La création visuelle, qu'il s'agisse de cinéma ou de photographie, repose sur une grammaire fondamentale permettant de diriger le regard du spectateur et de lui transmettre des émotions ou des messages implicites. Parmi les techniques de mise en scène les plus essentielles, la plongée et la contre-plongée constituent des procédés basiques et simples à exécuter, mais incroyablement lourds de sens. Ces choix de cadrage, hérités de la peinture puis de la photographie, ne sont pas de simples variations esthétiques : ils modifient radicalement la perception que le public a de l'espace, des rapports de force et des personnages.
Définitions et fondamentaux : le positionnement de la caméra
À l'origine, la plongée et la contre-plongée sont héritées de la peinture, puis de la photographie. Il s'agit d'angles de prise de vue où l'on se positionne soit au-dessus, soit en dessous d'une personne ou d'un groupe de personnes. La plongée et la contre-plongée sont deux types de cadrages originaux qui vous permettent de photographier votre sujet sous un autre angle que le très efficace, mais très classique angle horizontal, c'est-à-dire celui à hauteur d'homme. En variant la hauteur de votre angle de prise de vue, vous allez ainsi changer totalement les perspectives de votre photo et créer une composition plus forte, et ce, à condition de respecter certaines règles.
L'angle plongée consiste à positionner la caméra ou l'appareil photo au-dessus du sujet, l'angle de prise de vue étant orienté du haut vers le bas. Cet angle donne l'impression que le sujet est inférieur et plus petit, en écrasant les perspectives. A contrario, la contre-plongée désigne une prise de vue réalisée en positionnant la caméra en dessous de la ligne de regard moyenne et en l'orientant vers le haut. Si la caméra est généralement inclinée à environ 45 degrés, il est possible, selon les besoins, de la placer à quelques centimètres en dessous de la ligne de regard du sujet, ou carrément au niveau du sol. Cette inversion donne l'impression d'un sujet plus grand, dominant le photographe et exagérant les perspectives.
La contre-plongée : l'art de la puissance et de la domination
La plupart du temps, les cinéastes utilisent la contre-plongée pour accentuer l'effet de domination dans les rapports de force. Cette technique donne un sentiment de supériorité, de force et de domination. Cela peut aussi être utilisé simplement pour magnifier un sujet ; par exemple, après que ce dernier ait réussi quelque chose de fort ou d'impressionnant, le filmer en contre-plongée va servir à le mettre en valeur. Pour comprendre la puissance des prises de vue en contre-plongée, prenons l'exemple de King Kong escaladant l'Empire State Building ou de Godzilla ravageant les rues de Tokyo. Ces classiques de la science-fiction ont profondément marqué des réalisateurs comme Steven Spielberg, qui a cité Godzilla comme une référence importante dans l'univers cinématographique de Jurassic Park et des Dents de la mer.
Cette signature reste présente dans le cinéma d'horreur moderne où les psychopathes et les tueurs en série, par exemple, sont presque toujours filmés en contre-plongée. Ce n'est pas un hasard si le premier plan où apparaît Dark Vador dans l'opus Un nouvel espoir de la saga Star Wars est filmé en contre-plongée extrême. Cette prise de vue dans les couloirs de l'Étoile de la Mort accentue la menace incarnée par le costume et la voix du personnage, pour lui donner un air encore plus imposant et terrifiant. La contre-plongée étant idéale pour illustrer les rapports de force, on retrouve très logiquement cette prise de vue en abondance dans les films d'action regorgeant de combats et de batailles, particulièrement lorsqu'ils mettent en scène des héros emblématiques, comme dans Gladiator, Braveheart ou Rambo.
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La gestion de la vulnérabilité et des rapports de force
La vulnérabilité est le contrepoids du pouvoir. Au cinéma, elle peut être un puissant vecteur d'émotion, et les prises de vue en contre-plongée en accentuent l'effet dramatique, qu'il s'agisse de filmer un personnage en grand danger dans un film d'horreur, ou une victime dans un film de guerre. Dans Full Metal Jacket, le soldat Joker se trouve en position de vulnérabilité face à son instructeur incarné par l'acteur R. Lee Ermey. Ancien sergent instructeur des Marines dans la vie réelle, ce dernier s'est illustré par son interprétation très réaliste du tyrannique sergent-chef Hartman.
Il est fascinant d'observer comment ces outils évoluent au sein d'une même œuvre. Le choix des prises de vue, en plongée ou en contre-plongée, n'est pas nécessairement figé pour chaque personnage. Dans Game of Thrones, l'angle varie régulièrement en fonction de la position des protagonistes dans la hiérarchie du pouvoir à l'instant t. Autre exemple : au début de Breaking Bad, Walter White est systématiquement filmé en contre-plongée pour dépeindre la faiblesse de ce personnage gravement malade. Parfois, le réalisateur choisit de renverser les attentes : Christopher Nolan bouscule le public en accordant à son Joker le traitement réservé aux super-héros dans The Dark Knight. En effet, il réalise une série de prises de vue en contre-plongée extrême pour donner à ce personnage une allure puissante, presque égale à celle de Batman.
