L'histoire du voilier Neptune est une saga fascinante, entremêlée de passion, de défis, de fortunes de mer et de renaissances successives, dont la trajectoire a été marquée par des figures emblématiques du monde de la voile, notamment Bernard Deguy. Ce bateau, dont l'aura perdure à travers les décennies, incarne l'esprit d'aventure et la persévérance. De sa conception audacieuse à sa participation aux courses les plus exigeantes, le Neptune a écrit des chapitres mémorables dans les annales de la navigation.
La Genèse d'un Bateau de Légende : Le Neptune de 1977
La construction du Neptune a débuté en 1976, une époque où l'esprit des grandes courses au large commençait à véritablement captiver l'imagination collective. Les chantiers Pouvreau, situés à Vix en Vendée, ont été le théâtre de cette création, travaillant sous les ordres de l’architecte de renom André Mauric. André Mauric, un architecte marseillais né en 1909 et décédé en 2003, s’est illustré dans de nombreux domaines maritimes, notamment celui de la pêche, du pilotage et des douanes, et s’était déjà fait un nom illustre dans le monde de la plaisance. Le chantier Pouvreau, quant à lui, dirigé par Guy Fillon, fut l’un des pionniers dans le travail de l’aluminium pour les grands bateaux dans les années 1980, ce qui souligne l'avant-gardisme de la construction du Neptune.
Le voilier a été mis à l’eau en juillet 1977, avec un objectif clair et ambitieux : participer à la deuxième édition de la Whitbread de 1977-78. Cette course autour du monde en équipage, découpée en quatre étapes, était alors l'un des sommets de la compétition internationale. C’est avec le skipper Bernard Deguy que Neptune a pris le départ de cette aventure historique. Le projet Neptune avait été mis en place par Bernard Deguy, entouré d’une équipe liée au journal Neptune-Nautisme. Bernard Deguy, journaliste photographe, avait déjà participé à la première Whitbread à bord de Kriter, puis de Pen Duick VI, accumulant une précieuse expérience des courses au long cours. C’est d’ailleurs lui qui a apporté les fonds nécessaires au montage de l’opération en vendant des biens immobiliers, une preuve tangible de son engagement total.
Une véritable histoire de marins, empreinte de solidarité, entoure la conception de Neptune. Trois des équipiers qui allaient naviguer sur Neptune - Daniel Gilles, Bernard Rubinstein et Bernard Deguy - avaient auparavant navigué sur Pen Duick VI. Ce trio a profité des leçons d’Eric Tabarly, une figure emblématique de la voile française. C’est d’ailleurs Tabarly lui-même qui a suggéré le plan de voilure du monocoque Neptune, apportant son expertise unique à ce projet prometteur. Neptune est ainsi né et a été baptisé en toute simplicité à Saint-Jacut-de-la-Mer, le 23 juillet 1977. Six jours plus tard, il affrontait sa première course en Angleterre, la Channel, décrochant une honorable 3e place.
Lors de la Whitbread 1977-78, Neptune a su montrer son potentiel en finissant huitième sur quinze, un palmarès impressionnant pour un bateau conçu et mis à l'eau dans un laps de temps aussi court. Au fil des quatre étapes de cette course exigeante, le « Neptune » a embarqué au total vingt membres d’équipage, démontrant la capacité du bateau à s'adapter à une logistique complexe et à des rotations d'équipes. La deuxième course autour du monde sur Neptune fut une expérience marquante pour les marins. Un équipier de 1977-78, Alain Caudrelier, qui n’est autre que l’oncle du skipper français de Dongfeng Race Team, se souvient de l'ambiance particulière : « On avait 100 bouteilles de vin rouge par étape ! On jouait de la guitare ! » Il décrit cette période comme « une découverte totale », notant la flotte complètement hétéroclite de l'époque, composée de vieux bateaux en bois, de deux bateaux neufs spécialement conçus pour la course (dont Pen Duick VI), et de bateaux de série tels que l'Aventure, qui a remporté l'épreuve, ou des Swan 62. C'était une véritable "aventure plus qu’une course", où l'esprit de camaraderie et de découverte primait.
