On pense généralement que Venise est construite sur l’eau, une idée qui, bien que poétique, ne rend pas entièrement justice à l’ingéniosité humaine et à la complexité de son édification. Venise est en réalité gagnée sur la lagune, une prouesse d'ingénierie qui repose sur des principes vieux de plus de mille six cents ans. Cette cité paradoxale, qui passe pour l'un des plus grands labyrinthes au monde et qui repose absurdement sur l’eau, toute édifiée de palais et de maisons plus rayonnants les uns que les autres, comme une pierre précieuse sur un écrin mouvant, n'a rien de logique. Et pourtant, elle tient ! Elle est là, qui aimante le monde entier, qui attire les regards et aiguise les passions. En toute logique, elle ne devrait pas exister, mais son existence même est un témoignage de la résilience et de la créativité humaine face à l'adversité.
Les Origines Insoupçonnées d'une Cité Flottante
Léonard de Vinci lui-même, après un séjour d'une année, aurait lâché : « Ce n’est pas logique » à propos de Venise, tant son existence défie les conventions. Si Venise existe, nous le devons probablement à Attila. Sans les invasions barbares du Ve siècle, nul n’aurait songé à installer sa famille sur des îles marécageuses, dans une lagune qui ne devait rien avoir d’attrayant. Mais le déferlement des Goths puis des Huns a forcé les habitants de la Vénétie à se réfugier sur ces îles. Après eux, toutefois, les réfugiés revinrent sur la terre ferme. L’arrivée des Lombards, au début du VIe siècle, changea profondément la donne. Non contents de raser et piller, comme les autres barbares, ils restèrent. Bloqués sur leurs îles nauséabondes, que certains n’avaient sans doute pas quittées, les Vénètes durent bien s’en contenter. C’était alors les moustiques ou la mort. Venise était née, dans la douleur.
La lagune vénète n’est pas l’endroit le plus hospitalier pour prospérer de prime abord. Elle formait en revanche un refuge face aux envahisseurs. En 810, le siège du duché est transféré à Rialto-Venise, là où s’élève encore aujourd’hui la Sérénissime. C’est grâce à l’exploitation des salines que la cité put sortir de l’eau, littéralement. Cette date est bien évidemment légendaire et, à l’image de Rome, la Sérénissime ne s’est pas faite en un jour. Cependant, l’extraordinaire réussite de cette cité adriatique tient du miracle ou presque. Au commencement, l’eau et la boue, et rien d’autre ou presque.
Le Génie Architectural Vénitien : Construire sur la Boue
Comment construire une ville sur des îles marécageuses entrelacées de canaux d’eau saumâtre, et qui s’élèvent à peine plus haut que le niveau de la mer ? C’est dans l’adversité que le génie humain montre toute sa ressource. Pour bâtir des habitations sur un sol mou, les Vénitiens ont imaginé un stratagème dont l’arbre est le socle. La ville est construite sur des portions de terrain asséchées puis remblayées. Ces zones sont ensuite consolidées par une forêt de pieux de bois enfoncés profondément dans le sol instable de la lagune, jusqu’à atteindre et traverser les couches profondes plus solides. Les pieux sont plantés très serrés, et constituent un véritable sous-sol de bois. Enfoncés dans la boue, ils sont à l’abri de l’oxygène et, comme on le croyait longtemps, ne pourrissent pas.
Imaginez des dizaines de troncs d’arbres de plusieurs mètres de long, de quelques dizaines de centimètres de circonférence, enfoncés jusqu’au sol dur, après avoir traversé la partie limoneuse. Renversant les techniques de construction traditionnelles, les architectes vénitiens ont imaginé de concevoir les fondations après avoir édifié la structure en forme de boîte qui soutient l’édifice. Cela permet de faire peser le poids des murs sur les pilotis les plus solidement enfoncés, la « boîte » étant remplie ultérieurement. Sur ces pieux est posé à l’horizontale un plancher de bois épais, des structures transversales en bois appelées zatteroni (planches) ou madieri (poutres), servant à répartir la charge. Sur ces fondations en bois, les ouvriers posaient ensuite les pierres du bâtiment. Pour les bâtiments construits au bord de l’eau, le premier niveau est édifié en pierre d’Istrie : cette pierre blanche très compacte résiste bien à la corrosion due au sel. La forêt de Venise maintient la ville en suspension sur l’eau depuis des siècles.
Lire aussi: Marques d'équipement de plongée sous-marine
Une Forêt Sous la Ville : Matériaux et Exploits Logistiques
Pour que tout cela tienne et traverse les siècles, il a fallu des quantités de bois inimaginables. Venise, la cité des eaux, repose sur un véritable miracle d'ingénierie datant de plus de 1 600 ans : une sorte de forêt inversée composée de millions de pieux en bois courts, plantés dans le sol, pointe vers le bas. À titre d’exemple, la basilique Santa Maria della Salute a nécessité plus d’un million de troncs d’arbres de quatre mètres de long. Quand on sait que Venise a compté plus de 200 églises à son époque de gloire, plus de 400 ponts, des dizaines de palais et hébergé plus de 100 000 personnes, on peine à se représenter ce qu’il a fallu transporter de bois au cours des siècles.
