Introduction
La piscine du Haut-Phare à Pantin, bien plus qu'un simple lieu de baignade, est un témoin privilégié de l'histoire sociale et architecturale de la ville. Construite dans les années 1930, elle est le fruit d'une volonté politique forte, s'inscrivant dans un contexte d'innovations urbaines et d'idéaux hygiénistes. Cet article explore l'histoire de sa construction, son architecture distinctive et sa place dans le paysage urbain de Pantin.
Contexte Historique et Politique
Dans les années 1930, Pantin, comme de nombreuses communes de la banlieue parisienne, connaît une période de transformation urbaine significative. Les élections municipales de 1919 avaient vu la victoire de la SFIO dans vingt-quatre communes de la Seine-banlieue, marquant un tournant dans la gestion municipale. Charles Auray, maire de Pantin, succède à Charles David et s'engage à modifier la morphologie de cette ville ouvrière en lançant de grands travaux urbains.
À l'instar d'Henri Sellier, maire de Suresnes, Charles Auray incarne une idéologie "municipaliste" inspirée de la sociale-démocratie autrichienne et néerlandaise. Cette vision se traduit par une volonté de déconcentrer l'action communale, en sortant de l'hôtel de ville pour investir l'espace urbain. Dans un contexte de crise économique et de chômage, ces initiatives offrent des opportunités d'emploi et améliorent les conditions de vie des habitants. Pantin voit ainsi fleurir des habitations à bon marché, une école de plein air, un stade, une maison de retraite et une cité jardin.
La construction de la piscine municipale s'inscrit dans cette dynamique. L'offre d'installations sportives répond à une vision hygiéniste, promue par de nombreux maires de banlieue pour qui le sport est un élément essentiel du dispositif social et politique. Les Jeux olympiques d'été de Paris en 1924 avaient mis en évidence le retard de la France en matière de pratiques sportives et d'équipements, comparativement à d'autres pays européens.
Genèse du Projet : Une Piscine Liée à l'Usine des Eaux
En 1935, la mairie de Pantin décide de construire une piscine municipale à proximité d'une usine élévatoire et de traitement des eaux, projet de la Compagnie Générale des Eaux (C.G.E.). L'idée est d'alimenter la piscine avec les eaux chaudes extraites des puits avoisinants, offrant ainsi un avantage économique et écologique. Charles Auray confie la réalisation du projet à son fils, Charles Auray, jeune architecte de vingt-quatre ans, assisté de Jean Molinié, ingénieur expérimenté de la C.G.E..
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Le terrain destiné à la construction de l'usine et des installations de pompage appartenait à la société Félix Potin et fut acquis par la commune. Ce projet s'inscrit dans la lignée d'autres réalisations innovantes, comme la piscine-usine de traitement d'ordures ménagères de la Butte rouge à Châtenay-Malabry, où la combustion des déchets servait à chauffer l'eau de la piscine.
La commande s'élargit à l'usine des eaux ainsi qu'au pavillon d'habitation destiné au directeur de l'usine, situé entre les deux édifices.
Architecture et Inspirations
Charles Auray, jeune architecte, saisit l'opportunité de signer sa première œuvre. Son père justifie ce choix par l'économie des honoraires ainsi réalisée. Charles Auray avait travaillé chez Florent Nanquette, architecte spécialisé dans les programmes sociaux.
Molinié et Auray apportent un soin particulier à la réalisation de ce double programme, fortement inspiré de l'architecture néerlandaise. Charles Auray effectue un voyage aux Pays-Bas pour étudier l'architecture épurée de Willem Marinus Dudok, influencé par Frank Lloyd Wright et le mouvement De Stijl. L’hôtel de ville d'Hilversum, construit entre 1928 et 1932, deux écoles d’Hilversum et le magasin Bijenkorf de Rotterdam sont autant de références.
La piscine domine l'ensemble urbain par sa masse imposante. D'un côté, se trouve la parcelle du point d'eau, autrefois jalonnée de plusieurs pavillons bas ; de l'autre, un terrain plat de 4000 m² sépare la piscine du groupe scolaire Sadi Carnot, aménagé en terrain de jeux. Un garage à bicyclettes complète l'agencement général.
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Le toit plat de la piscine et sa façade d'entrée en retrait confèrent au bâtiment monumentalité et représentativité. La silhouette de blockhaus de la piscine renvoie aux réalisations de Dudok. Le remplissage de l'ossature en béton armé est réalisé en briques de parement apparentes à l'extérieur et en briques de remplissage à l'intérieur. Les joints horizontaux sont accusés, tandis que l'appareillage a fait disparaître les joints verticaux.
L'architecte a voulu rompre l'imposante masse de l'édifice par des effets de volumes à différents niveaux, jouant sur des avancées et des retraits de travées. La verticalité de la cheminée surmontée d'un aérateur en béton armé contribue à cet effet. Les châssis métalliques pivotants des fenêtres rondes rappellent les hublots d'un navire, évoquant la fonction aquatique de l'édifice.
Agencement Intérieur et Fonctionnalités
L'entrée de la piscine se fait par un emmarchement conduisant à un porche abrité. Un large perron, divisé en son milieu par un volume convexe, sépare l'entrée de la sortie. Autour du hall, lumineux grâce à ses baies supérieures horizontales, sont répartis le logement du gérant, le cabinet médical, l'infirmerie et le bureau du directeur. La caisse de forme arrondie surveille les allées et venues et le bassin.
Deux escaliers latéraux conduisent aux étages où se trouvent des déshabilloirs collectifs, des cabines individuelles et des espaces plus spacieux. Un parcours hygiénique imposé oblige les visiteurs à passer par les douches de propreté avant d'accéder au bassin.
Le bassin, conforme aux normes de compétition, est éclairé par une verrière zénithale et entouré de déshabilloirs communs et de cabines individuelles réparties sur deux niveaux.
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Piscine et Phare : Métaphore et Modernité
Le nom de "Haut-Phare" donné à la piscine n'est pas anodin. Il évoque l'idée d'un point de repère, d'un lieu de lumière et de modernité. Cette appellation peut être rapprochée d'autres projets architecturaux de l'époque, comme la "Colonne-Soleil" de Jules Bourdais, un projet de tour illuminant Paris grâce à l'électricité, ou le "Phare du Monde", une tour monumentale imaginée pour l'Exposition Universelle de 1937, symbolisant les avancées du XXe siècle.
La piscine du Haut-Phare, bien que de taille plus modeste, partage cette ambition de modernité et de progrès social. Elle est un phare dans le paysage urbain de Pantin, offrant un espace de loisirs, de sport et de bien-être à la population.
La Piscine Tournesol : Une Autre Histoire de Piscine Phare
Dans un autre registre, la piscine Tournesol, modèle industriel développé dans les années 1970, peut également être considérée comme un "phare" architectural. Avec sa coupole en polyester et son design distinctif, elle a marqué le paysage des petites villes françaises. L'exemple de la piscine de Saint-Paul-lès-Dax, parfaitement conservée et intégrée à son environnement, illustre la réussite de ce modèle.