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Les Défis Personnels de Bernard Deguy et les Conséquences Financières
L'engagement de Bernard Deguy ne se limitait pas à la seule participation à la Whitbread. Après son expérience à bord de Pen Duick VI, il a été inspiré par l'idée de construire son propre bateau pour la prochaine édition de la course. Des discussions ont eu lieu avec Gilles Vaton, Bernard Rubinstein et Daniel Gilles, et l'idée de participer à la prochaine Whitbread avec leur propre bateau a émergé, d'autant plus que la Clipper Race partait deux ans après la première Whitbread. Toutefois, l'absence de sponsor a contraint Bernard Deguy à prendre des mesures drastiques. Il est « rentré dans un délire total » et a vendu sa maison en Bretagne, ce qui lui a permis de réunir un tiers de la somme nécessaire à la construction du bateau. Les deux tiers restants ont été empruntés, et le bateau a été construit. Cette aventure a laissé Bernard Deguy et son équipe « complètement essoré financièrement, sans aucun moyen ». Malgré ces difficultés, ils ont remporté la coupe Flyer. Cependant, les conséquences financières furent lourdes : « Tout le monde est descendu du bateau en me disant merci, je me suis retrouvé avec je ne sais combien de milliers de francs de dette, et j’ai cherché à vendre le bateau immédiatement. » La vente n'a été finalisée qu'en 1982.
Pendant cette période, Bernard Deguy a continué à naviguer sur Neptune. En 1981, il a même skippé Neptune pour remporter les 24 heures en solitaire de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), une prouesse qui témoigne de ses compétences de marin. Un an après cette victoire, Neptune a été vendu, marquant la fin de son premier chapitre sous son nom d'origine et avec son skipper fondateur.
Une Nouvelle Vie dans les Caraïbes : Le Temps de Jupiter
Après sa vente en 1982, le bateau fut rebaptisé Jupiter par son nouveau propriétaire et a pris la direction de la Martinique. Il s'est alors transformé en un bateau charter, très apprécié dans toutes les îles des Caraïbes. Cette nouvelle vocation lui a permis de naviguer dans des eaux turquoise, loin des rigueurs des grandes courses océaniques, offrant des croisières idylliques à de nombreux passagers.
Cependant, cette vie plus tranquille fut interrompue par diverses fortunes de mer. Le bateau a été immobilisé pendant une dizaine d’années. L'un des épisodes les plus marquants fut le passage du cyclone Hugo en 1989. En quittant ses amarres, Jupiter a été sérieusement endommagé sur tout le flanc bâbord. Pierre Danus, qui travaillait alors dans un chantier naval où Jupiter est arrivé « tout cabossé » après avoir été drossé à la côte, a été témoin de l'état du bateau. Après sa remise en état, le propriétaire a demandé à Pierre de l’aider à ramener Jupiter en Guadeloupe. Cette expérience fut révélatrice pour Pierre Danus : « J’ai découvert la navigation à son bord et j’en suis tombé amoureux. » Mais les épreuves n'étaient pas terminées. En 1995, le cyclone Marilyn a de nouveau frappé la région. Malgré ces aléas, le charme du sloop Jupiter n'a pas faibli. En 1995, un groupe de personnes passionnées par ce bateau d’exception a pris la décision de le remettre à flot dans les règles de l’art, dans un état aussi proche que possible de son état d’origine.
