de Sécurité

  • Limitation de la Durée d'Immersion: Selon l’arrêté du 14 mai 2019 relatif aux travaux hyperbares effectués en milieu subaquatique, la durée quotidienne d'immersion est limitée à 3 heures, réparties en une ou deux plongées. Elle est réduite à 90 minutes dans certaines conditions (houle forte, température de l'eau extrême, fatigue anormale, manipulation d'outils lourds).
  • Composition des Équipes: La réglementation définit la composition minimale des équipes. Pour les travaux hyperbares relevant de la mention A, il faut au moins trois personnes capables d’occuper cinq fonctions (opérateur scaphandrier, scaphandrier secours, aide opérateur, surveillant de plongée, chef d'opération hyperbare). Toutes doivent être titulaires du certificat d'aptitude à l'hyperbarie (CAH).
  • Procédures de Contrôle: Des procédures rigoureuses sont en place pour contrôler les paramètres de la plongée, la fabrication et l'utilisation des mélanges respiratoires.
  • Documents Obligatoires: Un manuel de sécurité hyperbare et une notice de poste doivent être réalisés.
  • Certification des Entreprises: Les entreprises réalisant des travaux hyperbares (mention A) doivent être certifiées.
  • Conseiller à la Prévention Hyperbare: L’employeur doit désigner une personne chargée d’assurer la fonction de conseiller à la prévention hyperbare.

La Protection Contre les Rayonnements

Dans le secteur nucléaire, des mesures spécifiques sont prises pour protéger les plongeurs des rayonnements ionisants :

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  • Eau Borée: L'eau borée utilisée dans les piscines est un bon écran contre la radioactivité.
  • Combinaisons Étanches: Les combinaisons étanches offrent une protection supplémentaire.
  • Décontamination: Des mesures de décontamination très pointues sont appliquées lors du retrait des combinaisons.

Pierre Poupel souligne que "je n'ai jamais vu les gens d'EDF prendre le moindre risque en matière de radioactivité."

Le Certificat d'Aptitude à l'Hyperbarie (CAH)

Le certificat d'aptitude à l'hyperbarie (CAH) est obligatoire pour exercer des activités hyperbares. Il existe différentes mentions en fonction du type de travaux :

  • Mention A: Activités de scaphandrier en milieu subaquatique.
  • Mention B: Interventions subaquatiques.
  • Mention D: Travaux en atmosphère sèche (tunnels, etc.).

Les Enjeux de la Sous-Traitance et de la Formation

La sous-traitance est largement répandue dans le secteur nucléaire, y compris pour les travaux hyperbares. Cette pratique soulève des questions importantes concernant la qualité du travail, la sécurité et la transmission des compétences.

L'Évolution de la Sous-Traitance

Philippe Billard, ancien sous-traitant et décontamineur, décrit l'évolution de la sous-traitance à la centrale de Paluel : "Quand je suis arrivé à la centrale de Paluel au début des années 1980 on devait être 20 % de sous traitants et 80 % d’agents EDF. Aujourd’hui, c’est l’inverse." Cette évolution a conduit à une spécialisation des tâches, où les sous-traitants sont souvent chargés des activités les plus exposées à la radioactivité.

Annie Thébaud-Mony, sociologue, souligne que "les premiers agents EDF qui se sont mis à surveiller le travail des sous-traitants se reposaient sur leur expérience. Puis, on a vu arriver des chargés de surveillance qui n’avaient plus l’expérience du travail réel sur les installations, mais une simple connaissance par ordinateur."

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La Formation et la Transmission des Compétences

La formation des agents EDF a également évolué, avec la fermeture des écoles des métiers qui assuraient une formation technique pointue et participative. Laurent, qui a travaillé pendant 30 ans au service des essais à Paluel, regrette cette évolution : "On allait très loin en thermodynamique ou en mécanique des fluides, avec des enseignants qui arrivaient du terrain. On avait des ateliers de montage et démontage du matériel."

Aujourd'hui, les jeunes recrues sont formées en interne, mais selon Laurent, "on les voit très peu sur le terrain, ils sont en classe tout le temps et nous sommes obligés de constater que leur formation n’est pas très efficace."

Les Conséquences sur la Sécurité

La sous-traitance et l'évolution de la formation ont des conséquences sur la qualité du travail et la sécurité. Nicolas Spire, sociologue du travail, remarque que "le fossé s’est creusé entre ceux qui font le travail et ceux qui surveillent, contrôlent et potentiellement punissent." Cette situation peut fragiliser la logique collective et la culture de sûreté, car les sous-traitants peuvent être réticents à signaler des erreurs par crainte de sanctions.

L'Avenir du Travail en Hyperbarie dans le Nucléaire

La prolongation du parc nucléaire et la construction de nouveaux réacteurs nécessiteront des interventions en milieu hyperbare. Il est donc essentiel de garantir la sécurité des travailleurs, de maintenir un haut niveau de compétences et de renforcer la culture de sûreté.

Les Défis Futurs

  • Maintien des Compétences: Il est crucial de transmettre les compétences techniques et l'expérience aux nouvelles générations d'agents EDF et de sous-traitants.
  • Amélioration de la Formation: La formation doit être plus axée sur la pratique et le terrain, afin de préparer efficacement les agents aux réalités du travail en centrale nucléaire.
  • Renforcement de la Culture de Sûreté: Il est nécessaire de favoriser la communication et la collaboration entre les différents acteurs, afin de créer un environnement de travail sûr et transparent.
  • Équilibre entre Sous-Traitance et Compétences Internes: Il est important de trouver un équilibre entre le recours à la sous-traitance et le maintien de compétences essentielles en interne.

Robots vs. Humains

Bien que des robots chirurgicaux et des robots démineurs existent, ils ne peuvent pas remplacer complètement les humains dans toutes les situations. Les robots sont moins polyvalents et peuvent être limités par leur rayon d'action, leur capacité à franchir des obstacles ou leur manque d'adresse.

Dans les piscines de refroidissement des centrales nucléaires, les humains restent plus efficaces pour effectuer des travaux de démontage, de remontage et de soudure. De plus, l'eau arrête efficacement les radiations, permettant d'envoyer des humains dans les piscines en respectant des procédures de sécurité.

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