Les racines ancestrales : de l’archéologie du peuplement à l’émergence d’une identité
Le peuplement de la Nouvelle-Calédonie reflète l’histoire des territoires du lointain. Arrivés par le sud-est asiatique et la Nouvelle-Guinée il y a environ 3 000 ans, les Lapita sont les premiers habitants de la Nouvelle-Calédonie. Ces découvreurs deviennent bientôt des autochtones et de leurs pratiques émergent peu à peu un ensemble de traditions spécifiquement kanak. Les premiers arrivants en Nouvelle-Calédonie auraient posé le pied sur l’archipel aux alentours de 1050 avant notre ère. Venus par l’Asie du Sud-Est et la Nouvelle-Guinée, ces peuples, dits Lapita, s’installent d’abord en bord de mer, avant d’essaimer dans le reste de l’archipel où ils développent un ensemble de pratiques culturelles - et notamment une production de poteries richement décorées - et agricoles bien spécifiques. Ce premier millénaire avant notre ère se distingue par une diversification des traditions linguistiques et par une augmentation démographique certaine, qui annonce aussi un certain nombre de tensions.
La pression sur le foncier est grandissante et aboutit, au début du premier millénaire de notre ère, à une coupure entre la Grande Terre et les îles. Ce premier millénaire - où les traditions orales kanak commencent à se recouper avec les données archéologiques - voit l’émergence d’un ensemble culturel kanak. Celui-ci se distingue notamment par des réalisations spécifiques, comme les pétroglyphes ou des structures mégalithiques importantes qui semblent indiquer l’existence de sociétés fortement hiérarchisées, ainsi que par une révolution agricole où le terrassement est désormais au centre des pratiques. Comme le rappelle l'archéologue Christophe Sand, "on n'identifie absolument, dans l'archéologie calédonienne, aucune discontinuité, c'est-à-dire que l'on ne dispose d'aucune indication d'un remplacement de population par une autre".
La coutume comme fondement social et politique
En Nouvelle-Calédonie comme dans l’ensemble de la Mélanésie, les données traditionnelles ne se recoupent pas toujours avec le savoir archéologique. Le rapport à la chronologie n’est pas le même et il faut, pour écrire l’histoire de ces archipels, comprendre le temps des mythes et des traditions orales. En contexte océanien, pendant des millénaires, le passé s’est exprimé à travers des récits, des lieux, des figures ancestrales importantes, jusqu’à ce que cette perception du temps n’entre en conflit avec un rapport occidental bien plus rigide concernant l’étude du passé. Le mot « Kanak » vient de l’hawaïen « kanaka », qui peut se traduire par « homme », « être humain » ou encore « homme libre ».
Omniprésente et force de loi pour les Kanaks, la coutume constitue le fondement du lien social mélanésien. C’est le passeport indispensable pour comprendre la culture kanak. Par « coutume », on entend l’ensemble des règles non écrites qui régissent l’équilibre social des Néo-Calédoniens autochtones, véritable « droit coutumier », parallèle au droit français. Une terre sacrée, justement, autour de laquelle se structure l’ensemble de la société kanak avec, à sa base, le clan. Et à sa tête, le Grand Chef chargé de faire respecter l’ancestrale coutume. De même que les Maoris de Nouvelle-Zélande ont le Powhiri, rituel d’accueil ancestral, les Kanaks de Nouvelle-Calédonie pourront vous demander de « faire la coutume », rite de passage obligatoire pour être reçu dans le village. L’usage consiste à un geste d’offrandes réciproques entre le chef de clan et son hôte.
Revendications foncières et mémoire vive
La question foncière, écrit Dorothée Dussy, qui est l'un des axes prioritaires des politiques menées en Nouvelle-Calédonie depuis 1976, est au centre des revendications kanak depuis le début de la colonisation. La rétrocession foncière en milieu rural s'appuie en partie sur la démonstration qui peut être faite de l'occupation ancienne d'un espace par les ascendants ou représentants des demandeurs. L'argument coutumier (ou les récits généalogiques permettant de retracer la situation géopolitique à l'époque pré-coloniale) a valeur de cadastre, et fait par conséquent autorité en matière de propriété foncière. Cependant, le caractère exclusivement oral de la tradition mélanésienne en fait un support de mémoire très malléable, qui laisse au locuteur une grande liberté d'interprétation.
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L'utilité en général d'une tradition, affirme Gérard Lenclud, est de fournir au présent une caution pour ce qu'il est : de fait, le recours au registre coutumier permet d'adapter le discours à chaque situation, de reformuler et d'agrémenter le contenu de la mémoire en fonction des enjeux identitaires présents. Or, cette malléabilité (Ricoeur parle de vulnérabilité de la mémoire) peut avoir des effets pervers : il apparaît ainsi que différents groupes, se disputant l'appropriation coutumière de territoires fonciers très convoités, font état de récits concurrents et contradictoires sur l'histoire des généalogies et des alliances coutumières, rendant du même coup impossible la reconstitution exacte de la situation géopolitique pré-coloniale de ces régions.
L'affirmation identitaire : entre muséographie et militantisme
Depuis les années 1970, les populations mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie luttent pour une reconnaissance et une revalorisation de leur identité culturelle et de leur patrimoine. Le processus d'affirmation culturelle et de mise à l'honneur du patrimoine dont il est question ici s'appuie toujours, et ce quelle que soit la période, sur un ensemble de symboles identitaires, qui se donnent à voir à travers des manifestations telles que la muséographie, l'art, l'artisanat, la musique, les pratiques coutumières, etc. À l'époque du militantisme anti-colonial, la réappropriation des formes culturelles et symboliques autochtones passe aussi par une « chosification » de la culture, c'est-à-dire par la sacralisation d'objets traditionnels, rituels ou banals, détournés de leur fonction initiale, et érigés en symboles identitaires.