La Renaissance du Neptune et le Retour aux Sources
La volonté de restaurer le bateau à sa splendeur d'antan et de lui rendre son nom originel a pris forme. À Pointe-à-Pitre, il a été accueilli sur le quai d’honneur de la marine Bas-du-Fort. Un cocktail fut organisé, permettant de récolter 11 000 €, une somme qui a financé l'acquisition d'un génois et d'une trinquette. Pour gérer cette renaissance, une SAS (Société par Actions Simplifiée) a été créée, portant le nom de « Seafou », même si désormais sept propriétaires se partageaient la propriété du bateau. Des contacts ont alors été pris avec Bernard Deguy, le premier propriétaire, qui est revenu le voir en Guadeloupe et a autorisé Seafou à lui redonner son nom de baptême : Neptune. Pour consolider cette dynamique, l’association « les amis de Neptune » a été créée, symbolisant le retour du voilier à son identité première et à son histoire riche.
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Le Neptune a ainsi traversé l’Atlantique pour être « refité » et revenir aux aménagements d’origine, un effort considérable pour préserver son patrimoine maritime. Son retour fut célébré en grande pompe. Il est revenu à Saint-Jacut-de-la-Mer pour fêter ses 40 ans, un événement qui a souligné la longévité et la signification de ce bateau. Neptune est bien plus qu'un simple navire ; c’est avant tout une histoire de passion, qui débute voilà plus de 40 ans, avec Bernard Deguy. « Il y a quelque chose de magique avec ce bateau », disent ceux qui l'ont côtoyé, « et ce dès sa conception, une vraie histoire de marins, de solidarité ».
Le Neptune dans les Grandes Courses Modernes : Legends Race et Ocean Globe Race
L'histoire du Neptune ne s'est pas arrêtée à sa restauration. Une nouvelle ère de compétitions et d'aventures l'attendait. L'une des idées qui a germé fut de coupler les 40 ans du Neptune avec les 40 ans de la Route du Rhum, un projet ambitieux témoignant de son statut iconique. Mais avant cela, Neptune a participé à la dernière étape de la Legends Race Volvo Ocean en juin, naviguant de Göteborg (Suède) à La Haye (Hollande). Une anecdote fascinante de cette course est que Neptune est arrivé en même temps que le premier de la Volvo Ocean Race, illustrant la performance intemporelle de ce voilier. De plus, « ce qui est fou », comme le souligne l'histoire, c’est que le neveu de Charles Caudrelier, vainqueur de cette étape de la Volvo Ocean Race, était équipier sur Neptune.
Après la Legends Race, de La Haye, Neptune a mis le cap sur Cherbourg et est arrivé au port du Châtelet à Saint-Jacut-de-la-Mer, son port d'attache historique. Des travaux importants y furent entrepris, notamment le démontage et la réfection de la mèche du safran, qui était d’origine. Le 10 septembre, Neptune a pris la direction de Saint-Malo, se préparant pour une autre étape significative de son parcours. Il était ainsi fin prêt pour que Bernard Deguy, qui n’avait pu faire la transat prévue, en reprenne la barre. Le 5 novembre, un jour après le départ des concurrents de la Route du Rhum, Neptune et son équipage ont pris le large, direction… Pointe-à-Pitre, poursuivant ainsi son voyage transatlantique.
L'une des aventures les plus récentes et les plus significatives du Neptune est sa participation à l'Ocean Globe Race (OGR) 2023. Cette course, conçue pour commémorer les grandes épreuves autour du monde, a ravivé l'esprit de l'époque du Neptune. Tanneguy Raffray, skipper du navire, est un passionné de navigation et de course au large. Propriétaire du 8 mètre JI Hispania IV, un ancien bateau du roi d'Espagne qu'il a entièrement restauré, il a immédiatement ressenti l'envie de participer à l'OGR 2023 lorsqu'il en a entendu parler. Initialement, il a contacté le projet monté en Swan 65 par Dominique Dubois, dirigeant du chantier Multiplast, mais cela n'a pas abouti. Il a ensuite sollicité Marie Tabarly pour savoir si Pen Duick VI serait disponible, mais il a appris que la fille d'Eric Tabarly lançait son propre équipage.
