« Ma vie, mes études. » C’est le nom que nous avons donné à une nouvelle série d’articles que nous aimerions partager avec vous. Plus précisément des interviews. L’idée est de donner la parole à des étudiants, de préférence en fin de cursus, ou à des anciens étudiants afin qu’ils partagent leur expérience et ainsi montrent et démontrent aux plus jeunes qu’il est possible de choisir telle filière, telle discipline, pour exercer tel métier quand on est musulman en France. La question de la compatibilité entre l’exercice de la profession médicale et le port de signes religieux, notamment le voile islamique, soulève des interrogations complexes en France. Cette thématique englobe des aspects personnels et professionnels, mais aussi des considérations légales, éthiques et sociétales profondes.
Le parcours du médecin en devenir : une vocation exigeante et semée d'embûches
Les études de médecine sont composées de trois cycles. Le premier cycle correspond à la première année et la deuxième année de médecine. Le deuxième cycle correspond à la troisième jusqu’à la sixième année. Le troisième cycle correspond l’internat. Pour être encore plus claire, à partir de la quatrième année de médecine appelée DCEM2 (deuxième cycle des études médicales 2), on est externe, on passe la moitié du temps à l’hôpital et l’autre en cours. Ensuite après le concours de fin d’étude, on accède à l’internat. Nous devenons médecins, mais nous ne sommes toujours pas docteur. Il faudra passer sa thèse et finir son internat pour ça. Lorsqu’on est interne, on passe tout son temps à l’hôpital.
Pour Nadia, par exemple, cette orientation a été une évidence. Depuis toute jeune, elle a voulu s’orienter vers ces études. Quand elle dit toute jeune, c’est vers la primaire. Elle disait déjà qu’elle voulait être pédiatre. Bon, entre temps elle a changé d’avis. Contrairement à de nombreux enfants d’immigrés qui, le plus souvent, regrettent n’avoir pu être au fait des différentes filières existantes, Nadia n’a pas eu besoin d’être orientée, car elle savait déjà ce qu’elle voulait faire et elle était déterminée. Elle se rappelle juste d’une professeur qui la décourageait en lui disant qu’elle n’arriverait jamais à devenir médecin. Pourtant, la détermination fut plus forte que les doutes extérieurs.
La réalité des études médicales est souvent bien plus complexe que la perception initiale. Nadia n’hésite pas à le confier : ce n’est pas toujours facile. Pendant les premières années, il n’y a pas encore de difficultés majeures. C’est quand commencent les stages à l’hôpital que les difficultés commencent véritablement. L’exigence académique s’accroît et les sacrifices personnels se multiplient. Nadia tient aussi à casser le mythe de « c’est la première année le plus dur. Après ça va ». Ce n’est pas vrai, c’est de pire en pire chaque année. Ce sont des études difficiles et ça demande beaucoup de sacrifices, surtout pour une femme. La longueur du parcours est également un facteur à considérer : il faut se mettre dans la tête que l’on part dans un long et périlleux périple de neuf ans ou plus si on fait une spécialité. Cette persévérance est d’autant plus essentielle que la vocation est le moteur principal. Si Nadia a tenu autant d’années, c’est que c’était une vocation, sinon elle ne pense pas qu’elle aurait continué.
Le voile dans le contexte hospitalier : entre acceptation des patients et défis relationnels avec les collègues
À sa grande surprise, les difficultés se posent avec certains collègues et non avec les patients. On a pourtant tendance à penser le contraire. Le patient perçoit le soignant en tant que médecin ou étudiant hospitalier. Dès lors que le professionnel est compétent et à l’écoute de ses attentes, les malades acceptent tel qu’on est. Nadia se souvient par exemple d’une vieille dame algérienne musulmane, de plus de 80 ans, dont elle s’était occupée, et pour qui son voile ne posait visiblement aucune difficulté. En revanche, les collègues, enfin certains, peuvent avoir des réflexions désagréables.