Il est frappant de constater que les objets sélectionnés pour entrer au musée - et donc pour accéder au statut hautement symbolique de « patrimoine national kanak » - doivent idéalement se rapporter à la période pré-coloniale ; autrement dit, un objet sera d'autant plus investi de valeur identitaire et crédité d'authenticité qu'il aura, au préalable, cessé d'exister en tant qu'objet usuel et quotidien. À ce titre, tous les objets datés « d'avant les Blancs » sont immédiatement jugés les plus représentatifs de cette culture pré-coloniale, et se trouvent consacrés aussi bien par les institutions muséales que par les collectionneurs privés.
Le tournant institutionnel et la patrimonialisation contemporaine
L'épisode dramatique des « événements » de 1984-88, durant lesquels s'opposent indépendantistes kanak et « loyalistes », se solde par l'échec du mouvement nationaliste kanak et le rétablissement, par la force publique, de la paix civile. L'échec du nationalisme, s'il limite l'accès des intellectuels identitaires kanak au pouvoir politique, engage en retour l'État français, soucieux de garantir la paix civile en Nouvelle-Calédonie, dans une politique dite de rééquilibrage, axée sur la reconnaissance institutionnelle de la culture autochtone. Ainsi, alors que les ambitions traditionalistes de « résurrection » ou de « sauvetage » culturels ont dominé les années de revendication nationaliste, la période de l'après-Matignon vise davantage au recensement exhaustif et à la mise en valeur du patrimoine culturel autochtone, ainsi qu'au développement de la création artistique contemporaine kanak et océanienne.
Doté d'outils institutionnels et soutenu par les fonds publics, le paysage culturel de Nouvelle-Calédonie se trouve donc profondément modifié et dynamisé, tandis que l'abondance des crédits en faveur de l'action culturelle conduit à une patrimonialisation tous azimuts. Les responsables culturels placés à la tête des nouveaux outils institutionnels vont procéder peu à peu à une réappropriation et une « acclimatation » locale de ce concept exogène de patrimoine, qui se trouve élargi et adapté à la situation à la fois historique et géographique de la Nouvelle-Calédonie. Ce patrimoine inclut des sites coutumiers réhabilités, mais aussi des données naturelles comme les curiosités géologiques, les paysages, les plantes, ou les fonds marins.
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La culture comme enjeu économique et artistique
Le contexte politique qui s'établit après 1988 engendre également de nouveaux enjeux économiques à l'échelle de la Nouvelle-Calédonie : l'aspiration des touristes occidentaux à des modes de loisirs plus proches de la nature et des peuples exotiques devient le nouveau credo de l'industrie touristique calédonienne naissante. Des groupes d'artisans sculpteurs proposent aux touristes en quête d'exotisme des reproductions d'objets traditionnels qu'on ne fabriquait plus faute de les utiliser, comme les flèches faîtières, les chambranles, les masques, les haches ostensoirs ou la vannerie. Conformes à une certaine vision occidentale et passéiste de l'authenticité culturelle autochtone, ces objets et ces concepts s'expriment dans des formes patrimoniales préétablies et constituent le pôle commercial de la culture en Nouvelle-Calédonie.
Face à cet usage marchand du patrimoine kanak traditionnel, les principales institutions culturelles kanak s'engagent quant à elles en faveur de la création artistique, pour laquelle les enjeux ne s'expriment plus autour de profits économiques à court terme, mais obéissent à la notion de service public et s'inscrivent dans la durée que permet le financement d'État. L'Agence de Développement de la Culture Kanak a choisi de s'imposer, notamment depuis 1995, comme l'un des piliers de la création contemporaine en Nouvelle-Calédonie, manifestant un désintérêt croissant vis-à-vis des objets kanak les plus popularisés par le marché pour promouvoir des modes d'expression et des formes plastiques plus novatrices.
L'expérience culturelle : immersion et partage
Au-delà des seuls objets d'art kanak, témoins figés d'une culture immémoriale, et consacrés comme tels par le musée, les promoteurs de l'identité kanak ont également recours à d'autres formes d'instrumentalisation du passé, chargées de donner à voir une culture mélanésienne vivante. Les galeries et les musées de Nouvelle-Calédonie sont des vitrines incomparables pour mesurer la richesse et la diversité de la culture Kanak. Le Centre Culturel Tjibaou offre ainsi un magnifique écrin pour les arts et cultures Kanak et océaniennes. Des sites exceptionnels situés sur les terres coutumières Kanak sont tabous et préservés.
Sur la Grande Terre et dans les îles, de nombreuses tribus accueillent les voyageurs et leur proposent de partager leur vie coutumière. C’est avec curiosité et humilité que vous découvrirez leurs coutumes et leur mode de vie en partageant quelques-unes de leurs activités quotidiennes : pêche, chasse, cuisine, plantation, tressage, sculpture. L’une des meilleures façons de découvrir la nature et la faune est de marcher en compagnie d’un guide local qui partagera avec vous ses connaissances, ses histoires et légendes. Pendant votre séjour, vous aurez l’occasion de goûter au Bougna, le plat traditionnel Kanak, voire de participer à sa préparation du champ à l’assiette. Servi à la table des hôtels ou chez l’habitant, ce plat typique de la Nouvelle-Calédonie mêle les saveurs de la terre et de la mer. Autre institution néo-calédonienne incontournable : le kava, cette décoction amère à base de racines de poivrier au goût de réglisse, un breuvage aux vertus relaxantes et bienfaisantes.
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