C'est en naviguant sur Hispania IV avec Daniel Gilles, l'ancien rédacteur en chef de la revue Neptune Nautisme, que Tanneguy Raffray a trouvé la solution. Daniel Gilles l'a mis en contact avec Bernard Deguy, le skipper historique du voilier Neptune lors de la Whitbread 1977. Bernard Deguy a ensuite établi le lien avec les propriétaires actuels du bateau, qui naviguait via une association en Guadeloupe. Pour que ce projet se concrétise, il a fallu trouver un accord avec les sept propriétaires pour qu'ils acceptent d'abandonner leur bateau pendant trois ans. Daniel Gilles a relaté : « Notre mission étant de le rendre après la course. » Le Neptune est décrit comme « un bateau du coin » et « il a été dessiné exprès pour la Whitbread, l’une des premières courses mondiales. À l’époque, il fait partie des prototypes. » Amarré au Bono (Morbihan), le navire est passé par une période de rodage avant le grand départ, et son équipage aussi, effectuant des escales, notamment à Saint-Malo quelques jours en juillet.
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L'équipage s'est « réorganisé sur la manière d’appréhender la navigation », comme l'a confié Stéphane Gras, second du Neptune. Pour l’Ocean Globe Race, que l’équipage s’apprêtait à disputer, l’expression populaire « C’est avec les moyens du bord » prenait tout son sens. Le 10 septembre 2023, ils sont partis de Southampton (Royaume-Uni) en direction du Cap (Afrique du Sud), entamant une nouvelle longue traversée qui fait écho aux odyssées d'antan. Le voilier suivra une route similaire à celle de ses prédécesseurs, hors course, jusqu'à la Guadeloupe dès le 5 novembre.
À la Conquête du Cap Horn : L'Épreuve Intemporelle
Le passage du Cap Horn est un moment emblématique pour tout marin, et le Neptune a la particularité de l'avoir franchi à deux reprises, à quarante-sept ans d'intervalle, sous deux skippers différents. En 1977, skippé par Bernard Deguy à l’occasion de la Whitbread Round the World Race, Neptune passait le Cap Horn pour la première fois, marquant une étape cruciale de son voyage inaugural autour du monde. Quarante-sept années plus tard, en février 2024, c’est le même bateau, skippé cette fois-ci par Tanneguy Raffray, qui a doublé le cap mythique dans le cadre de l’Ocean Globe Race.
Après quatre semaines de « baroud » dans la météo bouleversée des quarantièmes, Neptune est parvenu au pays des cinquantièmes. Devant l’étrave, le Horn était dans tous les esprits de l'équipage. Puis, dans le déferlement de grandes vagues, est venu le passage des soixantièmes. Les conditions météorologiques sont souvent extrêmes dans cette région du globe. Une semaine avant le passage de la flotte OGR, le vent soufflait à 70 nœuds au parage du Horn, une force redoutable qui met à l'épreuve la solidité du bateau et l'endurance de l'équipage. Ce phénomène est renforcé par le courant circumpolaire antarctique, qui coule librement sur les 360° du globe, créant des conditions maritimes uniques et périlleuses.
Mais le danger ne vient pas uniquement du vent et des courants. Il peut surtout provenir de la mer elle-même. Les hauts-fonds qui bordent la Terre de Feu remontent abruptement de 5 000 mètres à seulement 80 mètres, et même 55 mètres par endroits. Cette configuration sous-marine fait que la grande houle se transforme alors en une mer très creuse, générant des vagues géantes, abruptes et déferlantes, capables de menacer même les plus robustes des navires. Ralentir pour laisser passer le pire est une stratégie possible, mais une fois engagé dans le passage de Drake, « C’est parti ! », et il faut faire face à la puissance indomptable de l'océan. La capacité du Neptune à affronter de nouveau ces conditions, des décennies après son premier passage, témoigne de sa conception exceptionnelle et de la passion inaltérable des marins qui l'ont fait vivre.