Lire aussi: Nager en toute sécurité pendant les règles
« Malheureuse » c’est un bien grand mot. Nadia dirait « désagréable et encore… » lorsqu’elle évoque ces réflexions de collègue du genre « t’as des poux », parce qu’elle portait une charlotte. Ou bien « Laura Ingalls » [nom d’un personnage d’une célèbre série américaine, NDLR], mais encore ça ce n’est pas méchant. Des petits pics comme ça jalonnent le quotidien, créant un climat qui peut être pesant. Ces situations sont nombreuses. Nadia n’oubliera jamais le soutien de notre doyen de l’époque qui leur a permis de porter une charlotte de façon permanente. Il les a toujours soutenues.
Si en plus de ça la personne est voilée, il faut réfléchir encore plus, car son parcours pourra - ou non - être encore plus difficile sur le plan moral. Ce n’est pas toujours facile de toujours devoir se justifier, toujours devoir prouver plus que les autres ses compétences. C’est comme si les femmes voilées n’avaient pas le droit à l’erreur. Quand l’étudiant(e) aura pesé le pour et le contre, il ou elle pourra enfin prendre sa décision, mûrement réfléchie. Les tensions que cela est susceptible d’entraîner au sein de l’équipe peuvent ne pas prendre une intensité redoutable mais elles contribuent à une charge mentale supplémentaire. L’assistante sociale portant le voile voit parfois son engagement en question, même si elle est satisfaite de son choix, et que sa compétence et perspicacité dans la réflexion médicale ne sont pas remises en cause par l’équipe.
Le contact avec les patients pose question pour certains, craignant que le voile puisse constituer un obstacle à l’accès aux soins ou envoyer un message que la professionnelle n’a pas choisi d’exprimer et dont elle s’inquiète. Ces questionnements s’appliquent-ils différemment à une médecin, une kinésithérapeute, ou un infirmier ? Comment ces perceptions affectent-elles l’équipe et la relation avec les patients ? Jusqu’où l’accepter ? De quelle manière(s) le porter ? Ce sont là des interrogations qui touchent le comité d’éthique et nécessitent une réflexion continue.
Le cadre juridique et éthique du port des signes religieux en milieu professionnel de santé
Dans cette rubrique consacrée au droit, ActuSoins répond aux questions juridiques des professionnels de santé. Quand ils travaillent auprès de patients en établissements sanitaires ou médico-sociaux : une aide-soignante peut-elle porter une croix au-dessus de sa blouse ? Une médecin peut-elle porter un voile islamique ? Un infirmier peut-il porter une kippa ? Vincent Lautard, juriste en droit de la santé, propose un éclairage sur les signes d’appartenance religieuse dans les établissements de santé.
Le cadre juridique français est défini par le principe de la laïcité. Ce principe ressort de plusieurs textes : L'article premier de notre Constitution énonce que la France est une République laïque. Cela signifie que la religion est séparée de l'État et que la neutralité religieuse est de mise dans les services publics, dont les hôpitaux publics. Ainsi, le personnel, sans distinction de corps, ne doit pas afficher de signes religieux ostentatoires pendant le service. La loi du 9 décembre 1905 concerne la séparation de l’Église et de l'État. Elle établit le principe de laïcité et sert de base à la régulation du port des signes religieux par les agents publics. Les fonctionnaires et agents de l'État sont tenus à une obligation de neutralité, ce qui peut conduire à des restrictions sur le port de signes religieux au travail, dont le voile. La loi du 15 mars 2004 encadre le port des signes ou tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics.
Lire aussi: Luffy et l'eau : une faiblesse majeure
En France, le Juge Administratif a reconnu l’existence d’un devoir de stricte neutralité dans l’exercice de leurs fonctions pour les fonctionnaires et agents publics. Ainsi, les différentes actions et décisions qu’ils prennent doivent servir l’intérêt public. Les soignants hésitent parfois sur la conduite à tenir en matière de laïcité et de neutralité, observait en juin 2015 la FHF dans un rapport sur le sujet. L'Observatoire de la laïcité a publié en février 2016 un guide pour les aider à se positionner. Saisie de la question de l’interdiction du port du voile, la Cour Européenne des Droits de l’Homme, dans un arrêt du 26 novembre 2015 (Ebrahimian c.) a également eu à se prononcer sur des cas relevant de ce contexte. Le débat éthique demeure pertinent, notamment pour assurer l’instauration d’une relation de confiance entre le soignant et le malade sans la rendre désincarnée ou influencée par des convictions religieuses explicites.
Lire aussi: Piscine à eau verte : risques et remèdes