L’impact industriel des boues rouges dans le Parc national des Calanques : enjeux, controverses et trajectoires

Le Parc national des Calanques, situé au large de Marseille, représente un trésor de biodiversité exceptionnel. Si vous plongez un jour dans le Parc national des Calanques, au large de Marseille (Bouches-du-Rhône), vous aurez peut-être la chance d'admirer des hippocampes danser devant votre masque, d'observer un oursin diadème dardant ses piquants de 10 cm de long ou de photographier d'impressionnantes colonies de corail rouge. Cette réserve est si exceptionnelle que l'on peut y croiser pas moins d'une soixantaine d'espèces, dont le rorqual commun, la tortue caouanne et la fameuse grande nacre, le plus grand coquillage de Méditerranée. Difficile d'imaginer que ce trésor de biodiversité a subi pendant près d'un demi-siècle une des pires pollutions marines de l'Hexagone.

L’origine industrielle du site de Gardanne

Le site industriel de Gardanne (Bouches-du-Rhône) existe depuis 1893 et est aujourd'hui le plus grand producteur intégré au monde d'alumines de spécialité avec une capacité de production de 635 000 tonnes par an (soit plus de 1 700 tonnes par jour), chiffre d'affaire affiché par son gestionnaire, Altéo : 220 millions d'euro en 2017, en augmentation de 10 millions depuis 2012. L'alumine ou oxyde d'aluminium, se présente sous la forme d'une poudre blanche utilisée pour la production d'écrans LCD, composants électroniques, carrelages, batteries, vitres de smartphones, filtres à particules.

Pour la fabriquer, l'usine exploite, depuis plus d'un siècle, le procédé Bayer qui consiste à dissoudre de la bauxite (importée de Guinée) avec de la soude concentrée à chaud. Si cela engendre les aluminates recherchés, il en ressort également des impuretés riches en silice, titane, aluminium et hydroxyde de fer qui donne la couleur rouge de ces fameuses « boues rouges ».

Historique des rejets dans le canyon de Cassidaigne

La pollution n'est pas nouvelle : après 70 ans de stockage des boues dans des bassins de rétention, depuis 1967, l'usine de Gardanne les rejette au cœur du parc national des Calanques, via une canalisation de plus de 55 km de long (dont 7,7 km sous la mer) à 320 mètres de profondeur dans le canyon de Cassidaigne, une fosse océanique de la mer Méditerranée qui abrite une biodiversité exceptionnelle. Au total, 32 millions de tonnes de boues auraient été déversées dans la Mer Méditerranée soit : 20 tonnes d'arsenic, 2 millions de tonnes de titane, 66 000 tonnes de chrome, 1 700 tonnes de plomb, du vanadium, du mercure… Qui finissent par remonter en surface par l'action des courants, indique le mouvement Collectifs Littoral.

À partir de 1966, le canyon sous-marin de Cassidaigne (aujourd’hui classé dans le cœur marin du Parc national) reçoit les résidus industriels de l’usine Péchiney basée à Gardanne et spécialisée dans la fabrication d’alumine. Dès les premières heures du rejet, la question des boues rouges divise. Alors que l’industriel affirme que le rejet ne présente aucun risque, des scientifiques et membres de la société civile mettent en avant l’impact des boues rouges sur la faune sous-marine et la santé humaine.

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La mise en conformité et les tensions administratives

Dès sa création en 2012, le Parc national hérite de l’épineux dossier des boues rouges. Le conseil d’administration de l’établissement, composé de la pluralité des acteurs du territoire (État, collectivités, associations, scientifiques) doit émettre un avis, favorable ou défavorable, sur le renouvellement de l’autorisation permettant à l’industriel de continuer à rejeter ses effluents en mer. Après un long travail préparatoire d’études et d’analyses, piloté par le conseil scientifique du Parc national, le conseil d’administration émet un avis favorable au renouvellement du rejet.

En décembre 2015, au terme d’un long processus administratif, le Préfet des Bouches-du-Rhône signe l’arrêté imposant un nouveau cadre à Altéo, actuel exploitant de l’usine de Gardanne. L’arrêté préfectoral de 1996, pris en lien avec les objectifs de la convention de Barcelone pour la protection de la Méditerranée ratifiée en 1998, impose à l’industriel de cesser tout rejet de boues au plus tard au 1er janvier 2016. Alors que les quantités rejetées ont progressivement diminué avec un traitement à terre, l'arrêt total des rejets de boues rouges a été décrété et effectif au 1er janvier 2016.

Toutefois, la canalisation sera toujours exploitée mais uniquement pour le rejet d'eaux de process (partie liquide des boues rouges, ultrabasique, et contenant encore des éléments toxiques comme la soude). Cette mesure soulève toutefois l'indignation des associations environnementales : "sacrifiant à un modèle dépassé, et s'asseyant sur les principes mêmes du développement durable qui exigent que les trois piliers de l'écologie, de l'économique et du social soient portés conjointement, le gouvernement vient de prolonger pour 6 ans les déversements industriels de l'usine Alteo de Gardanne dans une Méditerranée à bout de souffle" indique le collectif dans un communiqué.

Évolutions techniques et nouvelles normes de traitement

Altéo confirme l’arrêt définitif de tout rejet de boues rouges en mer. Cependant, d'autres effluents, moins toxiques, les remplaceront. Il s'agit des rejets de la nouvelle station de traitement des eaux mise en place par Altéo : "Après 30 jours de fonctionnement, cette nouvelle unité de traitement des eaux excédentaires, combinée aux trois filtres-presses, permet d'améliorer de plus de 99,95% la qualité des eaux en fin de cycle. Ce double procédé innovant mis en œuvre à Gardanne est unique dans le monde de l'alumine."

Comme l’a très tôt souligné le conseil scientifique du Parc national, l’abandon du rejet des boues rouges en mer ne fait que déplacer le problème à terre. La partie solide du rejet, autrefois rejetée en mer, est aujourd’hui stockée à terre sur le site de Mange-Garri, sur la commune de Bouc-Bel-Air. Permettant une très nette amélioration du rejet en mer, l’arrêté de décembre 2015 prévoit toutefois des dérogations sur 6 paramètres : l’aluminium, le fer, l’arsenic, le pH, la demande biologique en oxygène (DBO) et la demande chimique en oxygène (DCO).

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Suite à la mise en place d’un important programme d’investissement permettant de financer de nouvelles étapes de traitement, le rejet Altéo est rentré dans les normes à partir de décembre 2019 sur 4 des 6 paramètres dérogatoires : aluminium, fer, arsenic, pH. En septembre 2020, l’inauguration d’une nouvelle étape de traitement du rejet permet à l’industriel de se conformer définitivement aux normes nationales, européennes et internationales.

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