Ces arbres - mélèzes, chênes, aulnes, pins, épicéas et ormes, d'une longueur allant de 3,5 mètres à moins d'un mètre - soutiennent depuis des siècles des palais en pierre et de hauts clochers, véritable prouesse d'ingénierie exploitant les forces de la physique et de la nature. Depuis la fin du Moyen Âge, les édifices sont principalement construits en brique, matériau plus léger que la pierre, mais là encore, il a fallu du bois pour faire cuire la terre.
D’où vient la forêt de Venise ? Les fondateurs de la ville ont d’abord déboisé le littoral qui jouxtait l’île, puis ils sont allés chercher le bois de plus en plus loin. La République de Venise commença rapidement à protéger ses forêts afin de fournir suffisamment de bois pour la construction, ainsi que pour les navires. Nicola Macchioni, directeur de recherche à l'Institut de bioéconomie du Conseil national de la recherche italien, explique que « Venise a inventé la sylviculture », en référence à la pratique de la culture des arbres. Pour préserver ses ressources en bois, la République de Venise a même instauré dès le XIIe siècle des règles strictes de sylviculture, bien avant que d'autres nations ne prennent conscience de la gestion durable des forêts. Le savoir-faire s'est transmis depuis des siècles, façonnant l'histoire et la culture vénitiennes. Les battipali, ces ouvriers chargés d'enfoncer les pieux, travaillaient en cadence, chantant des mélodies traditionnelles pour rythmer leurs efforts. Certains monuments emblématiques, comme le pont du Rialto, reposent sur des dizaines de milliers de ces pieux, témoignages d'une technique ancestrale.
Les Secrets de la Résilience : Pourquoi le Bois ne Pourrit Pas (Entièrement)
Après plus d'un millénaire et demi sous l'eau, les fondations de Venise ont fait preuve d'une remarquable résilience. La longévité de ce système de fondation unique, qui soutient encore aujourd'hui palais et campaniles, repose sur un principe habile : le sol crée un environnement sans oxygène, l'eau préserve la structure des cellules du bois, et ce dernier assure la friction nécessaire pour garantir la stabilité de la ville.
Il y a dix ans, une équipe des universités de Padoue et de Venise a étudié l'état des fondations de la ville. Ils ont démenti l'idée reçue selon laquelle le bois sous la ville ne pourrit pas parce qu'il est en milieu anaérobie, ou sans oxygène. Les bactéries attaquent le bois, même en l'absence d'oxygène. Mais l'action des bactéries est beaucoup plus lente que celle des champignons et des insectes, qui agissent en présence d'oxygène. De plus, l'eau remplit les cellules vidées par les bactéries, permettant aux pieux de bois de conserver leur forme. Le sol crée un environnement sans oxygène, l'eau y contribue et maintient la forme des cellules, et le bois assure la friction. Le bois, le sol et l'eau se combinent pour donner aux fondations de Venise une résistance remarquable.
Lire aussi: Choisir sa montre de plongée
Venise n'est pas la seule ville à utiliser des pieux en bois pour ses fondations, mais des différences essentielles la rendent unique. Amsterdam est une autre ville partiellement construite sur des pieux en bois. Ici, comme dans de nombreuses autres villes d'Europe du Nord, ils s'enfoncent jusqu'au substrat rocheux et fonctionnent comme de longues colonnes, ou comme les pieds d'une table. « Ce qui est acceptable si la roche est proche de la surface », explique Thomas Leslie, professeur d'architecture à l'Université de l'Illinois. Les bâtisseurs de la lagune ne pouvaient pas atteindre le substrat rocheux, comme cela se fait ailleurs, et ont donc exploité un phénomène de pression hydrostatique. Ce terme technique signifie que le sol « agrippe » les pieux si plusieurs sont insérés de manière dense au même endroit. Le principe repose sur l'idée de renforcer le sol en plantant autant de pieux que possible, augmentant ainsi considérablement la friction entre les pieux et le sol. En effet, les pieux vénitiens fonctionnent de cette manière : trop courts pour atteindre le substrat rocheux, ils maintiennent les bâtiments debout grâce à la friction.
L'histoire de ce mode de construction remonte encore plus loin. Cette technique a été mentionnée par l'ingénieur et architecte romain du Ier siècle, Vitruve ; les Romains utilisaient des pieux immergés pour construire des ponts, eux aussi proches de l'eau. En Chine, les portes d'eau étaient également construites avec des pieux à friction. Les Aztèques les utilisaient à Mexico, jusqu'à l'arrivée des Espagnols, qui ont démoli la ville antique et construit leur cathédrale catholique par-dessus. Comme le note Puzrin, « Les Aztèques savaient construire dans leur environnement bien mieux que les Espagnols plus tard, qui ont maintenant d'énormes problèmes avec cette cathédrale métropolitaine [où le sol s'affaisse de manière inégale]. » Puzrin dirige un cours de troisième cycle à l'ETH qui étudie les défaillances géotechniques célèbres, et il considère cette cathédrale de Mexico comme un musée à ciel ouvert où l'on découvre tout ce qui peut mal tourner dans ses fondations.
Lire aussi: Exploration sous-marine