L'utilisation des angles pour magnifier le décor
Les prises de vue en contre-plongée ne sont pas réservées aux personnages. Elles permettent également de mettre un lieu en valeur dans un plan général, ou de donner le ton recherché. Pensez à l'imposant manoir Bates dans Psychose, par exemple. Tout en plantant le décor, sa représentation au fil des plans larges en contre-plongée a fait de cet édifice un personnage à part entière, contribuant à instaurer une atmosphère menaçante tout au long du film.
En photographie, cette technique est idéale pour photographier des bâtiments ou des paysages qui vous impressionnent comme des gratte-ciels, des cathédrales ou des forêts de pins. Dans ce cas, n'hésitez pas à exagérer l'inclinaison de l'angle : plus il sera à la verticale, plus la ligne de fuite sera importante, donnant ainsi une impression de grandeur infinie, mais aussi une déformation telle que le premier plan sera immensément grand et le second plan totalement étiré. Ce changement de perspective donne de la grandeur au sujet, c'est pourquoi elle est souvent assimilée à l'image du regard de l'enfant sur le monde, où tout paraît plus grand et plus impressionnant que dans la réalité.
Maîtrise technique et précautions de réalisation
Bien que la contre-plongée semble accessible, elle est beaucoup plus difficile à bien doser si vous voulez créer des images équilibrées. Dès que l'on prend une photo en contre-plongée, le sujet principal est mis en valeur et occupe une place prépondérante dans votre composition. Le problème est qu'avec ce changement de perspective, si vous l'exagérez, vous risquez de créer une déformation trop importante des plans et des lignes de fuite. Pour un portrait, par exemple, il est conseillé de limiter l'inclinaison, car outre la déformation due à la perspective qui rendrait les proportions moins réalistes, l'inclinaison bas vers le haut n'est pas toujours très flatteuse.
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Si vous souhaitez réaliser le portrait d'une personne, faites en sorte de limiter l'inclinaison, car plus celle-ci sera forte, plus vous donnerez une impression de domination du sujet par le photographe, avec une tendance pour le lecteur à ressentir une forme d'oppression. À l'inverse, une photo est souvent plus forte si l'angle est faible, car vous allez créer un sentiment de confiance, de sincérité et d'intimité, surtout si la personne regarde l'objectif. Pour obtenir ces angles, n'hésitez pas à viser « à l'aveugle » avec votre appareil très proche du sol. Si vous avez un écran orientable, cela vous facilitera la tâche. Il est également possible d'utiliser un miroir au sol afin de prendre, via le miroir, une photo en contre-plongée.
Quant à la sécurité, vouloir prendre de la hauteur et de la verticalité c'est bien, mais éviter de tomber ou de faire tomber son appareil photo, c'est mieux. Pensez à vérifier votre stabilité avant d'escalader tout et n'importe quoi, et pensez à bien attacher votre appareil photo à vous. Une belle photo prise à la verticale du haut de la falaise est impressionnante, mais elle l'est encore plus si ni le photographe ni l'appareil ne tombent.
La plongée : écrasement, enfermement et déshumanisation
La plongée, à l'inverse, sert à mettre en place bien souvent un rapport de forces et de domination où le sujet est perçu comme impuissant ou dominé. Cette utilisation est logique puisque, dans la vraie vie, quand vous regardez quelqu'un, vous avez l'impression de le dominer, d'être supérieur à lui, et qu'il est en position de faiblesse. Cependant, on peut aussi trouver d'autres utilisations à la plongée qui n'installent pas ce rapport. Une faible plongée va pouvoir permettre de dévoiler un décor. Elle peut également être utilisée pour donner un effet d'enfermement ou de déshumanisation - comme dans La Mouche - ou pour des effets de style, comme dans Chantons sous la pluie.
Il existe également la plongée totale, où la caméra est quasiment à la verticale, donc à 90° du sujet. Cela accentue encore davantage l'écrasement. La plongée peut avoir une portée symbolique forte pour commencer ou finir un film, avec un aspect de punition ou de happy end en fonction de la situation du personnage. Pour réaliser ces prises de vue, il sera peut-être nécessaire de prendre de la hauteur. Attention donc au support que vous choisissez et assurez-vous de la stabilité. Un petit escabeau est l'accessoire parfait en studio, mais en extérieur c'est moins pratique. Si vous êtes en mobilité, vous pouvez également opter pour un monopode ou une perche.
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